‹ Œuvres choisies de SénecéChapitre 5 sur 59 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Epttre, discours, prose rimée, ou tout ce qu'il lui plaira.

L"seau, ymphe, qui dans mes prés promènes ton ruis- Dis-moi, de quoi s'occupe à présent Du Cerceau? Étalant les trésors de sa brillante scène , Fait-il railler Thalie ou tonner Melpomène? Et charmant tout Paris tient-il ses spectateurs Enchaînés par l'oreille à ses jeunes acteurs? Marchant sur les talons du satirique Horace, Érige-t-il La Mothe en prévôt du Parnasse, Ou, seul semblable à soi dans fart des enjoûments, Pourvoit-il d'un relais son messager du Mans ? Peut-être qu'attentif à des soins plus illustres, Il s'applique à former des princes de deux lustres; Et qu'échauffant leurs cœurs pour l'État , pour la foi , Il fait revivre en eux Turenne et Godefroy. Je sais qu'à quelqu'emploi que Du Cerceau s'adonne, Le choix en est exquis, le succès le couronne, Que tout se change en or entre ses mains. Mais quoi! N'a-t-il pas un moment, un seul moment pour moi? Les élèves de Pline, en leur académie Du grand corps de la terre ont fait l'anatomie Et trouvé que la mer, par des sentiers caves, Fournit toutes les eaux dont nos champs sont lavés;

i. Du Cerceau devait |se charger de l'édition des épigramraes de Sénecé : cette épitre le lui rappela. — La fontaine dont parle Sénecé, est une excellente source placée au pied du château de Condemines.

Lfitres. ;i

Qu'elles vont circulant par routes souterraines,

De même que le sang circule dans nos veines,

Ou bien comme autrefois, quand Colbert s'en mêloît .

L'or du trésor royal dans nos bourses couloit.

De cette vérité, qui peut paroitre obs ?ure

A gens mal informés du train de la nature,

Tu me seras garant, fleuve souvent chanté,

Qu'Ovide a mis en vogue et Quinaut répété.

Tu perças sous l'abîme et suivis Aréthuse

Jusque en File où Marcel détruisît Syracuse.

C'en est assez pour mettre un système en crédit;

Il n'en faut plus douter quand nos maîtres l'ont dit :

Sages physiciens, véridiques poètes,

Sont-ce gens après tout à conter des sornettes ?

Ce fait bien établi , retourne sur tes pas

Par ces détours obscurs que tu n'ignores pas;

Va trouver Du Cerceau, nymphe de ma fontaine ;

Passe-moi sous le ventre à la Loire , à la Seine ;

Du canal de Briare évite les lenteurs,

Et cours te présenter au phénix des auteurs.

Au commerce des dieux aguerri dès l'enfance ,

11 ne peut concevoir d'effroi par ta présence ;

Mais il faut de la ruse employer le secours ;

Emprunte mon fantôme , et lui tiens ce discours :

Favori des neuf sœurs, dont l'art inimitable >ait si bien faufiler l'utile à l'agréable , Et frapper les esprits par cette nouveauté, Qui des fleurs et des vers fait toute la beauté, Je conviens que ta veine est heureuse et coulante. Qu'elle arrache l'estime à ceux qu'elle supplante : Mais ce rare talent qui te fait encenser,

Des lois de l'amitié peut-il te dispenser ? Depuis trois mois et plus, les lunes renaissantes Ont bigarré les nuits par les faces changeantes, Sans qu'un mot seulement par ta plume tracé M'annonce un souvenir dont je suis empressé. Chaque jour, d'ordinaire envoyant à la ville, Je dépèche un valet intelligent, agile; Il vole : son retour augmente mon souci; Le courrier passe à vide et mon espoir aussi.

Ne va pas soupçonner que mon inquiétude

D'un cœur intéressé cache la turpide ;

Que cet empressement finement publié

Peut naître du dépôt que je t'ai confié,

Et que l'entêtement que j'ai pour mon ouvrage,

D'un masque d'amitié se couvre le visage.

Ah! ne m'impute point ce lâche sentiment;

Lorsque je fais des vers, c'est par amusement :

J'entre avec mon génie au sentier qu'il me montre ;

J'y chemine au hasard : tope! si je rencontre.

Je ne suis point bouffi de cet orgueil outré

Qu'auteurs vieux et nouveaux ont si souvent montré;

Tu ne m'entendras point chanter avec Ovide:

J'élève un monument si brillant , si solide ,

Qu'il ne craint ni le temps, ni le feu, ni le fer,

Ni le courroux armé du tonnant Jupiter.

De sa prédiction l'audace est fortunée ,

Mais les imitateurs n'ont pas sa destinée

Et Ton voit par milliers ces prophètes intrus

Abandonnés au peuple avec Nostradamus.

Pour coudre une pensée au bout de quelques rimes,

Suis-je en droit de prétendre à des honneurs sublimes ,

Me consacrer moi-même, et dire arrogamment :

Ce que Malherbe écrit dure éternellement !

Épi très. 73

Peut-être un contre-temps que tu n'oses me dire,

De peur de m'affliger t'empêche de m'écrire.

Seroit-ce qu'un censeur austère et pointilleux

A jeté sur mes vers des regards sourcilleux?

Pour quelque liberté qu'il trouve condamnable,

Confond-il l'innocent dans l'arrêt du coupable?

La maxime sévère est-elle de son goût,

Que qui pèche en un point est coupable partout ?

Est-ce que du débit l'imprimeur craint l'attente ?

Croit-il que le cahier sera dur à la vente?

Que l'acheteur, rétif à lâcher le douzain,

Le laissera moisir au fond d'un magasin?

