ORPHÉE
Paraphrase d'une redondille espagnole de D. Francisco de Quévédo.
js*J our ravoir sa femme Eurydice ,
Orphée aux enfers s'en alla :
nF^ Est-il si bizarre caprice *&ll Dont on s'étonne après cela ?
Dans un accès de ce délire Où son jugement se perdit, Pouvoit-il chercher rien de pire, Ni dans un endroit plus maudit ?
Il chanta des airs pitoyables , Dont le tendre accompagnement Suspendit la fureur des diables , Et des coupables le tourment.
Sa voix ne touchoit point leur âme, Mais la seule admiration Qu'un sot, pour recouvrer sa femme, Témoignât tant de passion.
Alors Pluton , hochant la tête , Dit au chanteur alangouri :
0 maitre fou comme poète , Et beaucoup plus comme mari !
Proserpine est bonne diablesse ; Mais je te jure, sur ma foi,
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Que les six mois qu'elle me laisse Ne sont pas les moins gais pour moi.
Fût-elle aux eieux cent ans encore, Pour la soustraire à mon pouvoir Je n'irois point sur la mandore Braire en bémol pour la ravoir.
Quand tu conçus quelque espérance De nous fléchir par tes accords , Ignorois-tu que le silence Est le charme unique des morts?
Puisqu'une impertinente flamme Pour le troubler t'a fait venir, Parques, qu'on lui rende sa femme; On ne sauroit mieux le punir.
En vertu de mon indulgence, Bientôt, puisqu'il le veut ainsi, Il sera damné par avance , Et peut-être un peu plus qu'ici.
Mais pour payer de sa musique Le plaisir aux enfers si neuf, Ajoutons-y quelque rubrique Qui puisse encor le faire veuf.
A ce soin l'équité m'invite, Qui souffre qu'en même sujet On récompense le mérite, Quand on a puni le forfait.
Rendez-lui donc sa demoiselle , Qui le suivra sans dire mot ;
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Mais s'il tourne les yeux sur elle, Qu'on me la refourre au cachot.
Peu de cœurs, de chaîne aussi forte, Avec leurs moitiés sont unis :
Que j'en sais qui de cette sorte Seroient charmés d'être punis !
Ah ! si des femmes incommodes Des tours de tète délivroient, Que de maris comme pagodes Incessamment la tourneroient !
Ainsi, sur son trône de braise, Parla le monarque enroué :
Son sage arrêt , dans la fournaise , Par tout son peuple fut loué.
L'ordre est suivi. Mais cette fête Se termine en pieux regrets :
Orphée , ayant tourné la tète , Redevient veuf sur nouveaux frais.
Dans son impatience extrême , Que sa raison ne peut calmer, Le malheureux perd ce qu'il aime A force de le trop aimer.
Vaine et légère comme un songe Qu'un dormeur prend pour vérité , L'ombre gémit, et se replonge Dans l'éternelle obscurité.
Sans murmurer de son supplice , La pauvre àme renonce au jour :
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Pouvoit-elle, eu bonne justice, Se plaindre d'un excès d'amour ?
Sa double mort la désespère , Qui vient rompre un nœud si parfait ; Mais quoi ! la cause en est si chère Qu'il faut pardonner à l'effet.
L'époux , qui la voit disparaître , ^e livre à son mortel ennui, Incapable de reconnoitre Le bien qu'on lui fait malgré lui.
L'enfer à ses plaintes touchantes Cessant de se laisser charmer, Dans la Thrace, par les Bacchantes, Il s'en va se faire assommer.
Du beau sexe double victime, Chantre affligé, console-toi; Force gens d'un rang plus sublime Ont bien subi la même loi.
C'est vainement qu'on s'évertue Contre un vainqueur si redouté :
Et qu'importe, au fond, qui nous tue, Ses faveurs ou sa cruauté ?
Femmes, si cette historiette Irrite vos cœurs inhumains, C'est un Espagnol qui l'a faite :
Pour moi, je m'en lave les mains.
Ovide à cette mèm>' fable, Direz-vous , donne un tour galant :
>,4S Pièces Diverses.
Le Romain étoit raisonnable , L'Espagnol n'est qu'un insolent.
Et vive Hymen ! Sous son empire On boit, on mange, on fait dodo; Puis... D'accord — mais le mot pour rire Est cependant pour Quévédo.
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