‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 30 sur 93 · GUERRE DE L'HARMONIE CONTRE LA MÉLODIE · texte numérisé non relu

GUERRE DE L'HARMONIE CONTRE LA MÉLODIE

Je demande la permission de placer ici une digression qui abrégera beaucoup les discussions auxquelles nous allons être conduits par la vie orageuse que Rossini va mener, et par les succès disputés qui formèrent son lot aussitôt que les pédants l'eurent honore de leur haine, et que tous les compositeurs quelconques, grands et petits, se furent ligués contre lui.

L'envie une fois réveillée à Bologne contre Rossini, ne lui permit plus d'obtenir les succès faciles de sa première jeunesse.

Rossini se moque des pédants; niais s'il eut toujours assez de mépris pour les individus, l'espèce tout

entière ne laissa pas que d'avoir beaucoup d'influence sur ses ouvrages, et une influence fatale.

Pouréclaircir l'idée, assez obscure, que les littérateurs de toutes les nations se sont faite du mot goût, on est souvent revenu à la signification simple de ce mot. Les plaisirs du goût, dans le sens propre, sont ceux que sent un enfant auquel sa mère vient de donner une belle pêcbe.

Je m'empare, au profit de l'art musical, de ce joli enfant, si joyeux en ouvrant sa belle pêebe : le goût des sucreries et des saveurs douces disparaîtra bientôt chez lui; je le vois, à peine arrivé à seize ans, s'abreuver de bière avec délices, et cependant cette liqueur est d'un goût assez âpre, et qui offense d'abord, mais elle a beaucoup de piquant. Les sucreries sembleraient fades à ce jeune écolier que je vois demander de la bière avec tant d'empressement, en quittant une partie de barres.

Quelques années plus tard, ce n'est plus seulement la bière qui lui plaît; l'éloignement qu'il éprouve pour ce qu'il appelle les saveurs insipides, lui fait demander un mets allemand, le saur-craut; ce mot baroque veut dire choux aigre. Il y a loin de là à la poche, dont le parfum délicieux faisait son bonheur à trois ans. Pour terminer ma comparaison par des noms plus nobles, je rappellerai que le grand Frédéric, l'ami de Voltaire, parvenu à un âge avancé, avait un tel goût pour la cuisine fortement assaisonnée et les épices, que l'honneur de dîner à la table du roi était devenu une corvée pour les jeunes officiera français que la mode faisait courir aux revues de Potsdam.

A mesure que l'homme vieillit, il perd le goût des fruits et des sucreries, qui charmaient son enfance, et contracte celui des choses piquantes et fortes. Boire de l'eau-de-vie serait un supplice pour un marmot de six ans, s'il n'était pas tout fier de faire usage du verre do papa.

Cette soif toujours croissante pour les aliments d'un gOÛt piquant, cet éloignoment pour ceux qui n'ont

qu'une saveur douce et suave, voilà l'image, peut-être

un peu trop vulgaire, mais d'ailleurs fort exacte, des

révolutions de la musique de l'an 1730 à l'année 1823. Je compare la mélodie simple et charmante pour l'oreille, aux fruits parfumés et doux qui font tant de plaisir dans l'enfance. L'harmonie, au contraire, représente les mets piquants, âpres, fortement assaisonnés, dont le goût blasé éprouve le besoin en avançant dans la vie. C'est vers l'an 1730 que les Léo, les Vinci, les Pergolèse, inventèrent, à Naples, les chants les plus doux, les mélodies les plus suaves, les cantilènes les plus voluptueuses dont il ait été donné à l'oreille humaine d'avoir la jouissance.

Je supprime les détails historiques, qui, en arrêtant l'attention, diminueraient la clarté du point de vue général que je veux faire remarquer au lecteur.

De 1730 à 1823, le peuple musical, semblable à un jeune enfant qui devient un brillant jeune homme, et ensuite un vieillard un peu blasé, s'est toujours éloigné du genre doux et suave, pour courir au genre piquant et fort. On pourrait dire qu'il a laissé les poches et leur délicieux parfum pour demander du saur-craut, des sauces épicées et du kirsch "waser, aux grands compositeurs chargés de ses plaisirs, et qu'il paie avec de la gloire. Toutes ces comparaisons ne sont pas bien nobles, je l'avoue, mais elles me semblent claires.

Cette révolution, qui occupe un intervalle de quatrevingt-dix ans dans les annales de l'esprit humain, a eu des périodes différents et successifs. Où s'arrêtera-t-elle ? Je l'ignore : tout ce que je sais, c'est qu'à chaque période (et chacun d'eux a duré douze ou quinze ans, à peu près le temps qu'un grand compositeur est à la mode), à chaque période, dis-je, on a cru être arrivé au terme de la révolution.

