‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 24 sur 93 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

de l'éducation des femmes

Par l'éducation actuelle des jeunes filles, qui est le fruit du hasard et du plus sot orgueil, nous laissons oisives chez elles les facultés les plus brillantes et les plus riches en bonheur pour elles-mêmes et pour nous. Mais quel est l'homme qui ne se soit écrié au moins une fois en sa vie :

Une femme en sait toujours assez Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d'avec un haut-de chausse?

Les Femmes savantes, acte II, scène vu.

A .Paris, la première louange pour une jeune fille à marier est cette phrase : « Elle a beaucoup de douceur dans le caractère, et par habitude moutonne ». Rien ne fait plus d'effet sur les sots épouseurs. Voyez-les deux ans après, déjeunant tête à tête avec leur femme par un temps sombre, la casquette sur la tête et entourés de tmis grands laquais.

On a vu porter aux Etats-Unis, on 1818, une loi qui condamne à trente-quatre coups de fouet l'homme qui montrera à lire à un nègre de la Virginie. Rien d<; plus conséquent et de plus raisonnable que cette loi.

Les Etats-Unis d'Amérique eux-mêmes ont-ils été plus utiles à la mère patrie lorsqu'ils étaient ses esclavei ou depuis qu'ils sont ses égaux? Si le travail d'un bomme libre vaut deux ou trois fois celui du même homme réduit <'n esclavage, pourquoi n'en ser;iii il pas de même de la pensée de cet homme?

Si nous L'osions, nous donnerions aux jeunes lill^s une

(' lucation d'esclave, le preuve <'u est qu'elles ne Bavent

d'utile que ce que nous ne voulons pas leur apprendre.

Mais ce peu d'éducation qu'elles accrochent par malheur, elles le tournent contre nous, diraient certains maris. Sans doute, et Napoléon aussi avait raison de ne pas donner des armes à la garde nationale, et les ultras aussi ont raison de proscrire l'enseignement mutuel; armez un homme, et puis continuez à l'^opprimer, et vous verrez qu'il sera assez pervers pour tourner, s'il le peut, ses armes contre vous....

Des pédants nous répètent depuis deux mille ans que les femmes ont l'esprit plus vif et les hommes plus de solidité, que les femmes ont plus de délicatesse dans les idées, et les hommes plus de force d'attention. Un badaud de Paris qui se promenait autrefois dans les jardins de Versailles concluait aussi de tout ce qu'il voyait que les arbres naissent taillés.

J'avouerai que les petites filles ont moins de force physique que les petits garçons : cela est concluant pour l'esprit, car Ton sait que Voltaire et d'Alembert étaient les premiers hommes de leur siècle pour donner un coup de poing. On convient qu'une petite fille de dix ans a vingt fois plus de finesse qu'un petit polisson du même âge. Pourquoi à vingt ans est-elle une grande idiote, gauche, timide et ayant peur d'une araignée, et le polisson un homme d'esprit?

Les femmes ne savent que ce que nous ne voulons pas leur apprendre, que ce qu'elles lisent dans l'expérience de la vie. De là l'extrême désavantage pour elles de naître dans une famille très riche; au lieu d'être en contact avec des êtres naturels à leur égard, elles se trouvent environnées de femmes de chambre ou de dames de compagnie déjà corrompues et étiolées par la richesse. Rien de bête comme un prince.

Les jeunes filles se sentant esclaves ont de bonne heure les yeux ouverts; elles voient tout, mais sont trop ignorantes pour voir bien. Une femme de trente ans, en France, n'a pas les connaissances acquises d'un petit garçon de quinze ans; une femme de cinquante, la raison d'un homme de vingt-cinq. Voyez Mme de Sévigné admirant les actions les plus absurdes de

Louis XIV. Voyez la puérilité, les raisonnements de Mme d'Epinay.

Les femmes doivent nourrir et soigner leurs enfants. — Je nie le premier article, j'accorde le second. — Elles doivent de. plus régler les comptes de leur cuisinière. — Donc elles n'ont pas le temps d'égaler un petit garçon de quinze ans en connaissances acquises. Les hommes doivent être juges, banquiers, avocats, négociants, médecins, prêtres, etc. Et cependant ils trouvent du temps pour lire les discours de Fox et la Lusiade du Gamoëns....

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