ACTE I
ANTONIO
Je fais de votre amitié le plus grañd cas. Je pense que vos affaires vous appellent, et que vous profitez dé cette occasion pour partir.
SALARINO,.
Bonjour, messieurs.
BASSANIO
Eh bien ! messieurs, quand rirons-nous ? dites-nous quand ? vous devenez singulièrement rares. Cela
durera-t-il ?
+ SALARINO. Quand vos affaires vous le permettront, nous ;
serons à vos ordres.
SALARINO £f SALANIO s'Aoignent.
LORENZO
Seigneur Bassanio , puisque vous voilà avec
. Antonio, nous allons tous deux vous laisser ensem-
ble ; mais à l’heure du diner, rappelez-vous, je vous prie, l'endroit où nous devons nous retrouver,
BASSANIO
Vous pouvez compter sur moi,
Rs GRATIANO.
Vous n’avez pas bonne mine, seigneur Antonio. Vous donnez trop de soins ax affaires du monde : SHAKESPEARE. T. Il. 2
c'est perdre que d’acheter le succès par des souci trop grands. Croyez-moi, vous êtès merveilleusemere ” changé,
ANTONIO
Gratiano, je considère le monde comme il doit être considéré, comme un théâtre où chacun est obligé de jouer un rôle, et c’est un rôle triste que le mien.
GRATIANO
Je veux jouer le bouffon. Que les rides de l’âge me viennent à force de gaité et de rire; puissé-je voir plutôt le vin n''échauffer le foie que mon cœur se morfondre en désolants soupirs.Pourquoi un h5#mma = qui a le sang chaud ressemblerait-il à la statue | dalbâtre de son grand-père, dormant tout éveillé ca et se donnant la jaunisse par sa mauvaise humeur ? Écoutez-moi, Antonio ; je vous aime, et c’est mon amitié qui vous parle : ily a des hommes dont le visage est une véritable eau dormante, toujours couverte d’écume ; ils gardent un silence calculé pour se donner une réputation de sagesse, de gravité et de profondeur, et semblent vous dire: « Je suis un
oracle ; quand j'ouvre la bouche, que nul chien n’aboye ! » O mon cher Antonio, j’en connais qui ne ‘ sont réputés sages que parce qu’ils ne disent rien, et qui, s’ils parlaient, damneraient leurs auditeurs enles forçant à traiter le prochain d’imbécile. Nous repar-# lerons de cela une autre fois ; mais, croyez-moi, ne cherchez pas à prendre à l’hameÇon de votre tristesse ce goujon des sots,la réputation, — Venez, mon cher
\ % } ACTE I. IS Pat 4 vorenzo. — (4 Antonio). Adieu pour Tee temps; JÉ finirai mon sermon après diner.
4 LORENZO
Oui, nous allons vous laisser jusqu’à l’heure du diner ; il faut que je me résigne à être du nombre de ces sages muets ; car Gratiano ne me et jamais parler.
ones “us
GRATIANO
Fort bien ; tenez-moi compagnie pendant deux années encore, et je vous promets que vous ne distinguerez plus le son de votre propre voix.
| Va x ANTONIO.
Adieu ; je vois qu’à ce compte-là vous ferez de moi un bavard.
GRATIANO
Tant mieux ; car le silence n’est recommandable que dans une langue fumée, et dans une fille qui n’est point à vendre.
GRATIANO &/ LORENZO s’éloignent.
ANTONIO
Y a-t-l quelque chose dans tout cela ?
4e BASSANIO.
AS
‘Gratiano est l'homme de Venise qui sait dire indéfniment le plus de riens: ses raisons sont comme deux grains de blé dans deux boisseaux de paille hachée ;
il faut chercher tout le jour avant de les trouver, et quand on les a, elles ne valent pas la peine qu’on s’est donnée.
ANTONIO
Fort bien ; mainténant, dites-moi qu’elle est cette dame dont vous m'avez promis de me parler, et vers laquelle votre intention est de faire un mystérieux pèlerinage.
BASSANIO
Vous n'ignorez pas, Antonio, quelle brèche j'ai faite à ma fortune en adoptant un train de vie que l’exiguité de mes ressources ne me permettait pas de continuer. Je ne me plains pas de l'obligation où = je suis de descendre de cette haute existence ; mon ; principal souci est de sortir avec honneur des dettes La considérables dont ma jeunesse trop prodigue na si grevé : c’est à vous, Antonio, que ma bourse et mon cœur doivent le plus ; votre amitié me donne le droit de vous confier mes projets et les moyens que jai en vue pour arriver à l’acquittement de toutes mes dettes. =
ANTONIO
é } Faites-les-moi connaitre, mon cher Bassanio, et s'ils sont, comme vous, dans les limites de l’honneur, 4 soyez assuré que ma bourse, ma personne et tous. les moyens dont je dispose, seront employés à vous servir.
BASSANIO
Lorsque j'étais écolier, quand il m’arrivait de perdre