... Je supplie que l'on me permette une seconde comparaison.

Voyez deux rivières majestueuses prendre leur source en des contrées éloignées, parcourir des régions fort différentes, et cependant finir par confondre leurs eaux : tels sont le Rhône et la Saune. Le Rhône tombe des glaciers du mont Saint-Gothard, entre la Suisse et l'Italie. La Saône prend sa source dans le nord de la France; le Rhône parcourt en bondissant la vallée

étroite et pittoresque du Valais; la Saône arrose les fertiles campagnes de la Bourgogne. Ces grands cours d'eau viennent enfin se réunir sous les murs de Lyon, pour former ce fleuve majestueux et rapide, le plus beau de France, qui va jiasser si vivement sous les arcades du pont Saint-Esprit, et faire trembler le plus bardi nautonier.

Telle est lhistoire des deux écoles de musique, l'allemande et l'italienne; elles ont pris naissance en lieux bien distants, Dresde et Naples. Alexandre Scarlatti créa l'école d'Italie, Bach créa l'école allemande.

Ces deux grands courants d'opinions et de plaisirs différents, représentés aujourd'hui par Rossini et Weber, vont probablement se confondre pour ne former qu'une seule école; et leur réunion à jamais mémorable doit peut-être avoir lieu sous nos yeux, dans co Paris qui, malgré les censeurs et les rigueurs, est plus que jamais la capitale de l'Europe.

Placés par le hasard au point de la réunion, debout sur le promontoire élevé qui sépare encore ces courants majestueux, observons les derniers mouvements de leurs ondes immenses, et les derniers tourbillons qu'elles forment avant de se réunir à jamais.

D'un côté je vois Rossini donnant ZeUnirc à Vienne en 1823; de l'autre je vois Maria de Weber triompher le même jour à Berlin avec le l'rcyscliutz.

Dans l'école italienne do 1815, et dans l'opéra do Tancrèdc, que je prends comme le représentant do cette école, afin d'éviter toute idée vague ou obscure, les accompagnements ne nuisent pas au chant.

Rossini trouva ce juste degré de clair-obscur harmonique qui irrite doucement l'oreille sans la fatiguer. En me servant du mot irriter, j'ai parlé le langage des physiologistes. L'expérience prouve que l'oreille a toujours besoin (en Europe, du moins) de se reposer sinon accord parfait; tout accord dissonant lui déplaît, Y irrite (ici faire une expérience sur le piano voisin), et lui donne le hesoin de revenir à l'accord parfait.

L'ouvrage continue somme noua l'avoni Indiqué, entremêlé il'' ohupitrel généraux. : « Irruption «lis Meurt aecej Idéologie de lu musique. Du public relativement sus beaux artaj eolitude <■! ebaal

à l'église, sources d\i goût pour l'opéra. De l'admiration en France, ou du grand opéra », et se termine, à proprement parler, par un curieux choix d'anecdotes sur Rossini. Mais Stendhal a ajouté des chapitres supplémentaires : « Utopie du Théâtre Italien à Paris. Du matériel des théâtres en Italie, etc. », et enfin un chapitre xi.vi : « Des gens du Nord, par rapport à la musique », qui ahoutit à ce morceau où sont admirahlement résumées, disait Colomb, m les opinions de Beyle en matière de musique, de sensations de l'âme, d'appréciations artistiques, etc. » :

... Je demande au lecteur la permission de lui présenter ici comme excuse et correctif des exagérations dont je me suis rendu coupable dans cet ouvrage, une lettre de Mlle de Lespinasse qui ne se trouve pas dans la correspondance de cette femme célèbre, imprimée il y a quelques années.

APOLOGIE DE CE QUE MES AMIS APPELLENT MES EXA- GÉRATIONS, MES ENTHOUSIASMES, MES CONTRADIC- TIONS, MES DISPARATES, MES..., ETC., ETC....

Mardi 31 janvier 1775.

