‹ Œuvres choisies de SénecéChapitre 40 sur 59 · DE C.LÉ.ME.NT M.4R0T. *Q · texte numérisé non relu

DE C.LÉ.ME.NT M.4R0T. *Q

[•laines que nous habitons. Cette nouvelle excita notre curiosité, qui ne tarda pas à être satisfaite.

Sur une espèce de brancard , composé grossièrement de plusieurs branches de laurier, parut, porté par douze satyres, un petit homme d'assez mauvaise mine et d'un extérieur fort négligé- De petits yeux bordés de rouge, qu'on voyoit a peine et qui avoient peine à voir, brilloient d'un feu sombre qui marquoit tout ensemble beaucoup d'esprit et beaucoup de malice ; un caractère de plaisanterie étoit répandu sur son visage, et certain air d'inquiétude régnoit dans toute sa personne ; enfin, sa figure entière respiroit la bizarrerie, et quand nous n'aurions pas été suffisamment instruits de ce qu'il étoit, sur la foi de sa physionomie nous l'aurions pris sans peine pour un musicien. Autour de lui voloient plusieurs petites banderoles ; dans une on lisoit , écrit en lettres d'or, Cadmus ; dans une autre, Psyché; dans mie troisième, Bellérophon ; enfin, dans chacune, le nom de quelqu'un de ces opéras dont Lulli a réjoui la France pendant dix-huit ou vingt ans. Autour de cette machine étoit rangée une troupe de violons et de hautl ois i amassés à la hâte, qui jouoient la symphonie des Champs-Élysiens de l'opéra de Proserpine. Lulli battoit la mesure avec beaucoup d'impatience, fort chagrin de ne pas les trouver si bien concertés que ceux qu'il avoit façonnés de sa main en l'autre monde et avec lesquels il paroissr>it qu'il eût voulu retourner de tout son cœur. Les satyres faisoient marcher leur fardeau en cadence, dont la justesse étoit quelquefois interrompue par les trépignements que l'ignorance des concertants arrachoit à la gravité du triomphateui . Après cela paroissoit un gros «'.es plus illustres musiciens de l'antiquité, ayant Orphée à leur tète; ils faisoient cortège à leur confrère et témoignoient par un profond silence, accompagné de

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quelques gestes d'admiration, l'estime qu'ils avoient pour cette charmante symphonie. A la vérité, les musiciens modernes ne paroissoient point à cette fête ; il y en avoit seulement quelques-uns qui suivoient de loin et sembloient plutôt être là pour critiquer que pour faire honneur à Lulli. Un seul d'entre eux se faisoit remarquer par son empressement. 11 s'étoit érigé de son chef en maître des cérémonies ; il régloit la marche, il ordonnoit de toutes choses, il se démontoit le corps et le visage à force de grimaces et de contorsions, il mendioit l'approbation des spectateurs avec une ardeur si persuasive, qu'il étoit impossible de pouvoir la lui refuser. Cet homme étoit le célèbre Beaujoyeux, que plusieurs conformités intéressoient puissamment en faveur de Lulli. Si vous ne savez pas ce que c'étoit que Beaujoyeux, je vais vous en instruire en peu de mots. Beaujoyeux étoit de Florence, comme en étoit Lulli; comme lui, il avoit commencé ta se distinguer dans le monde par son talent à jouer du violon, où il excelloit par-dessus tous les hommes de son temps. Le maréchal de Brissac, étant alors gouverneur de Piémont, l'a voit pris à son service et en avoit fait présent à la reine Catherine de Médicis, comme d'un homme unique en son espèce, de même que mademoiselle d'Orléans avoit fait présent au roi de Lulli. Dans ses commencements, Beaujoyeux ne se faisoit appeler que Baltazar ou Baltazarin , comme Lulli dans les siens se contentoit du nom de Baptiste. Mais l'un et l'autre ayant eu le bonheur de plaire à la cour et de faire une fortune considérable par le moyen de leurs inventions de ballets et de représentations en musique, ils jugèrent également à propos d'alonger leurs noms à proportion de l'agrandissement de leur fortune, et se firent appeler, l'un, le seigneur Balthazar de Beaujoyeux, et l'antre, le sieur Jean-Baptiste de

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Lulli. C'étoit donc cotte ressemblance de mœurs, de patrie et de succès, qui intéressoit si puissamment Beaujoyeux à la gloire de Lulli, et il lui sembloit qu'il retomberoit quelque chose sur lui-même de l'honneur ou de la confusion que son compatriote alloit recevoir. Une foule d'ombres de toute sorte de conditions et de nations différentes suivoit la pompe de cette marche, mais le plus grand nombre étoit de ceux que les Italiens appellent virtuosi, mot que nous ne rendons que par une périphrase, et que nous concevons sous l'idée de ceux qui se distinguent par l'amour et la connoissance parfaite des sciences ou des beaux-arts.

Au moment où ce spectacle passoit à l'endroit où nous étions arrêtés, il arriva une chose assez plaisante. Un violon du feu roi, qui s'étoit joint à la bande, croyant se signaler par-dessus les autres, joua certain endroit de sa partie avec force variations et roulements, s'imaginant, suivant les principes de son temps, que cette méthode donnoit beaucoup de grâce à son jeu, et que c'étoit là le plus exquis raffinement de son art. Alors la patience échappant à Lulli, il tira de son brancard une des plus grosses branches qu'il put arracher, et lui en donnant cinq ou six coups sur les oreilles : « Eh ! « morbleu, coquin, lui dit-il, ôte-toi d'ici ; va-t'en avec « ta broderie faire danser les servantes de cabaret, si « cabaret il y a dans ce pays, et ne viens point par tes con- « tre-temps défigurer les meilleurs accords de ma sym- « phonie. » Le malheureux se retira tout honteux avec cette correction, et nous, tout en riant, nous uous mêlâmes à la foule des spectateurs, résolus d'être témoins de la réception qui seroit faite à Lulli et du jugement qui seroit rendu sur le mérite de ses ouvrages.

