‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 16 sur 93 · L'ARRIVÉE A FLORENCE; SANTA CROCE · texte numérisé non relu

L'ARRIVÉE A FLORENCE; SANTA CROCE

22 janvier (1816). — Avant-hier, en descendant l'Apennin pour arriver à Florence, mon cœur battait avec force. Quel enfantillage! Enfin, à un détour de la route, mon œil a plongé dans la plaine, et j'ai aperçu de loin, comme une masse sombre, Santa Maria del Fiore et sa fameuse coupole, chef-d'œuvre de Bruneleschi. C'est là qu'ont vécu le Dante, Michel-Ange, Léonard de Vinci! me disais-je; voilà cette noble ville, la reine du moyen âge! C'est dans ces murs que la civilisation a recommencé; là, Laurent de Médicis a si bien fait le rôle de roi, et tenu une cour où, pour la première fois depuis Auguste, ne primait pas le mérite militaire. Enfin, les souvenirs se pressaient dans mon cœur, je me sentais hors d'état de raisonner, et me livrais à ma folie comme auprès d'une femme qu'on aime. En approchant de la porte San Gallo et de son mauvais arc de triomphe, j'aurais volontiers embrassé le premier habitant de Florence que j'ai rencontré.

Au risque de perdre tous ces petits effets qu'on a autour de soi en voyageant, j'ai déserté la voiture aus-

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sitôt après la cérémonie du passeport. J'ai si souvint regardé des vues de Florence, que je la connaissais d'avance; j'ai pu y marcher sans guide. J'ai tourne à gauche, j'ai passé devant un libraire qui m'a vendu deux descriptions de la ville (guides). Deux fois seulement j'ai demandé mon chemin à des passants qui m'ont répondu avec une politesse française et un accent singulier, enfin je suis arrivé à Santa Croce.

Là, à droite de la porte, est la tombe de Michel-Ange; plus loin, voilà le tombeau d'Alfieri par Ganova; je reconnais cette grande figure de l'Italie. J'aperçois ensuite le tombeau de Machiavel ; et vis-à-vis de Michel- Ange, repose Galilée. Quels hommes! Et la Toscane pourrait y joindre le Dante, Boccace et Pétrarque. Quelle étonnante réunion! Mon émotion est si profonde qu'elle va presque jusqu'à la piété. Le sombre religieux de cette église, son toit en simple charpente, sa façado non terminée, tout cela parle vivement à mon âme. Ah! si je pouvais oublier!... Un moine s'est approché de moi; au lieu de la rérmgnance allant presque jusqu'à l'horreur physique, je me suis trouvé comme de l'ami lié pour lui. Fra Bartolomeo de San Marco fut moine aussi! Ce grand peintre inventa le clair-obscur, il le montra à Raphaël, et fut le précurseur du Gorrège. J'ai parlé à ce moine, chez qui j'ai trouvé la politesse la plus parfaite. Il a été bien aise de voir un Français. Je l'ai prié de me faire ouvrir la chapelle à l'angle nordest, où sont les fresques du Vol terra no. Il m'y conduit et nie laisse seul. Là, ussis sur le marche-pied d'un prie-Dieu, la tète renversée et appuyée sur le pupitre, pour pouvoir regarder au plafond, les Sibylles du Volterrano m'ont donné peut-être le plus vif plaisir que la peinture m'ait jamais fait. J'étais déjà dans une sorte d'extase, par l'idée d'être à Florence, et Le voisinage des grands hommes dont je venais de voir les

tombeaux. Absorbé dans La contemplation de La beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. J'étais arrivé à ce point d'émotion où se rencontrent les sensation* cclcslcs données par les bean\-

arts el les sentiments passionnés. En Bortanl de Santa Croce, j'avais un battemenl de cœur, ce qu'on appelle

des nerfs à Berlin ; la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber.

Je me suis assis sur l'un des bancs de la place de Santa Groce; j'ai relu avec délices ces vers de Foscolo, que j'avais dans mon portefeuille; je n'en voyais point les défauts : j'avais besoin de la voix d'un ami partageant mon émotion :

Io quando il monumento

Vidi

Le surlendemain, le souvenir de ce que j'avais senti m'a donné une idée impertinente : il vaut mieux pour le bonheur, me disais-je, avoir le cœur ainsi fait que le cordon bleu.