« Hé bien! voilà donc encore un piège que vous me tendez! Vous me dites bier avec bonté : « Vous allez « domain à la Fausse Magie; j'exige de votre amitié de « me monder ce que vous en aurez pensé. — Mais vous « savez bien, répondis-je, que je ne pense pas et que je « ne juge jamais. — N'importe, dites-vous; j'aime vos •< impressions, d'abord parce qu'elles sont vraies, et puis « parce qu'elles sont outri'es, et que j'ai du plaisir à les « combattre. » Cette observation que vous croyez si bien fondée devrait donc m'arrèter; je devrais après cela ?ne faire un avis bien modéré, bien raisonnable : il manquerait sans doute de goût et de la connaissance des choses dont je parlerais; mais, au moins, je ne révolterais pas les gens d'esprit, parce qu'ils sont indulgents, et les sots m'estimeraient parce qu'ils aiment les gobe-mouches. Cola les laisse à leur place, au lieu que les impressions vives, les mouvements de lame, les blessent, les inquiètent sans les éclairer ni les échaulVer jamais, .le vais donc me laisser aller : je n'aurai égard ni aux sots, ni aux gens d'esprit; je ne craindrai pas

même votre jugement, je m'y livre. Je serai sotte ou absurde, tout ce qu'il vous plaira; je serai moi.

« J'ai eu du plaisir, oui beaucoup de plaisir à cette, répétition, et je défie tous les connaisseurs de me prouver que j'ai eu tort. J'ai admiré le talent de Grétry ; j'ai dit vingt fois avec transport : Jamais on n'a eu plus d'esprit, jamais on n'a mis tant de délicatesse, de finesse et de goût dans la musique; elle a le piquant, la grâce de la conversation d'un homme d'esprit, qui attacherait toujours sans fatiguer jamais, qui ne mettrait que le degré de chaleur et de force convenable au sujet qu'il traite, et qui paraîtrait d'autant plus riche, qu'il ne sortirait jamais de la mesure que lui prescrirait le goût. Enfin, disais-je, si l'auteur de cette musique m'était inconnu, je ferais l'impossible pour faire connaissance avec lui dès aujourd'hui. J'ai été toujours animée, toujours soutenue par le plaisir ; l'orchestre me semblait parler, et je m'écriais sans cesse : Oh! que cela est ravissant! Oui, je le répète, il est ravissant de passer deux heures avec des sensations douces, vraies et toujours variées. Le poème m'a paru charmant; il me semble que le poète n'a été occupé, d'un bout à l'autre, qu'à faire valoir le musicien. Les airs sont distribués avec beaucoup d'intelligence et de goût; il a trouvé le moyen de rendre les vieillards aussi comiques, aussi piquants que ceux de Molière. Grétry a fait de cette scène un duo qui en rend le comique et la gaieté d'une manière aussi animée qu'originale. Enfin, que vous dirai-je? J'ai été ravie, charmée, et je ne sais qu'aimer et louer, et point critiquer ce qui m'a autant fait de plaisir.

« Je vous vois, je vous entends, et vous espérez que je vais mettre Grétry au-dessus de Gluck, parce que l'impression du moment, fût-elle plus faible, doit effacer celle qui est éloignée. Hé bien ! il n'en sera rien, et je vous ferai remarquer que si je suis exagérée, je ne suis point exclusive; et savez-vous pourquoi? c'est que c'est mon Ame qui loue, c'est que je hais le dénigrement, et que, d'ailleurs, je suis assez heureuse pour aimer à la folie lei choiei qui paraissent le plus opposées ; si bien donc que j'aime, (pue je chéris le talent «le M. Grétry, et

j'estime et admire celui de M. Gluck. Mais comme je n'ai ni les lumières, ni les connaissances, ni la sottise nécessaires pour assigner des places et des rangs aux talents, je ne m'avise pas de prononcer lequel vaut le mieux, ni même de comparer ce qui ne paraît pas devoir se rapprocher. Je ne sais à quelle distance la nature les a mis l'un de l'autre; mais je sais qu'à talent égal, ils auront dû en faire un emploi différent, puisque le genre de l'opéra-comique n'est pas celui de la tragédie. L'impression que j'ai reçue de la musique d'Orphée ne ressemble en rien à ce que j'ai éprouvé ce matin. Elle a été si profonde, si déchirante, qu'il m'était absolument impossible de parler de ce que je sentais : j'éprouvais le trouble d'une passion, j'avais besoin de me recueillir; et ceux qui n'auraient pas partagé ce que je sentais auraient pu croire que j'étais stupide. Cette musique était tellement analogue à mon âme, à ma disposition, que vingt fois je suis venue me renfermer chez moi pour jouir encore de l'impression que j'avais reçue; en un mot, cette musique, ces accents attachaient du charme à la douleur, et je me sentais poursuivie par ces sons déchirants et sensibles : J'ai perdu won Eurydice. Et comment voudriez-vous après cela que je pusse y comparer la Fausse Magie? Gomment pouvoir comparer ce qui ne fait que plaire et attacher, à ce qui remplit l'âme, à ce qui la pénètre, à ce qui la bouleverse? comment comparer l'esprit à la passion? comment comparer un plaisir vif et animé à cette mélancolie douce, qui fait presque de la douleur une jouissance? Oh! non, je ne compare rien, et je jouis de tout. Et vous appelez cela des contradictions dans mes goûts, des disparates dans mes opinions. Eh bien! soit : je ne serai pas conséquente comme la raison; mais j'aurai tout le plaisir de la sensibilité, et de tous les genres de sensibilité. Analysons moins et jouissons davantage ; ne portons pas l'esprit de critique aux choses d'agrément et de pur amusement; soyons au moins indulgents pour ce qui vient de nous faire plaisir, et notre goût n'en sera ni moins bon ni moins juste. « J'aimerai donc ce qui me paraît le plus distant, le plus contraire même; j'aimerai le paisible, le doux