Chemin faisant, je m'avisai de demander à Catulle par quelle raison l'on ne voyoit point les musiciens mo-

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dernes empressés de rendre à Lulli les mêmes honneurs qu'il recevoit des musiciens des premiers siècles. N> vous en étonnez pas, me dit-il, l'homme est une espèce d'animal envieux et jaloux, surtout l'homme de lettres ou celui qui excelle dans quelqu'une de ces connaissances ingénieuses que nous appelons les beaux-arts. Il nous semble toujours que la réputation des gens de notre profession ternit le lustre de la nôtre, et particulièrement celle des hommes qui ont vécu dans le même temps que nous ou qui en ont approché. Pour ceux qui nous ont précédés d'un temps considérable, on estime que ce ne soit pas la même chose; nous considéionl'éclat de leur gloire comme affaibli pour venir jusqu'à nous; nous appréhendons moins d'en être effacés, et notre amour-propre se flatte que si nous cédons aux anciens, le respect que Ton a pour leur âge a plus de part à cette déférence que celui que Ton a pour leur mérite. De là vient que vous voyez tous les jours, dans votre monde, des auteurs qui chicanent sans quartier certaines gens de leur volée, d'ailleurs très-dignes d'admiration, et les attaquent sur un mot ou sur une expression qui leur paroit foible, tandis qu'ils consacrent les moindres bagatelles des anciens, lors même qu'ils les entendent le moins, et veulent à toute force leur trouver de l'esprit dans les endroits où peut-être jamais ils ne prétendirent en avoir. Ainsi, la jalousie que l'on a contre les modernes fait souvent la meilleure partie de l'admiration que l'on témoigne pour les anciens. Sir les mêmes principes, mais appliqués différemment , roule la complaisance que témoignent ici-bas pour les modernes les illustres des premiers siècles. Ils se considèrent comme les originaux et contemplent avec plaisir leur image prétendue dans les productions louables des auteurs de ce temps. Ils comptent pour peu de chose ce que ceux-ci

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ont pu mettre du leur à polir les premières inventions, et ils regardent comme leur patrimoine toute la gloire qui peut revenir à ceux auxquels il ne reste, ce leur semble , que le foible honneur de les avoir suivis.

En nous entretenant ainsi, nous arrivâmes avec la troupe au temple de Proserpine, qui est le lieu destiné aux apothéoses ou, si vous l'aimez mieux, aux consécrations que l'on a coutume de faire des noms cél> à l'immortalité. Quand il descend dans ce royaume une ombre qui prétend avoir bien mérité du genre humain, soit en inventant d'utiles ou d'agréables nouveautés , soit en perfectionnant les inventions des autres, quelque savant du premier ordre, quelque illustre dans me profession libérale, on le conduit en présence de la reine, où quelqu'un de ses amis fait son éloge et expose sa prétention ; ensuite il est permis à tous les assistants de proposer tout ce qu'ils ont à dire contre lui; après qu i la reine, ayant pris l'avis de son sénat, pi -nonce l'arrêt qui lui assure l'immortalité ou qui l'en exclut pour jamais. Pour l'ordinaire , Pluton honore de sa présence de semblables examens; mais il est occupé depuis quelques jours à pacifier une sédition terrible qui est arrivée dans les enfers , où les esprits sont fortinquiets, et prévoyant que cette affaire, jointe à quelques autres, l'occuperoit assez longtemps , il a établi la reine son épouse régente des Chain ps-Ély siens pendant son absence , et lui a remis les sceaux de cette partie de son empire.

On avoit dressé dans le vestibule du temple un trotte sur lequel Proserpine étoit assise, et à quelque distance on avoit placé des bancs moins élevés, sur lesquels etoient rangées six princesses d'une beauté surprenante et d'une magnificence qui n'y répondoit pas mal. Au pied d'un superbe escalier, les satyres mirent bas la

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machine, et Lulli monta gravement vers le trône, soutenu sous les bras par Orphée d'un côté et par Beaujoyeux de l'autre , comme un ambassadeur que l'on conduit à l'audience du grand-seigneur. A peine avoit-il fait quelques pas qu'on le vit changer de couleur et faire paroitre sur son visage plus de crainte qu'il n'en avoit jamais eu pour le prétendu poison de Guichavd; alors, tirant Orphée par la manche : « Notre martre, lui dit-il, sommes-nous ici en sûreté ? — Et d'où vient, répondit Orphée, que vous me faites cette question ? — Eh ! vertu de ma mort, répliqua Lulli, ne voyez-vous pas que l'on me conduit devant un tribunal de femmes ? Avez-vous oublié comment il vous en prit d'être jugé par des Bacchantes , et ne tremblez-vous pas encore au souvenir de la bonne et brève justice qu'elles prirent en gré de vous faire? De vous à moi, je ne sens pas mes affaires bien nettes sur l'article qui vous coûta le jojir. Entre gens de la même profession, il n'est pas nécessaire de s'expliquer davantage; retirons-nous, je vous prie, tandis que je ne suis encore mutilé d'aucun de mes membres. Serviteur à la gloire s'il faut y aller par ce chemin-là.—Rassurez-vous, répondit Orphée eu souriant, les morts ne craignent point la solution de continuité ; il y a si peu que vous êtes mort , que vous avez peine encore à vous souvenir de tous les privilèges attachés à cette heureuse condition, parmi lesquels celui de ne pouvoir être démembré est incontestable ; mais à prendre tout au pis , que pensez-vous craindre de Proserpine , dont vous avez fait revivre en l'autre monde , avec tant d'éclat, la mémoire presque éteinte? Vous voyez bien que son jugement ne peut que vous être favorable par le soin qu'elle a pris de vous choisir des conseillères qui toutes vous ont obligation comme elle. » Alors Lulli , clignant ses petits yeux et les fermant à

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demi pour voir plus clair, aperçut à la faveur d'une assez vilaine grimace qu'effectivement à la droite de la reine étoient assises Hermione, Alceste et Sangaride, et que sa gauche étoit occupée par Oriane, Angélique et Arrnide, toutes vêtues de nobles habits de théâtre dont autrefois il leur avoit fait présent , et portant sur leurs beaux visages des marques évidentes d'une disposition favorable pour lui.

Cet objet l'ayant un peu rassuré, il continua de monter d'un pas plus ferme ; toute l'assemblée le suivit et. quand on fut arrivé au haut du perron, après les génuflexions en tel cas requises, Beauj oyeux, en panégyiiste moderne et dont le zèle faisoit une partie de l'éloquence, après avoir débité quantité de fades lieux communs à la louange de la musique, en vint au fait et soutint, par un discours étudié, que la reine, dans sa justice, ne pouvoit se refuser à rendre un jugement par lequel le nom de Lulli fût affranchi de l'oubli et placé parmi les noms célèbres dans le temple de mémoire. Ses principales raisons furent que, par la propre force de son génie , Lulli avoit acquis ce rare talent qui avoit fait tant de bruit dans le monde; qu'ayant été poussé hors de son pays par la nécessité, dans un âge où l'industrie n'a point de lieu, il s'étoit formé de lui-même, sans autre maître que son étoile ; que l'école où il s'étoit instruit avoit été l'antichambre de Mademoiselle, où il avoit pris, parmi les pages et les valets de pied, les premières teintures de ce qu'il avoit été dans la suite. Cet endroit de son éloge fit sourire malicieusement la plupart des auditeurs ; mais l'orateur continua sans y prendre garde, et ajouta qu'ensuite, s'étant attaché au plus grand des rois, alors dans l'âge où l'on a le plus de goût pour les plaisirs, il avoit dès son début effacé tout ce qu'il y avoit de musiciens dans la cour la plus brillante de L'univers ,