Le 9 février, entrée à Naples ; c'est surtout du théâtre Saint-Charles que M. Stendhal nous parle, de la danse, de la musique; puis, ayant visité Salerne, Prestum, Otrante, etc., il nous ramène à Naples, à la lin de 6on voyage de Calabre, et note ces observations sur la superstition napolitaine :

[naples: la jetatura]

2 juillet (1817). — Le hasard m'a conduit ce matin chez don Nardo, le plus fameux avocat de Naples; j'ai trouvé dans son antichambre une corne de bœuf immense qui peut avoir dix pieds de haut; cela sort du plancher comme un clou. Je suppose qu'elle est faite avec trois ou quatre cornes de bœuf. C'est un paratonnerre contre la jetatura (contre le sort qu'un malin peut jeter sur vous par un regard). « Je sens le ridicule de cet usage, m'a dit don Nardo en me reconduisant : mais que voulez-vous? un avocat est sujet à faire des mécontents, et cette corne me rassure. »

Ce qui vaut mieux encore, c'est qu'il y a des gens qui croient avoir le pouvoir de jeter un sort. Le grand poète, M. le duc de Bisagno, passe dans la rue; un paysan qui portait sur sa tète un grand panier de fraises le laisse tomber, elles courent sur le pavé; Le due court au paysan : « Mon cher ami, lui dit-il, je puis t'i Bsurer que je ne t'ai pas regardé ».

Je me moquais ce soir de la jetatura avec un homme du premier mérite : « Vous n'avez pas lu le livre sur la jetatura, par Nicolas Volitta, me dit-il. César, Cicéron, Virgile y croyaient; ces hommes-là nous valaient bien.... » Enfin, à mon inexprimable étonnement, je vois que mon ami croit à la jetatura. Il me donne une petite corne de corail que je porte à ma montre. Quand je craindrai un mauvais regard, je l'agiterai, en ayant soin de tourner la pointe contre le méchant.

Un négociant fort maigre, et qui a de beaux yeux un peu juifs, arrive à Naples; le prince de *** l'invite à dîner. Un de ses fils place à côté du négociant un certain marquis, et, au sortir de table, lui dit : « Eh bien, que dites-vous de votre voisin? — Moi? Rien, dit le marquis étonné. — C'est qu'on le dit un peu jetalore. — Ah! quelle mauvaise plaisanterie! dit le marquis pâlissant. Mais il fallait au moins m'averlir un moment plus tôt : je lui aurais jeté ma tasse de café à la figure. »

Il faut rompre la colonne d'air entre l'œil du nécromant et ce qu'il regarde. Un liquide jeté est très propre à cet effet : un coup de fusil vaut encore mieux. C'est en qualité de jetatore qu'un serpent ou un crapaud regarde fixement un oiseau qui chante au haut d'un arbre, et de chute en chute le force à tomber dans sa gueule. Prenez un gros crapaud, jetez-le dans un bocal rempli d'esprit-de-vin, il y meurt, mais les yeux ouverts. Si vous regardez ces yeux dans les vingt-quatre heures de son décès, vous avez la jetatura, et vous tombez en syncope. J'ai offert de me mettre en expérience, on m'a répondu que j'étais un incrédule.

Voici un fait de 182r» : Don Jo, directeur du musée de P***, et homme d<^ mérite, a Le malheur de passer pour jetatore. Il sollicitait du feu roi de Naples, Ferdinand, une audience que ce prince n'avait garde de lui accorder. Enfin, cédant, après huit ans, aux sollicitati"nx des amis de don Jo, le prince reçoit le directeur de son musée. Pendant les vingt, minutes que dura l'audience, il ei1 fort mal à son aise, et tient une petite corne de corail. La nuit suivante, il est frappé d'apopleaie.

L'on me dit une fois, auprès des falaises de Douvres, qu'une personne nerveuse qui se trouve sur l'extrême bord d'un précipice, éprouve la tentation de s'y jeter.

On croit à la jelatura en Norvège tout comme a Naples.

Quelques jours après, M. Stendhal est à Rome; il se rend à la Chapelle Sixtine, assiste le 15 août à la superbe cérémonie de Saint-Pierre, et trois jours après à une procession pontificale.

