DE LA NAISSANCE DE L'AMOUR
... 5° La première cristallisation commence.
On se plaît à orner de mille perfections une femme» de l'amour de laquelle on est sûr; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance infinie. Gela se réduit à s'exagérer une propriété superbe, qui vient de nous tomber du ciel, que l'on ne connaît pas, et de la possession de laquelle on est assuré.
Laissez travailler la tète d'un amant pendant vingtquatre heures, et voici ce que vous trouverez.
An\ mines de sel de Sal/.bourg, on jet te dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver; deux ou trois mois après, on le
retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d'une mésange, sont garnies d'une infinité de diamants mobiles et éblouissants; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.
Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections.
Un voyageur parle de la fraîcheur des bois d'orangers à Gênes, sur le bord delà mer, durant les jours brûlants de l'été : quel plaisir de goûter cette fraîcheur avec elle!
Un de vos amis se casse le bras à la chasse : quelle douceur de recevoir les soins d'une femme qu'on aime! Etre toujours avec elle et la voir sans cesse vous aimant ferait presque bénir la douleur; et vous partez du bras cassé de votre ami pour ne plus douter de l'angélique bonté de votre maîtresse. En un mot, il suflit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu'on aime....
6° Le doute naît.
7° Seconde cristallisation.
Alors commence la seconde cristallisation produisant pour diamants des confirmations à cette idée :
Elle m'aime.
A chaque quart d'heure de la nuit qui suit la naissance des doutes, après un moment de malheur affreux, l'amant se dit : Oui, elle m'aime; et la cristallisation se tourne à découvrir de nouveaux charmes; puis le doute n l'oeil hagard s'empare de lui, et l'arrête en sursaut. S;i poitrine oublie de respirer; il se dit : Mais est-ce qu'elle m'aime? Au milieu de ces alternatives déchirantes et délicieuses, le pauvre amant sent vivement : Elle me donnerait des plaisirs qu'elle seule au monde peut me donner.
C'est l'évidence de cette vérité, c'est ce chemin sur l'extrême bord d'un précipice affreux, et touchant de l'autre main le bonheur parfait, qui donne tant de supériorité à la seconde cristallisation sur la première.
L'amant erre sans cesse entre ces trois idée* :
1" Bile a toutet Lei perfections;
'j.' Elle m'aime ;
3° Gomment faire pour obtenir d'elle la plus grande preuve d'amour possible?
Le moment le plus déchirant de l'amour jeune encore est celui où il s'aperçoit qu'il a fait un faux raisonnement et qu'il faut détruire tout un pan de cristallisation.
On entre en doute de la cristallisation elle-même.