parla beauté de ses airs, par leur variété surprenante, par la justesse de ses desseins pour les ballets et par la part qu'il avoit prise lui-même à leur exécution, ce dont il s'étoit toujours acquitté avec une grâce qui enlevoit les cœurs, soit qu'il prit en main son violon, soit qu'il se nièlàt dans les entrées de danse ' ; qu'ensuite , prenant des idées plus vastes à mesure qu'il i'aisoit de plus grands progrès dans son art, il avoit résolu d'établir sur le théâtre françois la musique représentative, ce qui n'avoit point été entrepris jusqu'à lui, ou ne l'avoit été qu'avec bien peu de succès; qu'il y avoit si bien réussi, que toute l'Europe en étoit encore aujourd'hui dans l'admiration, et que les gens sans intérêt conveaoient qu'il avoit passé de bien loin tout ce qu'a fait voir en ce geûi e la célèbre mère des arts, la galante, l'ingénieuse Italie; qu'on avoit peine à concevoir comment un même génie avoit pu suffire à tant de diversité et par quel Bûchante? ment un même auteur, qui pendant près de vingt ai s avoit fourni au public de nouveaux spectacles, étoit parvenu à les caractériser tous de quelque façon paitieulière, en sorte qu'il n'en étoit pas un qui ne contint beaucoup de choses originales et qui ne se resseinbloiont point entre elles, non plus qu'i tout ce qu'on avoit ouï jusqu'alors; que le juste assemblage qu'il avoit su faire des agréments de la musique, des beautés de la peinture et de la perspective , de la magnificence et de la nouveauté des habits , de la propreté et de la variété des danses, étoit un chef-d'œuvre qui ne laissoit rien à désirer; que l'on sortoit toujours de ses opéras avec une nouvelle envie de les revoir, et que le plus grand éloge

i . Ce fut Lulli qui remplit le rôle île mufti dans la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme, joué pour la première fojs Chanibord, devant le roi. le 14 octobre 1670.

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que Ton en put faire étoit de faire remarquer que vingt armées de représentation n'avoient pu refroidir cet empressement dans la cour la plus délicate, ni dans la ville la plus polie de l'univers, et, qui plus est, la plus avide de nouveautés.

Dès que Beauj oyeux eut fini, Anacréon, qui est cette année le syndic des poètes défunts, s'avança au premier rang, en s'appuyant sur un jeune garçon nommé Bathylle, qu'il aime fort, et bien qu'il fût à moitié ivre, il ne laissa pas de demander en bégayant la permission de parler. Après l'avoir obtenue, il remontra avec beaucoup de grâce qu'il s'opposoit, pour le corps des poètes, à la louange que les musiciens prétendoient mériter au sujet des représentations en musique; il soutint que o "étoit une injustice criante de considérer comme le principal moteur de ces grands spectacles celui qui n'y âtvoit droit tout au plus que pour la cinquième partie; que le peintre qui ordonnoit les décorations, le maître de danse qui disposoit les ballets et même le machiniste, ainsi que celui qui dessine les habits, enti oient pour leur part dans la composition totale d'un opéra aussi bien que le musicien qui en composoit les chants; que' le véiitable auteur d'un opéra etoit le poète; qu'il étoit le nœud qui assembloit toutes ces parties et l'àme qui les faisoit mouvoir; que l'invention du sujet produisoil toutes ces beautés différentes , selon qu'elle étoit plus ou moins fertile; que les événements qu'elle faisoit naître les attiroient à leur suite par une heureuse nécessité et que, si la musique a voit de l'élévation et de la grandeur, si elle exprimoit d'une manière pathétique les mouvements des passions , elle en avoit la principale obligation à l'énergie des vers qui la condui soient par la main; qu'à la vérité la poésie recevoit, par un secours mutuel, quelques agréments de la musique, mais qu'il

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ne s'ensuivoit pas que celle-ci dût lui être préférable ; qu'ainsi, quoiqu'il soit vrai de dire qu'une belle personne reçoive quelque avantage de la façon galante dont elle est coiffée, on seroit pourtant ridicule de préférer une jolie coiffure à un beau visage; qu'il demeuroit d'accoid que dans l'autre monde on n'avoit pas tout à fait décidé de cette manière, et qu'il sembloit, dans le fait particulier dont il s'agissoit , qu'on eût donné la préférence au musicien sur le poëte, du moins par l'inégalité des récompenses, puisque Lulli s'étoit fait tout d'or dans une affaire où Quinault avoit été réduit à se contenter de quelques centaines de pistoles ; qu'enfin c'étoit par là qu'il prétendoit avoir sujet de se plaindre au nom de tout son corps et de demander que, pou) rendre justice aux poètes, on leur fît aux Champs-Elysées une part de gloire ( qui est ce qui fait vivre les morts ) proportionnée à celle que dans l'autre monde on avoit faite au musicien en argent (qui est ce qui fait subsister les vivants). A cela Beaujoyeux voulut répliquer que Lulli avoit droit à l'immortalité par ces deux endroits, qu'il avoit été poëte aussi bien que musicien, et qu'il n'\ avoit, pour en être convaincu, qu'à, jeter 1rs yeux sur les épitres en vers adressées au roi , qu'il avoit mises à la tète de quelques-uns de ses opéras *. Cette proposition fut sifflée par toute l'assemblée, et il s'éleva un éclat de risée générale qui déferra un peu le panégyriste; elle fut accrue par une scène de comédie italienne qui se passa dans ce moment, et qui réjouit beaucoup les spectateui s.

Dès qu'Anacréon s'étoit avancé, Lulli avoit jeté les yeux sur Batbylle, son favori, et l'avoit trouvé fort à

i. Lulli étoit incapable d'écrire lui-même ces dédicaces. On sait que La Fontaine composa pour lui celles des opéras d'Amadis et de Roland.

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son gré. Toute l'application qu'il de voit à la discussion qui devoit avoir lieu devant le célèbre tribunal et dans laquelle il ne s'agissoit pas de moins pour lui que d'une obscurité ou d'une gloire immortelle, ne put l'emporter sur le naturel , ou plutôt sur la force d'une habitude invétérée. Il cberchoit les yeux de Bathylle, il lui marchoit snr le pied, il le tiroit par la manche, il faisoit briller à sa vue un diamant qu'il avoit au doigt ; enfin il s'avisa de lui présenter du tabac d'Espagne qu'il partoit dans une boite de Milan. Le jeune garçon négligeant le tabac courut à la bague et voulut la tirer du doigt de Lulli; le Florentin l'eût volontiers donnée, rien ne lui coùtoit pour cela, mais il prétendoit auparavant faire des conditions. Il fit donc quelques résistances, et dans ce conflit la boite de tabac tomba par terre. Le bruit qu'elle fit en tombant obligea Anacréon de tourner la tète ; il compiit tout à la première vue ; il en mugit de colère, Bathylle en pâlit de peur, Lulii en baissa les yeux de honte, et Jean délia Casa, poëte italien, ainsi que Marc- Antoine Muret, poëte et orateur françois, ayant pénétré la fin de cette aventure, comme gens du métier qu'ils étoient , s'en mirent si fort à rire qu'ils se firent remarquer de toute rassemblée. La huée n'eût pas fini si tôt, si Proserpine, avec un signe de la main, n'eût majestueusement imposé silence aux ombres peu respectueuses.

