‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 25 sur 93 · OBJECTIONS CONTRE L'ÉDUCATION DES FEMMES · texte numérisé non relu

OBJECTIONS CONTRE L'ÉDUCATION DES FEMMES

Beyle répond, avec une verve très piquante, aux objections qu'on pourrait lui faire : « 1° Mais les femmes sont chargées des petits travaux du ménage; 2° les femmes deviendraient des rivales et non des compagnes de l'homme; 3° une femme ne doit pas faire parler de soi; 4° vous voulez faire d'une femme un auteur », et il conclut ainsi cette quatrième partie de l'argumentation :

... Je dirai dans l'intérêt des despotes : Le dernier des hommes, s'il a vingt ans et des joues bien roses, est dangereux pour une femme qui ne sait rien, car elle est toute à l'instinct; aux yeux d'une femme d'esprit, il fera justement autant d'effet qu'un beau laquais.

Le plaisant de l'éducation actuelle, c'est qu'on n'apprend rien aux jeunes filles qu'elles ne doivent oublier bien vite dès qu'elles seront mariées. Il faut quatre lu-lires par jour pendant six ans, pour bien jouer de la harpe; pour bien peindre la miniature ou l'aquarelle, il faut la moitié de ee temps. Le plupart des jeunes filles n'arrivent pas même à une médiocrité supportable; de là le proverbe si vrai : Qui dit amateur dit ignorant .

El supposons une jeune fille avec quelque talent;

trois ans après qu'elle est mariée, elle ne prend pas

sa harpe <m ses pinceaux une fais par mois : ces objets de tonl de travail lui sont devenus ennuyeux, h moins «pie le hasard ne lui ait donné l'Ame d'un artiste, chose

ton jours for! rare et qui rend pou propre aux soins domestiques.

C'est ainsi que sous un vain prétexte de décence, l'on n'apprend rien aux jeunes filles qui puisse les guider dans les circonstances quelles rencontreront dans la ■vie; on fait plus, on leur cache, on leur nie ces circonstances afin d'ajouter à leur force : 1° l'effet de la surprise; 2° l'effet de la défiance rejetée sur toute l'éducation comme ayant été menteuse. Je soutiens qu'on doit parler de l'amour à des jeunes filles bien élevées. Qui osera avancer de bonne foi que dans nos mœurs actuelles les jeunes filles de seize ans ignorent l'existence de l'amour? par qui reçoivent-elles cette idée si importante et si difficile à bien donner? Voyez Julie d'Elanges se plaindre des connaissances qu'elle doit à Ghaillot, une femme de chambre de la maison. Il faut savoir gré à Rousseau d'avoir osé être peintre fidèle en un siècle de fausse décence.

L'éducation actuelle des femmes étant peut-être la plus plaisante absurdité de l'Europe moderne, moins elles ont d'éducation proprement dite, et plus elles valent. C'est pour cela peut-être qu'en Italie, en Espagne, elles sont si supérieures aux hommes, et Je dirais même si supérieures aux femmes des autres pays.

Beyle rend alors responsable de cet état de choses « ]e cathécliisnic à trois sous », et il passe à des considérations qui résument ces chapitres et acheminent le lecteur vers le groupe des chapitres suivants, réservés au mariage :

Quel est l'homme, dans l'amour ou dans le mariage, qui a le bonheur de pouvoir communiquer ses pensées, telles qu'elles se présentent à lui, à la Femme avec laquelle il passe sa vie? Il trouve un bon cœur qui partage ses peines, mais toujours il est obligé de met t lises pensées en petite monnaie s'il veut être entendu, et il serait ridicule d'attendre des conseils raisonnables, d'un esprit qui a besoin d'un tel régiment pour saisir les objets. La femme la plus parfaite, suivant les Idées de l'éducation actuelle, laisse son partenaire isolé dans les dangers de la vie, et bientôt court risque de l'ennuyer.

Quel excellent conseiller un homme ne trouverait-il pas dans sa femme si elle savait penser! un conseiller dont, après tout, hors un seul objet, et qui ne dure que le matin de la vie, les intérêts sont exactement identiques avec les siens !

Une des plus belles prérogatives de l'esprit, c'est qu'il donne de la considération à la vieillesse. Voyez l'arrivée de Voltaire à Paris faire pâlir la majesté royale. Mais, quant aux pauvres femmes, dès qu'elles n'ont plus le brillant de la jeunesse, leur unique et triste bonheur est de pouvoir se faire illusion sur le rôle qu'elles jouent dans le monde.

Les débris des talents de la jeunesse ne sont plus qu'un ridicule, et ce serait un bonheur-pour nos femmes actuelles de mourir à cinquante ans. Quant à la vraie morale, plus on a d'esprit et plus on voit clairement que la justice est le seul chemin du bonheur. Le génie est un pouvoir, mais il est encore plus un flambeau pour découvrir le grand art d'être heureux.

La plupart des hommes ont un moment dans leur vie où ils peuvent faire de grandes choses, c'est celui où rien ne leur semble impossible. L'ignorance des femmes fait perdre au genre humain cette chance magnifique L'amour fait tout au plus aujourd'hui bien monter à cheval, ou bien choisir son tailleur.

Je n'ai pas le temps de garder les avenues contre la critique; si j'étais maître d'établir des usages, je donnerais aux jeunes filles, autant que possible, exactement la même éducation qu'aux jeunes garçons. Gomme je n'ai pas l'intention de faire un livre à propos de botte, on n'exigera pas que je dise en quoi l'éducation actuelle des hommes est absurde. (On ne leur enseigne pas les deux premières sciences, la logique et la morale.) La prenant telle qu'elle est, cette éducation, je dis qu'il vaut mieux la donner aux jeunes filles que de leur montrer uniquement à faire de la musique, des aquarelles et de la broderie.

Donc, apprendre aux jeunes filles à lire, à écrire et l'arithmétique par L'enseignement mutuel dans les écoles centrales-couvents, «m la présence de tout homme, les professeurs exceptés, serait sévèrement punie. Le

grand avantage de réunir les enfants, c'est que, quoique bornés que soient les professeurs, les enfants apprennent malgré eux de leurs petits camarades l'art de vivre dans le monde el de ménager les intérêts. Un professeur sensé devrait expliquer aux enfants leurs petites querelles et leurs amitiés, et commencer ainsi son cours de morale plutôt que par l'histoire du Veau d'or.

Sans doute, d'ici à quelques années, l'enseignement mutuel sera appliqué à tout ce qui s'apprend; mais, prenant les choses dans leur état actuel, je voudrais que les jeunes filles étudiassent le latin comme les petits garçons; le latin est bon parce qu'il apprend à s'ennuyer; avec le latin, l'histoire, les mathématiques, la connaissance des plantes utiles comme nourriture ou comme remède, ensuite la logique et les sciences morales, etc. La danse, la musique et le dessin, doivent se commencer à cinq ans.

A seize ans, une jeune fille doit songer à se trouver un mari et recevoir de sa mère des idées justes sur l'amour, le mariage et le peu de probité des hommes.

La brochure n° I de 55 pp., parue en 1823 (voir notre Notice^ p. 26), posaif ainsi la question dès la Préface :

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