AD R. P. DU CERCEAU
olez, mes vers, volez chez Du Cerceau.
Où? je ne sais; mais n'eu soyez en peine;
Qu'il soit en Flandre, eu Bretagne, en Tou-
[ raine ,
Dans le Berry, dans le pays Manceau , Trace éclatante à son manoir tous m^ne : Peut-il cacher son feu sous le boisseau? Je l'en défie, il est trop difficile; Puis c'est un cas que défend l'Évangile. Volez, mes vers, volez chez Du Cerceau.
A cet éclat dont la lueur vous mène Tout droit au but, suivez sans dire mot; Vous trouverez le chaste La Fontaine, Et l'élégant, mais pudique Marot :
Quand vous serez devant sa Révérence, Faites la vôtre, et vous courbant bien bas, Sans compliments ouvrez la conférence, Car je comprends qu'il ne les aime pas.
Je suis, Pater, lettre provinciale,
Lui direz-vous; mais n'eu augurez mal;
'>; Epi très.
Je ne vir ns point pour semer du scandale, Et dans mon l'ait n'entre grain de Pascal : Dans mes replis fouillez tout à votre aise, N'y trouverez panse d'à qui déplaise.
Ma mission vient d'un provincial, Non pas de ceux qui de vos compagnies Sont commandants, mais des foibles génies Sur qui province a droit seigneurial.
Toujours n'a pas croupi dans sa province; Dès sa jeunesse on l'en a vu sortir Pour ses péchés, fréquentant cour de prince, Ou de princesse, à ne vous point mentir.
Ses courtisans pour prendre les manières
Vingt ans complets il s'est mis en souci;
Bien voudrai t-il par vingt coups d'étrivières
Les racheter, et ses enfants aussi;
Non pour revivre, et c'est sa moindre envie ;
Car tout compté, seriùs, ociits,
Toujours faut-il abandonner la vie,
Comme a bien dit le cher Horatius :
Vivre longtemps n'est qu'augmenter ses peines,
Chasse de mort se fait sans hourvari,
Et pour avoir passé ses neuf centaines,
Mathusalern n'en est pas moins pourri.
A dire vrai, cuisants remords le tiennent,
Mon pauvre maître, et regrets du passé,
Non pour les ans, qui jamais ne reviennent,
Mais pour l'argent qu'il a si mal placé.
Venons au fait, je sens que je m'égare Et m'attendris sur mon or exhalé, Comme en chimie, où le souffleur avare Le voit perdu quand il le croit doublé.
Épures. 65
Or le quidam dont je vous ai parlé.
Présomptueux comme défunt Icare ,
Dans votre cour désire être installé.
Son amitié, dont il vous fait offrande,
Est un mystère où nuit la nouveauté;
Amis nouveaux, amis de contrebande.
Mais quoi ? vos vieux, nouveaux n'ont-ils été ?
Votre amitié pourra vieillir peut-être ;
A tout projet il faut commencement.
Mais pour s'aimer puisqu'il faut se connoitre,
Montrer vous vais, par son commandement,
Son vrai portrait qu'enveloppe vous cache ,
Fait par lui-même ; et Van-Dick ni Cari ache
Ne Fauroient peint plus régulièrement.
De mes soleils les vingtaines sont triples,
Et par delà; le compte de mes ans
Va du Sauveur égaler les disciples :
Ma tète a pris la couleur des Feuillants;
Les Cordeliers ont sonné la retraite :
Gris ne suis plus, mais blanc comme barbette
Que prend nonnain pour aller en vedette :
Sur îm grand nez, fait pour porter lunette,
Comme en Espagne est le cas usité,
J'en ai toujours, non point par gravité,
Ne vous déplaise, ains par nécessité.
De lésiner si j'étois plus tenté,
Plus curieux de remplir ma bougette,
Je m'en pourrois épargner un côté,
Car mon donjon n'a plus qu'une échauguette.
A cela près, je suis joli garçon,
Planté le soir au milieu d'une place,
Du gazetier lisant quelque leçon ,
Semant partout quolibets a la {.'
66 Epitres.
iJ sottisier de la premKiv classe , Tantôt Pétrarque, une heure après Boecace, Tantôt moral, et tantôt polisson; Toujours content, toujours le mot pour rire, Ou ehevrottant un couplet de chanson, Ou décochant quelque trait de satire; M lis je m'abstiens de parler et d'écrire Comme je puis. Ce comme est comme rien ; Vomissement reprend toujours au chien ; Il y retourne et n'en devient que pire. D'autres plaisirs je ne suis plus touché, Leur douce amorce en vain me sollicite. Dieu débonuaire, oubliez mon péché l Quitté ne l'ai, mais c'est lui qui me quitta : Temps en est-il, et point n'en suis lâché. Au demeurant, certain clou j'ai fiché Dans le milieu, pour régler ma conduite; Cagot ne suis, et ne suis débauché, De l'esprit tort mon cœur n'est entiché , Point Libertin, encor moins hypocrite.