Aussitôt que les flots de cette risée fuient calmés, on vit paroitre sur les rangs le sieur Perrin y, ci-devant

i. C'est à Pierre Perrin que i'on doit l'introduction de l'opéra en France. Il avoit obtenu, en 1669, des lettres-patentes pour l'établissement d'une académie de musique; mais en 1692, Lulli profitant de la division qui existoit entre Perrin et ses associés, réussit, par le crédit de madame de Montespan, "a obtenir du roi le privilège exclusif. Perrin, né à Lyon, n'étoit point eccL

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grand chansonnier de France, qui vint faire à la reine une remontrance très humble, dont la substance étoit que bien loin d'accorder à Lulli l'immortalité, pour avoir établi sur le théâtre françois les représentations en musique, il demandoit qu'il fût sévèrement puni comme un voleur qu'il étoit des fatigues et de la réputation d'autrui ; que toute la France sa voit la peine que lui, Perrin, s'étoit donnée pour enrichir sa nation de ce charmant spectacle, en étudiant pendant vingt ans le goût et les défauts des Italiens, en associant à ses desseins d'illustres machinistes et d'excellents musiciens, en élevant à ses frais et faisant subsister pendant plusieurs années un sérail complet de chantres et de chanteuses , ce qui lui avoit si bien réussi qu'il étoit en passe d'espérer toute la fortune où peut aspirer un homme de sa profession : témoin la pastorale d'Issy *, laquelle, bien qu'on ne pût la considérer que comme un essai cru et indigeste des grandes choses qu'il méditoit, n'avoit pas laissé de charmer tout Paris et ensuite toute la cour, dans les représentations que le cardinal Mazarin en avoit voulu voir à Vincennes ; témoin encore , mais témoin plus illustre, l'opéra de Pomone, qui avoit paru aux yeux de toute la terre comme un enchantement et comme le plus beau spectacle dont l'esprit humain ait jamais régalé les sens; que l'avidité de Lulli étoit venue lui arracher sa proie dans le temps qu'il la croyoit infaillible, et que ce corsaire, abusant du crédit que lui donnoit sa charge de surintendant de la

tique, quoiqu'il soit plus connu sons le nom d'abbé Perrin, et mieux encore par les attaques dont Boileau le rendit l'objet.

i. Le premier opéra françois fut joué, en i65g, à Issy, dans la maison de campagne de M. de La Haye. Les paroles de cette pastorale étoient de Perrin, et Cambert en avoit composé la musique. L'opéra de Pomone, des mêmes auteurs, fut joué à Paris en 167 i.

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mimique du roi, avoit eu l'adresse de persuader qu'il ëtoit le seul homme du royaume capable de soutenir la dignité des arts, et que c'en étoit fait en France du bon goût si on ne l'abandonnait à sa conduite : opinion qui arracha ce privilège exclusif qui a coupé la gorge à tant de gens. — Oui,, oui ! coupé la gorge, s'écria terriblement une ombre furieuse qui, fendant la presse, fut d'ab rd reconnue pour celle du pauvre Gambert, encore toute défigurée des blessures dont il fut assassiné en Angleterre. Vous voyez, Madame, continua-t-il du même ton, où m'a réduit la tyrannie de Lulli; les applaudissements que je recevois du public excitèrent son indignation; il voulut s'emparer des terres que j'avois défrichées et me réduisit à la cruelle nécessité d'aller chercher du pain et de la gloire dans une cour étrangère, où l'envie a trouvé le moyen d'achever en m'ôtant le jour le crime qu'elle avoit commencé en m'exilant de mon pays. Mais de quelque main que partent les coups qui m'ont privé de la vie, je ne les imputerai jamais qu'à Lulli, que je considère comme mon véritable assassin et contre lequel je vous demande justice. Ce n'est pas pour moi seul, Madame, que j'implore votre équité, c'est au nom de tous ceux qui se sont distingués de son temps par quelque rare talent en musique et qu'il n'a cessé de poursuivie par toute sorte de voies. Je vous atteste, ombres fameuses des illustres, qui avez eu le malheur de le trouver sur votre chemin, et dont la vertu fut si souvent opprimée par sa cabale; je t'atteste encore, quoique vivant , célèbre Lorenzani , dont le mérite , connu de toute l'Europe , n'a servi qu'à blesser les yeux du jaloux Lulli, et qui aurois depuis longtemps occupé les premières places de ta profession, si tu ne les avois trop bien méritées.

Alors Molière s'avança, et après avoir fait à la reine

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orie profonde révérence, il s'exprima en ces termes: Madame, si c'est une preuve de la foibîesse humaine que de faillir, il faut convenir qu'il y a quelque espèce de courage et de grandeur d'àme dans le libre aveu que l'on fait de ses fautes et que, si quelque chose est capable de les effacer, c'est la confusion salutaire dont on se couvre en les manifestant aux autres. Je viens, persuadé de ce principe, demeurer publiquement d'accord que j'ai failli, comme un homme foible que j'étois, et mériter mon pardon par une confession authentique. Le bruit que faisoient dans le monde les opéras dont on vient de vous pailer, excitèrent mes craintes et éveillèrent ma cupidité; j'appréhendai que cette nouveauté ne fit déserter mon théâtre, et je me persuadai que si je pouvois m'en rendre le maître, rien ne pourroit désormais me troubler dans la qualité que je prétendois m'at'uïbuer d'arbitre des plaisirs et du bon goût dans le siècle galant où j'ai vécu. Comme j'avois besoin d'un musicien pour exécuter ce projet, je jetai les yeux sur Lulli et je lui communiquai ma pensée, persuadé que la liaison que nous avions depuis longtemps en concourant ensemble aux plaisirs du roi , et le succès merveilleux qu'avoit eu depuis peu de temps le charmant spectacle de Psyché, où tous deux nous avions eu notre part de plaisir et de gloire, m'étoient des garants infaillibles de notre future intelligence. Je m'en ouvris donc à lui ; il applaudit à mon dessein , il me promit une fidélité et même une subordination inviolable ; nous fîmes nos conventions, nous réglâmes nos emplois et nos partages, et nous prîmes jour pour aller ensemble mettre la faux dans la moisson d'autrui, en demandant au roi le privilège de la représentation des opéras. Voilà ma faute, Madame; en voici la punition, punition anticipée, qui , dès l'autre monde , en a effacé la plus grande

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partie. Je dorinois tranquillement sur la foi de ce traité, •juand Lulli, plus éveillé que moi, partit de la main deux jours avant celui dont nous étions convenus. I] illa demander au roi le privilège pour lui seul ; il l'obtint à la faveur des belles couleurs qu'il sut donner à sa requête, et l'obtint même avec des conditions rigoureuses qui me donnèrent beaucoup à courir pour conserver pendant ma vie quelques ornements à mon théâtre. J'ai cru devoir ce témoignage à la droiture de •xeur du héros qui paroit en votre présence; jugez. Madame , de ce qui lui est dû, et prononcez un arrêt dont la postérité puisse tirer quelque fruit , en apprenant le sort qui attend dans la seconde vie ceux qui ont manqué de foi durant la première.

