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jeune Duverdier dans les nouvelles troupes, soutinrent qu'il falloit examiner Virgile à la rigueur et comme le moindre des passagers ; qu'il étoit homme à se charger comme un autre de marchandises de contrebande ; qu'il avoit été un insienp plagiaire , ayant pillé son second livre presque mot à mot d'un ancien poëte nommé Pisandre, et la plus graDde partie des autres n'étant que des lambeaux d'Homère recousus ensemble; qu'il avoit erré considérablement en astronomie, en géographie et dans la connaissance de la nature ; qu'il avoit fait des anachronismes insoutenables, témoin Didon qu'il faisoit plus vieille de trois cents ans pour la faire rencontrer avec Ënée; que, non content d'avoir ôté la jeunesse à cette belle reine, il lui ôtoit encore injustement la pudeur, personne, avant lui , n'ayant parlé de Didon que comme de la personne de son temps la plus chaste et la plus fidèle aux mânes de son époux; qu'ainsi, par un double attentat, et pool flatter lâchement les Romains dans l'auteur prétendu de leur race, il lui ravissoit à la f is les deux qualités les plus estimées chez le beau sexe : la jeunesse et la chasteté. Cependant tout cela ne fut dit qu'à demi- voix et en murmurant; les généraux n'y eurent aucun égard et nous passâmes sans difficulté ; seulement quand nous fûmes devant la galère de Castelvetro, il jeta les yeux sur Lulli et s'écria : Quel est ce nouveau visage que je ne connois point ? il a la mine d'un grand fripon. De quelle nation étoit— il et dans quelle religion a-t-il vécu ? Alors Machiavel , qui étoit avec nous , prenant la parole : Oh ! pour la religion , monsieur l'Inspecteur, n'en soyez pas en peine, dit -il, c'est moi qui vous en réponds; il étoit de la religion de Florence , religion belle et bonne dont j'ai l'honneur d'être le patriarche, et dans laquelle j'ai vu et vois
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encore aujourd'hui des princes, des rois et des souve- ;;tins pontifes. La divinité qu'on y respecte le plus s'appelle Intérêt, et il n'est pas de victimes, quelque sacrées qu'elles soient, qu'on ne lui immole chaque jour. — Va, va, homme de bien, répondit Castdvetro, je te connois; je voudrois qu'il n'y eût dans ton bateau que des gens de ta secte, je vous aurois bientôt coulés à fond et vengé l'univers des désordres que lui ont apportés vos maximes pernicieuses. Si tu veux me croire, tu ne te feras connoitre que le moins que tu pourras ; on n'est pas toujours d'humeur à avoir des égards , et peut-être.-. La rapidité du fleuve qui nous empoitoit nous fit perdre le reste de ce discours menaçant, et nous gagnâmes toujours pays.
Enfin, après avoir traversé plusieurs charmantes plaines que le fleuve partageoit, nous arrivâmes, en côtoyant les bois les plus agréables qu'il soit possible de voir, à la vue d'un supeibe palais que Virgile nous dit être celui du Bon -Goût. Bien qu'il y eût de la grandeur dans le dessin de l'édifice, le bel ordre et la proportion de ses parties étoient ce qui frappoit le plus. Un certain air de propreté qui régnoit dans toute l'ordonnance du bâtiment rioit aux yeux et remplissoit agréa! dément l'idée l. J'en avois autrefois approché, mais jamais d'aussi près que dans cette occasion, et je vous avoue que j'en fus charmé Après avoir mis pied
. Simple en étoit la noble architecture ; Chaque ornement à sa place arrêté , Y sembloit mis par la nécessité :
L'art s'y cacboit sous l'air de la nature , L'œU satisfait enebrassoit sa structure, Jamais surpris, et toujours enchanté.
(voltaibe, le Temple du Goûl.)