Quant à l'esprit, on tient qu'il n'est usé; Tel que je l'eus, je le conserve encore, Non de ces grands que le vulgaire adore ; Mais tel qu'il est, il est d'un tour aisé Et, giapillant dans les jardins de Flore, Fuit le sublime, en est désabusé, Malgré Longin, qui Ta tympanisé, Malgré Boileau, dont la plume sonore En beau françois la dégrécanisé.
Il se peut bien , sans faire ici le rogue, Que c'est ma faute. Ainsi dans l'apologue Disoit renard du fruit trop haut planté, Qu'il n'étoit point dans sa maturité;
Épitres. 6-
Pour les beaux vers et la galante prose, L'amusement m'en semble des pins doux; C'est ma marotte, au cas que l'on compose En tous les deux comme Voiture et vons , Que tout soit fin, que tout coule de source,. Qu'obscurité n'en retarde la course, Et que le sel, à pleines mains versé, Pique le goût à poursuivre empressé.
J'ai le cœur bon; c'est une marchandise
Doût tout chrétien se vante impunément :
Pour attirer chez soi la chalandise,
Plus qu'on ne vaut sans scrupule on se prise ;
Mais je l'ai tel, et maudit soit qui ment.
En plein palais j'en prèterois seraient,
Si les serments que justice autorise
N'étoient appât pour tromper hardiment.
Mais faites mieux : éprouvez seulement
Si j'ai talent qui pirisse être de mise
Pour vous donner quelque contentement.
Jusqu'à l'essai le fourbe se déguise;
Le sondez-vr|us, adieu l'enchantement.
De peu d'amis ma voiture se charge;
Le rôle est bref, court est le parchemin;
Dans un cœur franc on en est plus au large,
Plus à son aise on y fait son chemin,
Et j'ai noté mon Molière à la marge
Où cet acteur qui sa bile décharge,
Ne peut souffrir l'ami du genre humain.
Dans ce détail de mon petit ménage,
Examinez, Père, à votre loisir
Si rien vous duit ; de tout le tripot à -
Mon Révérend, je vous donne à choisir:
Mais hâtez-vous, car la Parque m'appelle,
68 Épi tue s.
Dès qu'une l'ois la louche damoiselle
En tortillant a rempli son fuseau,
Vous avez beau prier l'inexorable
De prolonger le terme irrévocable,
C'est temps perdu : crac, un coup de ciseau.
C'est grand'pitié, me direz-vous peut-être, Pitié sans doute à pourfendre un rocher, Que de son temps on ne puisse être maître ; Que de si loin on vienne nous chercher, Pour nous planter fatigantes épîtres Sur la moustache, à nous, les vrais arbitres Du goût exquis: en dussé-je enrager, Gàte-papiers me viendront assiéger, Pour se vanter au milieu de leur place Qu'ils sont connus des maîtres du Parnasse. Verrai-je donc sur moi de toutes parts Fondre en fureur leurs sonnets ou leurs odes? Vieux courtisans entés sur campagnards, Par Apollon ! sont gens bien incommodes ; Imitateurs des grands originaux, Mais si mauvais, si durs, si plagiaires, Qu'en peu de temps suffiraient leurs travaux A ruiner les plus riches libraires.
A l'invective en deux mots je réponds :
Dans un jardin toute fleur n'est pas rose ;
De toute espèce une cour se compose;
Gens de bon sens, gTands benêts, froids bouffons,
Bourgeois, soldats, par troupes entassées,
Pour la grossir se mêlent aux marquis;
Et si les rois vouloient tous gens exquis,
Ils n'auroient pas les côtes si pressées.
Du bel esprit arbitre généreux ,
Ouvrez à tous les oreilles bien larges :
Ce rang sublime est un titre onéreux
Qu'il faut laisser ou prendre avec ses charges.
Assez au long de votre instruction
J'ai fait le plan, missive ma mignarde :
Vite à cheval. Qu'est-ce qui vous retarde ?
Je me confie à votre affection,
Et vous remets sous la protection
Du dieu des vers, qui vous tienne en sa garde.
Pressez, priez avec soumission,
Mais noblement, et vous tenez en garde :
Homme timide est un homme à nasarde;
Et, pour venir à la conclusion,
Peu veut gagner marchand qui ne hasarde.
Percez forêts, passez mont et ruisseau,
Et comme éclair qui part d'une bombarde,
Volez, mes vers, volez chez Du Cerceau.
:o LPITRES.