En cet endroit , Lulli qui n 'avoit point encore parle, demanda à la reine la permission de lui faire im petit conte, et avec le talent qu'il avoit pour ces sortes de narrations 1 : Madame, dit-il, autrefois le cardinal Hippolyte de Médicis, dont la mémoire est encore en recommandation chez tous les gens d'esprit et de mérite qui en ont ouï parler, avoit besoin d'un cuisinier. Un de ses . trois, homme d'im petit génie, et, comme disent les Italiens , di poco, lui en présentoit un qu'il vouloit placer. Interrogé sur la capacité du personnage, il dit que c'était un garçon fort sage, qui ne manquoit jamais aux heures de son loisir de fréquenter les lieux de dévotion. Cela est bon, dit le cardinal en souriant, mais je désire un cuisinier. — C'est le meilleur tireur au vol qui soit en Toscane. — Je veux uu cuisinier, reprit le cardinal. — Il a bonne mine et fait honneur à son martre en se tenant bien proprement. — Je veux un cuisinier. — Il

. Homme long à conter, s'il en est un en France.

La Fontaine le Florentin

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lit et écrit en perfection. — Je veux un cuisinier. — En cas d'affaires on pourrait compter sur lui; c'est un jeune homme qui a du cœur et que le péril ne feroit pas reculer. — Je veux un cuisinier. Enfin, à tous les éloges postiches que cet ami impertinent donnait ;i celui qu'il vouloit produire , il ne tiroit autre chose du cardinal que quelques soutires et voglio un cuoeo, je veux un cuisinier, ce qui lui fit enfin comprendre le ridicule qu'il se donnoit devant l'homme le plus éclairé de son temps. L'application de mon histoire est facile : on dit autant de mal de moi que l'on disoit de Lien au cardinal de son prétendu cuisinier; c'est un fourbe, c'est un ingrat , un scélérat achevé , c'est un voleur des fatigues d'autrui. Voilà un fort vilain portrait • pour peu qu'il soit ressemblant; mais, par Cerbère et la triple Hécate, fùt-il plus vilain mille fois, est-ce de tout cela qu'il s'agit? La question est de savoir si j'ai été musicien, si je l'ai été distingué et si je puis à ce titre mériter les récompenses où j'aspire. Je vous prie donc, Madame, de me vouloir juger sur ce pied-là, sans entier dans un détail où mes accusateurs auroient peut-être autant de peine que moi à trouver leur compte si on les recherchoit sur de pareilles matières.

Il est vrai, dit alors le bonhomme Orlando Lasso \ que vous avez été un musicien fort distingué, si l'on se distingue en méprisant les bonnes règles. L'usage fré-

i. Roland Lassus, compositeur célèbre du xvie siècle, étoit ne' a lions. A son retour d'Italie, il se fit appeler Orlando Lasso. On trouve parmi ses œuvres un grand nombre de chansons de Marot et de Ronsard, qu'il a mises en musique. Lorenzani, Yittoriode Spolette et Luiggi furent aussi des musiciens distingués a la même époque ; mais leur réputation ne s'étendit point aux siècles suivante. Il n'en est pas de même de Carissimi, de Venise, dont le style pur et savant peut encore servir de modèle dans les écoles de composition.

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quent de la septième n'a jamais effrayé votre grand cœur, et jamais vous ne vous êtes servilement attaché à sauver, par la suite des accords parfaits, la dureté de ceux que vous avez souvent hasardés mal à propos. Pour moi, ajouta Yittorio de Spolette, je le trouve aussi r > 1 1 distingué en mal par l'uniformité de son récitatif. q\ i est telle que l'on devine aisément la fin d'un récit, pour peu qu'on en ait ouï le commencement. Si l'on condamne ses ouvrages, interrompit Luiggi, je demande auparavant que Ton en sépare ce qu'il peut avoir pris des miens, afin que l'innocent ne sr.it point confondu dans la punition du coupable. Je ne suis pas de votre sentiment, dit alors Carissimi, et j'abandonne au bras séculier plusieurs de mes basses dont il a trouvé bon de s'emparer; aussi bien ne voudrois-je plus les reconnoitre ni m'en servir après lui. Une confusion de v oix succéda à tous ces reproches ; la cabale des musiciens modernes s'éleva tout à la fois, et l'on n'entendit plus qu'une criaillerie confuse où l'on ne discernoit que des injures; encore comprenoit-on qu'un reste de respect pour la reine empèchoit qu'on ne lui en débitât de plus atroces. Qui a jamais vu, dans une justice subalterne, des procureurs échauffés par la plaidoirie? On les entend sur la fin qui parlent tous en même temps: la tète leur tourne, les raisonnements se convertissent en injures, le respect pour le juge a quo, affaibli par l'habitude de boire ensemble, est une digue impuissante pour arrêter le torrent de leur passion, et l'espoir d'être paye plus grassement de leur partie, si elle vient a gagner son procès, rst la seule réflexion dont ils sont capables. Ainsi se gouvernokut, on plutôt ne se gouvei noient plus, les musiciens ameutés contre Lulli. Cet insolent procédé révolta Proserpine ; elle en fit pare son indignation par sa rongeur, et peu s'en fallut

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qu'elle n'en cassât sa musique, comme font depuis peu les chapitres affligés par la diminution de leurs revenus. Enfin s'étant remise elle prit son parti tout à coup, et dit qu'elle ne vouloit point prononcer entre tant de personnes qui lui étoient chères, mais que pour être réglée sur leurs différends elle les renvoyoit par-devant le Bon-Goût. A peine eut-elle fini de parler, qu'un grand rideau de damas noir, semé de flammes en broderie or et couleur de feu, descendit de la voûte du vestibule et déroba la reine à nos yeux avec toute sa brillante compagnie , de la même manière que le rideau de l'Opéra termine brusquement le spectacle. En même temps un tourbillon violent nous poussa tous au bas de l'escalier, et les portes du temple se fermèrent d'elles-mêmes avec fracas.