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i terre , nous entrâmes dans le vestibule du château, dont l'accès est libre à tous ceux qui peuvent arriver jusque là. Le docte Vairon , que nous rencontrâmes dans la première salle, prit soin de nous introduire dans le cabinet du prince, qui nous parut de fort bonne mine et très-bien mis, sans dorure et sans broderie, d'une manière simple mais commode. 11 étoit appuyé d'un coté sur la Vérité et de l'autre sur la Raison, que je reconnus aisément pour les avoir vues ailleurs. Ces deux beautés tenoient chacune en main un éventail avec lequel elles chassoient continuellement de grosses mouches de toutes couleurs qui cherchoient à piqu- r le Bon -Goût et attaquoient principalement ses yeux., qui étoient vifs, perçants, et à la pénétration desquels rien ne pouvoit échapper. Le bon seigneur avoit à ses pieds deux jeunes enfants qui jouoient avec lui et gui, le tirant par ses habits, essa voient d'attirer ses regards et de le faire pencher de leur côté. L'un d'eux étoit un petit garçon toujours inquiet, toujours en mouvement, qui chaDgeoit de couleur comme un caméléon, et bien qu'il parut assez doux, montroit néanmoins, au travers de cette apparence, quelque chose d'impérieux qui faisoit juger qu'il étoit volontaire. L'autre étoit une petite tille aussi fixe et constante que son camarade paroissoit volage, mais dont la physionomie n'anuonçoit pas une humeur moins absolue ni moins tyrannique. Le Bon- Goùt se défendoit de leur importunité et conservoit sa gravité autant qu'il étoit possible; mais il les repoussoit mollement avec un sourire qui manifestait le penchant de son cœur, et donnoit à connoitre l'inclination violente qui l'eutrainoit vers eux. Je demandai à Citulle ce que signifioit tout ce mystère. 11 me dit en peu de mots que ce petit garçon, si changeant et si inquiet.
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se nommoit lTsage, et que la petite fille, si grave et si fixe, s'appeloit L'Habitude; que l'un et l'autre tiavailloien! l'oit Le Bon-Goût pour l'attirer à eux, et que si quelque chose pouvoit rompre l'équilibre exact qu'il garde dans ses jugements, c'était la tendresse qui le faisoit pencher de leur côté et l'engageoit dans leurs intérêts. A L'égard des mouches importunes qui essaybient de lui crever les yeux, et dont la Raison et la Vérité le défendoient avec tant de soin, il m'apprit qu'on les nommoit les Préjugés; qu'il y en avoit de nations et de coutumes, de religions et de cabales; que certains Préjugés naissoient de l'admiration que l'on a pour la fabuleuse antiquité; que d'autres venoient des erreurs populaires qu'on recevoit avec le lait; qu'il s'en formoit du respect aveugle que l'on a pour la qualité ou la profession de certaines gens ; enfin qu'il en étoit d'une infinité d'espèces, toutes ennemies du Bnn- Goùt et qui le rendroient infailliblement aveugle sans les efforts infatigables de la Raison et de la Vérité.
Pendant que Catulle m'expliquoit toutes ces choses, le fidèle Beaujoyeux, paranymphe de Lulli, avoit exposé au prince le sujet de notre visite , et Favoit prié, en conséquence du renvoi qui lui en avoit été fait par Proserpine, de vouloir bien décider s'il méritait un rang considérable parmi les illustres de son temps par ses compositions en musique. Les adversaires de Lulli voulurent- aloi s prendre la parole et plaider leur cause dans toutes les formes ; mais la Raison leur imposa silence et leur dit que les formes contentieuses des tribunaux de justice n'étoient non plus de l'usage du Bon-Goût que de celui du Divan; qu'il falloit aller au fait, et que puisqu'il étoit question de la musique de Lulli, il falloit en entendre quelque chose pour juger
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si elle étoit aussi bonne qu'on le prétendoit. La faction des Lullistes fut ravie de cette proposition. On apporta un bureau sur lequel étoient rangés en deux piles tous les opéras de Lulli. Celui qui tomba le premier sous la main do Bon -Goût fut l'opéra d'Athys, et il rouvrit à l'endroit de la descente de Cybèle. La symphonie en fut exécutée avec beaucoup de justesse, et l'on connut sur le visage du juge qu'elle ne lui plaisoit pas médiocrement. Cependant, comme le Bon -Goût n'a pas coutume de se régler sur une seule expérience, il voulut entendre quelque morceau de cet opéra. Il ouvrit de nouveau le livre, et fort heureusement pour Lulli ce fut à l'endroit du Sommeil.
Tandis qu'on le jouoit, le prince s'endormit; mais ayant été sur la fin éveillé par la Raison , il prononça en bâillant que Lulli étoit un excellent musicien. La. Raison interpréta cet arrêt en peu de mots, et dit que la marque la plus certaine de la bonté d'une expression toit de produire l'effet pour lequel elle est employée, et que d'après ce principe une symphonie faite pour exprimer le somm-il ne pouvoit manquer d'être excellente lorsqu'elle engageoit à dormir. Ainsi l'on vit pourla première fois un jugement équitable rendu par un juge endormi. Après cela toute notre troupe se sépara : Lulli, suivi de ses amis, se retira fort content en dansant devant son juge cette célèbre pantalonnade du Muphti, dont il a voit jadis si fort réjoui la cour à ChambonL Depuis nous avons appris que par ordre de Proserpine on a fait ériger en son honneur un obélisque dont le piédestal est un trophée composé d'instruments, de livres de musique, de masques, de ballets et d'autres ornements semblables. L'inscription contient ces paroles :
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