[rome; PROCESSION PONTIFICALE]

18 août (1817). — Je viens de jouir d'un des spectacles les plus beaux et les plus touchants que j'aie rencontrés en ma vie. Le pape sort de Saint-Pierre, porté par ses estafiers sur un immense brancard ; on le voit à genoux devant le Saint-Sacrement. Heureusement il ne l'ait pas trop chaud ; nous avons ce qu'on appelle une journée ventlllata. Dès le grand matin les avenues de la place de Saint-Pierre sont sablées, nettoyées, les maisons tendues de tapisseries : cela se voit partout; mais ce qu'on ne voit qu'à Rome, ce sont des figures persuadées que le pontife qui va paraître est le souverain maître de leur bonheur ou de leur malheur éternel. Il y a des chaises et des échafauds le long des deux immenses colonnades qui entourent la place. Dès le matin les toilettes les plus recherchées, comme les costumes les plus sauvages, marchandent les meilleures places; le paysan des Abruzzes, pour peu qu'il ait deux carlins dans la poche, s'y trouve assis à côté du haut et puissant prince romain; et l'argent est, dans ce séjour de l'égalité, la seule aristocratie reconnue et privilégiée. J'ai vu en Angleterre le peuple, qui se rendait à un meeting où Gobbet devait parler, ne pas oser se placer sur les charrettes qui avaient amené les denrées au marché. Le cordonnier anglais disait avec un profond respect : « Ces places sont réservées pour los gentlemen ». Commodément assis au premier rang, voici ce que j'ai vu : Sur un pavé sablé et jonché de feuilles de laurier, ont défilé d'abord cinq ou six ordres <li> moines gris, blancs, noirs, bruns, pie, de toutes cou-

leurs enfin, qui, la main armée d'un large flambeau, et l'oeil obliquement fixé vers la terre, chantaient a tuetête des bymnes inintelligibles. Ils cherchaient évidemment à captiver l'attention de la multitude par une humble démarche, que trahissait sans cesse l'orgueil de leurs regards. Venait ensuite le clergé régulier des sept grandes basiliques, séparé en sept corps différents par de grands pavillons rouge et jaune à demi tendus, que portaient des hommes vêtus de blanc; et chacun de ces pavillons, d'un aspect tout à fait oriental, était précédé par un instrument bizarre surmonté d'une cloche d'où l'on tirait un tintement unique de minute en minute. Enfin sont arrivés les hauts fonctionnaires de' l'Eglise et les cardinaux, la tête couverte de leur bonnet pointu. Tout à coup tout le monde fléchit le genou, et, sur une estrade entourée des plus riches étoffes, je vois paraître une figure pAle, inanimée, superbe, enveloppée elle-même de draperies jusqu'au-dessus des épaules, et qui ne me semblait former qu'un tout avec l'an toi, l'estrade et le soleil d'or devant lequel elle était comme en adoration. « Tu ne m'avais pas dit que le pape était mort », disait à nies côtés un enfant à sa mère. Et rien ne peut mieux rendre l'absence totale de mouvement de cette étrange apparition. A ce moment il n'y avait que des croyants autour de moi, et moi-même j'étais d'une religion si belle! L'attitude du pape est de tradition ; mais, comme elle serait fort gênante pour un vieillard, souvent infirme, on dispose les draperies de manière que Sa Saintotê ait l'air d'être à genoux, tandis qu'en réalité elle se trouve assise dans un fauteuil.

Écrit dans lus circonstances que nous avons indiquées (p. 2ôj, le livre De V Amour est assez décousu. On y distingue sans doute un certain nombre de chapitres qui forment des parties assez longues; mais là môme le développement est loin d'être continu, et l'ensemble de l'ouvrage manque d'ordre visiblement. Toutefois, le lecteur auquel le livre est familier se retrouve sans peine dans ces groupements de notes, classées à la bâte, et c'est une vérité de plus qui- le désordre de ces confidences où l'amoureux de Mélilde a mis parfois tout son cour.

Après une ennuierai km et une définition des diverses espères d'amour, Steiulbal ritudie la naissance de ce sentiment; il y a, selon lui, 7 stades : 1° l'admiration; 2° on se dit : « Quel plaisir de lui donner des baisers, d'en recevoir, etc. » ; 3° l'espérance ; 4° l'amour est né ; 5° la première cristallisation commence. Cette théorie de la cristallisation est la plus universellement connue du livre De l'Amour.

(N. B. Toutes les notes qui sont au bas des pages des extraits De l'Amour sont de Stendhal.)

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