Cet événement toutefois ne fit perdre courage à personne : chacun crut que sa cause étoit gagnée, puisque le Bon-Goût en devoit être le juge, car c'est une juridiction où il est peu de gens qui ne s'imaginent d'avoir beaucoup d'accès. Nous nous acheminâmes donc tous du côté où nous crûmes qu'habitoit le Bon-Goût, sans garder de rang ni d'ordre dans notre marche, tant ceux qui avoient intérêt à la décision de l'affaire que ceux qui, comme moi, étoient poussés simplement par la curiosité d'en connoître le succès.

Nous n'avions pas marché un quart d'heure que nous rencontrâmes un grand bois fort épais et fort sombre. 11 étoit percé d'une infinité de routes également unies et spacieuses, qui se croisoient en tous sens et formoient une espèce de labyrinthe, très-difficile. Nous apprîmes que c'étoit la forêt d'Ignorance, habitée par des peuples grossiers et barbares qui tenoient plus de la bête que de l'homme. Nous hésitâmes quelque temps, et tous ceux qui composoient notre troupe s'arrêtèrent pour délibérer

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qui nous serviroit de guide dans uu pas si difficile. Alors Louis de Gongora, poëte espagnol l, enfilant le premier chemin qui se trouva sur sa gauche, nous dit hardiment de le suivre, et que les routes qui conduisoient au Bon-Goùt lui étoient aussi connues que les rues de Madrid. Nous ne paroissions pas trop résolus à nous embarquer sur la foi d'un tel garant, lorsque don Diego Huitado de Mendoça, autrefois grand d'Espagne, et, ce qui le faisoit le plus distinguer parmi nous, auteur du fameux roman de Lazaiïlle de Tonnes, nous dit avec un geste de mépris: Parbleu, Messieurs, ce seroit une grande sottise de croire que le prince du style recherché ne sût pas où habite le Bon-Goùt. Boto a tal, senores, que séria muy lindo disparate â no saber el principe del estiloc ulto â donde el Buen-Gusto se aposenta. Vous savez sans doute que ce style que les Espagnols appellent culto, comme qui dirait recherché et poli, est une enflure monstrueuse de discours qui se résout entièrement en métaphores, qui se subtilise en pensées et qui s'embarrasse tellement de transpositions , qu'il en devient impénétrable même aux Espagnols naturels, et souvent aux auteurs qui s'en sont servis. Cependant Gongora, dans le commencement de ce siècle, avoit tellement persuadé la cour de Philippe III que la divinité qui préside à l'art des poètes demande du mystère dans les moindres choses, et que son enthousiasme ne permet pas que Ton s'explique naturellement, qu'il s'étoit établi le chef de cette secte

i. Voir les Éludes sur l'Espagne de M. Philarète Chasles et l'Histoire comparée des littératures espagnole et françoise, par il. Adolphe de Puibusque, particulièrement le chapitre VIII." Le genre bâtard mis en vogue par Gongora, dit M. de Puibusque, u'est autre chose quun mélange du raffinement napolitain et de l'enflure castillane. »

incompréhensible , dans une nation qui donne aisément dans le merveilleux , et qu'il avoit fait croire à toute l'Espagne, où il a encore des sectateurs, que pour avoir de l'esprit il ne falloit pas être intelligible. C'est d'à] nés cela que Mendoça, qui avoit pris un peu de sa teinture dans notre monde, trouvoit fort ridicule, que pour arriver au Bon-Goût, on ne s'abandonnât pas à la conduite de ce prince illustre du galimathias. Il suivit donc hardiment son garant, et fut imité en cela du soldat Garcilaso, qui, en chantant une redondille de sa façon1, se mit sur les pas des deux premiers, avec quantité d'autres acteurs de sa nation.

Le commandeur Annibal Caro2, jugeant qu'ils alloient s'égarer, leur crioit à pleine tète : Où allez-vous, Airssieurs? retournez à moi, je vous montrerai le chemin le plus court et le plus sûr. Dàve an date, signori ? tomate in quà , che cercate maria per Ravennad. Fidatevi di me, io vi mostrero la strada regia, la sicura, l'abbreviata. Dire cela et enfiler un autre chemin, ce ne fut pour lui que la même chose. Le crédit qu'il avoit parmi les gens de sa langue en entraîna quelques-uns après lui; les modernes suivirent presque tous; mais quand ils virent le Chiabrera engagé dans la même route, ils se dirent l'un à l'autre qu'il n'étoit pas possible qu'un prêtre à bref apostolique fût capable d'errer dans le choix du bon chemin et, soutenant que l'opinion contraire étoit pour le moins une hérésie, ils

i. Ce sont de petits rondeaux de cinq vers où Garcilaso a excellé. [Note de Sénecé).

?.. Poëte italien du xvie siècle, auteur d'une traduction de l'Enéide, en vers libres et non rimes.

3. Maria per Ravcnna est un proverbe qui signifie chercher les choses oii elles ne sont pas : la mer a Ravenne. Nous dirions en français : prendre Paris pour Corbeil. ou chercher midi à quatorze heures.

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marchèrent gaiement sur les pas de leurs conducteurs.

Peut-être avez-vous ouï dire que ce Chiabrera étoit un poète de Savonne qui vivoit il n'y a pas vingt ans et auquel le pape Alexandre VII, qui étoit poète comme lui , soit par une sympathie secrète, soit par une véritable estime pour le mérite qu'il lui trouvoit, écrivit un bref authentique pour le féliciter sur la beauté de ses vers et la fécondité de son génie : honneur extraordinaire pour les muses, dont elles n'avoient point goûté jusqu'alors, et qui faisoit croire pieusement au reste des poètes ultra-montains que c'était matière d'mquisitk>n de douter que le Chiabrera fût infaillible.

Cela n'empêcha point qu'une cabale de versificateurs allemands, sous la conduite de Conrad Celtes l, ne prit encore un chemin tout différent des deux antres. Ce Celtes portoit sur la tète une couronne d'or émaillée de vert et ciselée en feuilles de laurier, dont il avoit été couronné des propres mains de l'empereur Frédéric III, qui le premier d'entre les Césars avoit trouvé la noble invention de couronner des sottises. Plusieurs de -es confrères, coiffés comme lui par la libéralité de quelques autres empereurs du même goût, le suivoient avec une gravité lisible. Le vu 1 aire des poètes de la même nation s'engagea sur leurs pas en nous appelant à haute voix et témoignant sa surprise, en latin gothique, de ce que nous hésitions, lorsqu'il s'agissoit de trouver le Bon-Goût , de suivre les traces de poètes couronnés qui l'avoient si bien établi dans les cours du septentrion et qui le faisoient encore régner, ainsi que les grâces et les jeux, dans tous les poèmes de l'Allemagne.