Quel est ce mal enfin qu'augure ton silence?

Frappe, je suis tout prêt! Armé de patience,

Je souffrirai le coup sans changer de couleur.

N'être point sous la presse, est-ce un si grand malheur ?

Que si d'être moulé ma rage étoit si grande ,

Ne puis-je l'être ailleurs? N'est-il plus de Hollande?

Favorable aux mauvais autant qu'aux bons écrits,

Amsterdam sait venger les rebuts de Paris,

Et par l'impression consoler l'industrie

De tel qui ne fut pas prophète en sa patrie.

Chez ces républicains tout est de bon aloi :

Le perfide a son dieu, le rebelle a son roi;

Alcorans ou talmuds, quakers, anabaptistes

Fanatiques, fougueux, sociniens, déistes,

Tout ce qui peut se vendre est bon pour leurs marchands ,

Et peut-être mes vers ne sont pas si méchants !

Malheureux Guttemberg, que n'as-tu dès l'enfance Augmenté de tes os les charniers de Mayence, Sans nous communiquer l'usage séducteur De cet art d'imprimer dont tu fus l'inventeur ?

Si sa fécondité, paagant toute limite, N'inondait l'univers uV g redites

Où perd lliuile et le temps un abusé lecteur Qui lit un plagiaire et croit lire un auteur, Des grands originaux conservés par la plume On pourroit à coup sur méditer im volume ; Une heureuse disette, épurant les écrit-, N'offriroit à nos yeux qu'ouvrages de haut prix; Dans l'embarras du choix nos lumières bornées, Aux mois en pure perte ajoutant les années, N'iroient plus à tâtons, au bon si recherché, Et les seuls épiciers perdroient à ce marché. Le froc, qui reprendroit son premier exercice, Deviendrait vertueux encor par avarice ; Je ne serois point lu, point transcrit, je le croi : Tai>t mieux pour le public et peut-être pour moi.

De son air ingénu ma bonne foi s'explique ; Tu vois, cher Du Cerceau, quelle mouche me pique. Tout mon désir se borne à deux mots qu'il attend : Ecris-moi donc : Je t'aime ; et me voilà content. Tu pourras sans façon m'expédier en prose; Je ne dois espérer des vers, ni je ne l'ose. L'n prétendant plus digne y seroit parvenu; C'est une ambition dont je suis revenu.

Mais si tu veux savoir comment je me comporte Pour endormir l'enuui que ton oubli m'apporte, Je rêve dans un bois que je trouve enchanté, Dont le plus grand mérite est que je l'ai planté; Je fais tondre un buisson ou racler une allée ; J'entends mugir mes bœufs paissant dans la vallée ; Je fais griffer des fruits qu'un autre doit manger; Je pille des parfums sur un jeune oranger;

Épitres. t5

Je parcours quelque livre ou trace quelque ligue ; Allongeant mon jardin, je raccourcis nia vigne, (Dont Priape et Bacchus, bien qu'ils soient père et fils, Ont de grands démêlés pour leurs justes profits, Tant ce mien et ce tien , ces deux mots à la glace, Pour brouiller un ménage ont puissante efficace; il n'est droit si sacré où leur impulsion N'excite le désordre et la combustion.)

Quand les feux de la nuit dorent l'azur céleste , Je reviens au logis prendre un repas modeste, Entouré des enfants de tous mes vignerons, Et même quelquefois de ceux des environs. Ils comptent mes morceaux, je leur en distribue; A me désennuyer leur jargon contribue; J'en aime l'innocence, et parmi l'entretien Je ris d'un appétit qui réveille le mien.

Si parfois m'appliquant à feuilleter mon livre —

Toujours à contre-cœur, mais enfin, il faut vivre, —

A certains débiteurs j'écris des billets doux ,

Ils semblent concertés, et me répondent tous :

Quoi ! vous parlez d'argent dans le temps où nous sommes !

Est-ce être de bon sens ? C'est se moquer des hommes.

Attendez que Thémis, qui siège aux Augustins,

Du débris des traitants radoube nos destins,

Je rentre en ma coquille à ces refus superbes,

Je cours jusqu'à ma grange et vais compter mes gerbes ;

Je suis assez content. Mais, ô douleur ! on dit

Que nous ne vendrons point, si ce n'est à crédit.

Passe-moi de ce mot l'usage populaire ;

Chacun veut le trouver, aucun ne veut le faire.

Philippe y va mettre ordre et nous faire éprouver

Qu'où pourra par ses soins le faire et le trouver. Que te diroi-je encor? qu'en bon israélite J'aime mon ignorance et m'en fais un mérite; Que je fuis ces débats qu'on pourrait accorder Sans le désir de vaincre ou la peur de céder; Que je respecte Rome et ce qu'elle prononce; Mais qu'entrer en détail, c'est à quoi je renonce : M'efforçant, au surplus, de faire mon devoir, Sans songer si Quesnel est homme blanc ou noir.

Pour mes mœurs, grâce au ciel, ou n'y peut guère mordre, Les ans à les régler ont mis un si bon ordre, Que j'ai... Voulez-vous donc jaser jusqu'à demain? Taisez-vous, amour-propre, écueil du genre humain. On parle de soi-même et sans cesse et sans honte, Bien qu'il soit mal aisé qu'on en lasse un bon conte.

Épitres.

CHANSON de madame Deshoulières.

la cour

Aimer est un badinage,

Et l'amour N'est dangereux qu'au village.

Un berger, Si sa bergère n'est tendre

Sait se pendre; Mais il ne sait point changer; Et parmi nous, quand les belles Sont légères ou cruelles.

Loin d'en mourir de dépit,

On en rit, Et l'on change aussitôt qu'elles.

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