Nous avons appris depuis que les Espagnols s'enfon-

1. Son véritable nom était Meissel. mot allemand qui signifie burin, ciseau, et dont Celtes est la traduction latine. Celtes naquit au milieu du xve siècle et mourut en i5o8.

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cèrent dans un taillis tout hérissé de ronces et d'épines, dont les pointes les déchirèrent impitoyablement et d'où ils se tirèrent dans un état à n'être plus reconnoissables. Les Italiens rencontrèrent dans leur chemin une montagne qui sembloit devoir les conduire jusqu'au ciel. D'abord ils n'espérèrent pas moins que de prendre avec la main la lune et les étoiles et d'établir dans le soleil même le trône éclatant de leur gloire; mais quand il fut question de redescendre , ils ne reconnurent plus ni voie, ni sentier; ce n'étoit que rochers escarpés, que précipices impraticables, et le moins maltraité de la troupe en fut à peine quitte pour se froisser quelques côtes dans des chutes inévitables. Les Allemands eurent un sort bien différent ; ces bonnes gens allèrent s'engager dans des lieux bas et marécageux où ils s'embourbèrent si profondément qu'ils furent contraints d'y passer la nuit à faire concert avec les grenouilles. Peut-être n'en seroient-ils pas encore dehors si quelques savants de leur nation, qui passoient par là bien montés, ne les en eussent tirés par les cheveux. Ce qu'il y eut de singulier dans cette aventure, c'est que le lendemain tous ces gens-là soutinrent hautement qu'ils avuient trouvé le Bon-Goùt, et qu'on ne pouvoit le rencontrer que par le chemin qu'ils avoient tenu; ils en faisoient même des descriptions à leur manière et le peiguoient, non-seulement fort différent de l'idée qu'en ont ceux qui l'ont vu de près, mais encore ils ne pouvoient s'accorder ensemble et multiplioient à l'infini des portraits ridicules, dissemblables entre eux et encore plus dissemblables à l'original.

Mais, pour revenir au gros de notre troupe qui avoit fait ferme et n'avait pas voulu suivre ces détachements d'enfants perdus, nous tînmes sur-le-champ une espèce de conseil pour délibérer qui seroit notre guide dans un

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chemin si difficile. Notre résolution fut bientôt prise , et l'opinion de Catulle , qui parla des premiers , fut qu'on devoit prier Virgile de nous guider, parce que jamais aucun homme n'avoit connu si bien que lui les routes qui conduisent au Bon-Goùt avec sùrete. Cet avis fut applaudi de toute la troupe ; on appela Virgile de traites parts, et, un murmure confus d'éloges et d'acclamations lui fit entendre que nous nous en remettions à lui du soin de notre conduite. Virgile s'avança modestement, et après nous avoir remerciés de la bonne opinion que nous avions de lui, il nous dit que puisque nous lui faisions l'honneur de nous abandonner à ses conseils , il mettroit toute son industrie à nous bien guider; qu'il ne savoil pas si ce qu'on appeloit le bon goût dans son siècle seroit le même aujourd'hui, mais qu'il y avoit beaucoup d'apparence, parce que le bon goût n'étoit autre chose qu'une certaine conformité avec la belle nature et la droite raison qui n'avoient jamais changé et qui ne dépendoient ni de la diversité des temps et des lieux , ni de la différence des mœurs et des nations; que d'ailleurs jamais siècle n'avoit ressemblé à celui d'Auguste comme le siècle d'à présent, tant pour avoir produit un prince dont le mérite . la valeur et la bonne fortune attirent les yeux de toute la terre, que pour avoir atteint le plus haut point de perfection et de délicatesse auquel l'esprit humain puisse pousser ses counoissauces. La principale difficulté , ajouta-t-il, est de sortir de ce labyrinthe que nous avons devant les yeux; mais j'espère y réussir. A son issue se rencontre le pays qu'habite le Bon-Goùt et qu'on appelle les Plaines-Allégoriques. C'est un pays assez inégal, très-froid en quelques endroits, couvert et scabreux en quelques autres ; la diversité du paysage en est assez divertissante ; certains quartiers paroissem

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heureusement cultives , varies très-agréablement et tempérés à souhait. (Test là que certains Grecs, nommés Cébès et Philostrate, ont autrefois établi leurs colonh s, que Lucien et Apulée ont depuis embellies de divers ornements. Le jurisconsulte Aidât, longtemps après eux, y a bâti d'assez agréables habitations, auprès desquelles l'académicien Gomberville s'est placé de nos jours^avec succès. Les endroits où se sont établis les Italiens Boccaliui et Paluvicino ont un air assez riant; et dans la même plage deux François, nommés Guéret et Furetièi>\ ont acquis deux maisons de plaisance parfaitement bie i entendues, où selon toutes les apparences ils prétendent habiter quand ils viendront se retirer parmi nous. A l'entrée du pays s'élèvent deux montagnes fort hautes, mais d'une hauteur inégale, sur chacune desquelles est bâtie uue belle ville. La montagne que l'on trouve à droite est la plus élevée; la ville qu'elle porte sui sa croupe se nomme Invention ; elle est superbe en tours et en édifices dont la structure paroit merveilleuse : mais ce qui la rend plus remarquable et la distingue de toutes les cités qui se voient ailleurs, c'est un château qui commande toute la ville et que l'on nomme Cel-Espiit. 11 brille d'une lumière éblouissante comme s'ilétoit d'un seul diamant; son éclat n'est pourtant point sa plus belle qualité, car il échauffe, il anime, il vivifie; en un mot, il est comme le soleil du climat où il est situé. De l'autre côté, sur la montagne la moins élevée, on voit une autre ville qui s'appelle Imitation, et qui paroitioit aussi fort belle si elle n'étoit effacée par sa voisine que l'on reconnoit pour l'original , et à laquelle cette dernière ressemble beaucoup. Les deux montagnes ne sont séparées que par un vallon fort étroit, dont l'ouverture est entièrement occupée par un grand fleuve qu'on appelle Imagination. 11 est extrêmement rapide, fort agité et

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très- fameux; il roule beaucoup de sable et de gravier mêlé avec ses flots, et jamais il u'est assez calme pour qu'on puisse en voir le fond. Tous les matins, la lumière qui part du château dont nous avons parlé, frappant sur les ondes agitées du fleuve, en élève, par une vertu occulte, des brouillards épais qui entourent le sommet des deux montagnes et viennent se résoudre en une rosée qui tombe avec abon lance sur les deux villes. Les peuples qui les habitent sont fort bizarres; la plupart paroissent sous une figure extraordinaire : on y voit des harpies, des sphinx, des chimères; la figure humaine dans quelques-uns est associée à celle des bètes; les satyres et les centaures y sont communs; les animaux moitié femme et moitié poisson y fourmillent. Vous diriez que c'est là qu'Ovide prenoit ses modèles quand il composoit ses Métamorphoses ; en un mot, on y peut remarquer tout ce que la poésie et la peinture ont jamais imaginé de plus extravagant. 11 y a un endroit de la ville d'Invention qui s? nomme le quartier des Romans ; tous les hommes y sont faits à peindre : on ne peut rien concevoir d'égal à leur bon air ni à leur mine relevée, comme rien n'approche de la régularité des traits de leurs maîtresses ; mais ce qui est embarrassant, c'est qu'ils se ressemblent tous si fort que le père et la mère qui les ont mis au monde auroient peine à les discerner l'un de l'autre. A dire vrai, ces peuples n'ont pas la vie fort longue, et la plus grande partie meurent dès le moment de leur naissance; ceux qui sont un peu plus robustes sont assujettis à aller se faire approuver par le Bon- Goût, sans quoi la lumière leur est interdite. A cet effet on les voit descendre par troupes de leurs montagnes et se précipiter dans le fleuve, qui, après être sorti des détroits où il a pris naissance, s'étend plus tranquille dans la plaine et va baigner les murs du

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palais qu'habite le Bon-Goùt. La plupart de ces malheureux avortons n'ont ni force ni adresse ; en un instant ils sont engloutis dans les flots de ce fleuve peu praticable et trouvent leur sépulture au lieu même de leur origine. Quelques autres, plus industrieux, se fabriquent à la hâte, avec du jonc ou quelque autre matière de pareille solidité , de petits bateaux couverts qu'ils appellent des Métaphores, mais que le poids de leur charge fait souvent enfoncer. Si par hasard il en échappe quelques-uns, ils ne sont pas pour cela hors d'affaire, car à deux lieues de là on rencontre une forteresse appelée le Péage des Critiques, où l'on exerce avec beaucoup de rigueur les droits qui sont dus au Brn-Goùt. Ceux qui no peuvent les payer sont coulés à fond sans miséricorde par des barques armées qui sortent du port et croisent continuellement le fleuve ; de sorte qu'entre mille qui s'embarquent sur l'Imagination , à peine s'en trouve-t-il un seul qui puisse se sauver.

Virgile nous contoit tout cela chemin faisant, et nous l'écoutions avec uue attention qui charmoit l'ennui du voyage. Nous arrivâmes insensiblement au pied des montagnes dont il nous avoit parlé ; nous y remarquâmes toutes choses comme il nous les avoit dépeintes , et nous fûmes fort surpris , quoique nous y fussions préparés, de voir toutes les figures extravagantes qui descendoient de ces montagnes. Les bords du fleuve sont si fort escarpés qu'il est impossible de se frayer un sentier sur le rivage; il fallut donc nous embarquer, et nous tiouvâmes un assez bon bâtiment, à la faveur de notre guide, qui avoit de fort bonnes connoissances dans ces parages.

A peine fûmes-nous embarqués sur l'Imagination que chacun de nous se sentit ému d'une chaleur inquiète et surnaturelle. Les uns prophétisoient ou se mèloient tout

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au moins d'interpréter les plus obscures prophéties; d'autres faisoient des vers dignes du temps de la splendeur d'Athènes ou du bon siècle de Rome ; on en voyait qui débitaient de nouveaux systèmes du monde et faisoient tourner sur le bout du doigt tous les globes de l'univers ; d'autres épluchoient la nature en cartésiens, ou commentaient les atomes de Démocrite. Lulii luimême, que nous oublions depuis trop longtemps, ayant pris son violon , en tiroit des accords qui nous eulevoient Jamais il n'avoit été ému d'un si beau feu, pas même lorsque, retiré dans sa maison de campagne pour composer quelque opéra nouveau, il excitoit son génit par l'idée brillante de l'or que ses portiers alloient recevoir. Au milieu de cet enthousiasme dont aucun de nous n'étoit exempt . nous arrivâmes au Péage des Critiques, où jamais on n'avoit fait si bonne garde. Quatre galères bien équipées occupaient presque toute la largeur du fleuve et ne laissoient rien passer sans l'avoir examiné avec la dernière rigueur. Leur chiourme étoit composée de plagiaires que l'on avoit mis à la chaîne et qui ramoient avec quelques pédants bonnes voglies, que la faim et la misère avaient réduits à ce pinible métier. Ces bâtiments étoient montés chacun de cent soldats, tous bons critiques, gens de main et d'exécution, Suisses et Allemands pour la plupart. Les quatre capitaines, pour lors de garde, étoient Jules Scaiiger et Gérard Vossius, qui occupoient le milieu et le plus profond du fleuve, avec Isaac Casaubon et Adrien Turnèbe, qui se tenoient sur les ailes, et qui, s'acquittant de leur charge avec plus d'humanité, laissoient toujours échapper quelques malheureuses Métaphores ; mais elles n'en étoient pas quittes pour cela, car à une portée de mousquet de la première garde, dans un endroit où le fleuve

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se rétrécissoit , étoit postée une autre escadre de trois barques commandées par l'Allemand Scioppius, le François Sanmaise et l'Italien Castelvetro, gens sans quartier et sans miséricorde, qui ne faisoient grâce qu'au vrai mérite; en sorte qu'on ne voyoit autour d'eux que petits bateaux renversés et que cadavres flottants K Dès que nous fûmes à portée de la voix, on nous demanda d'où venoit notre barque ut qui la commandnit. Nous répondîmes que nous venions des Champs-Klysiens, et que notre commandant s'appeloit Virgile. Ce nom respecté de^ critiques nous fut un passe-port suffisant; ils noua saluèrent de toute leur artillerie, ils s'ouvrirent pour nous laisser le passage libre , et ne nous demandèrent rien de plus. Quand nous vînmes à la seconde garde, nous rencontrâmes quelque ombre de difficulté. Certains esprits bourrus, tels qu'étoient M. crobe et Favorin parmi les anciens, et Gallucci ou le

i . Voltaire , au nombre des obstacles qu'il trouve sur le chemin du Temple du Goût, se plaint de rencontrer les Scioppiu;, les Scaliger, les Saumaise,

Gens hérissés de savantes fadaises, Le teint jauni , les yeux rouges et secs , Le dos courbé sous un tas d'auteurs grecs, Tout noircis d'encre et coiffés de poussière.

Il oublioit sans doute les services qu'avoient rendus les philologues à une époque où la littérature moderne préparoit son essor par une sévère étude de l'antiquité, et où les traits d'une critique légère se fussent vainement émoussés contre de graves et savants travaux.

Louis Castelvetro, né à Modène en i5o5, avoit dans sa critique une sévérité qui lui fit beaucoup d'ennemis. Son meilleur ouvrage, l'Exposition de la Poétique d'Aristote , faillit a être la proie des flammes pendant un séjour que l'auteur fit à Lyon.

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