Gessner, il portera le calme dans mon âme; et j'aimerai, j'admirerai, je serai à genoux devant Clarisse, que je regarde comme une des plus belles, des plus grandes et des plus fortes productions de l'esprit humain; je serai ravie, exaltée par tous les genres de beauté dont cet ouvrage est plein. La vérité, la simplicité de ce roman me font assez d'illusion pour me persuader que j'ai vécu avec tous les Harlowes. Ils animeront toutes les passions dont mon ame est susceptible; et, en admirant Clarisse, je ne dédaignerai point Marianne; j'y trouverai, sinon la vérité des passions, du moins celle de l'amour-propre, celle des différents états de la société. J'aimerai à voir toutes les nuances de la vanité rendues et mises en action avec finesse et esprit. J'admirerai dans Clarisse la noble simplicité de Richardson; et dans Marivaux j'irai jusqu'à aimer sa manière et même son affectation, qui est souvent originale et piquante, et qui est toujours spirituelle. Oui, dans tous les genres, j'aimerai ce qui paraît opposé, mais qui n'est peut-être opposé que pour les gens qui veulent toujours juger, et qui ont le malheur de ne point sentir.

« La nature, il est vrai, les a bien dédommagés; ils sont toujours contents de leur raison, de leur modération, et de la conséquence qu'il y a dans tous leurs goûts; leur esprit est roide, ils le croient juste; leur Ame est de plomb, ils la croient calme; enfin, ils ont la satisfaction do la suffisance, et moi j'ai l'égarement de la passion. Il est vrai que ces gens si raisonnables se sentent a peine exister, et moi, je souffre ou je jouis snns cesse; ils sont ennuyés, Je suis enivrée; mais pour rendre justice à eux et à moi je dois avouer que s'ils sont quelquefois ennuyeux, je suis souvent fatigante. Les gens froids peuvent être exagère'- s ; tuais les gens animés ne sont et ne peuvent être que hors de mesure et outrés : tous les deux vont par delà le but; mais les uns s'y sont montés, tandis que les autres y ont été jetés, entraînés. Les uns ont fait le eheinin pas à p&g, mire- ont santé les bornes sans les aprivevoir.

En-fin, je trouve qu'il y a cette différence entre les gens

exagérés et ceux qui sont Outféi, qu'on évite les piv miers et qu'on quitte les derniers, mais c'est à condition

d'y revenir le lendemain; car, ce qu'on aime par-dessus tout, c'est à être aimé, et voilà l'avantage qu'on éprouve avec les gens passionnés ; ils révoltent sans doute, souvent ils choquent, ils fatiguent : mais en les critiquant, en les condamnant, même en les haïssant, ils attirent, et on les recherche. Vous me direz que je n'y vais pas de main morte, et que je me loue de manière à révolter le goût et la délicatesse de tous mes juges. Mais c'est à vous que je parle, et vous êtes mon ami avant d'être mon juge; d'ailleurs, pour excuser cet orgueil de Lucifer, que je viens d'étaler, je dois vous faire observer que je me défends, et alors il est permis de parler de soi comme on parlerait d'un autre : il n'est donc pas question d'être modeste, il s'agit d'être vrai.

« Je reviens encore à mes preuves, et j'ajoute que j'aime Racine avec passion, et qu'il y a dans Shakspeare des morceaux qui m'ont transportée; et ces deux hommes-là sont absolument opposés. On est attiré, entraîné par le goût de Racine, par l'élégance, la sensibilité et le charme de sa diction; et Shakspeare rebute par la barbarie de son goût; mais aussi, on est surpris, frappé de sa vigueur, de son originalité et de son élévation dans certains endroits. Oh permettez-moi donc d'aimer l'un et l'autre! J'aime la naïveté, la simplicité de La Fontaine, et j'aime aussi le fin, l'ingénieux, le spirituel Lamotte. Enfin, je ne finirais pas, si je parcourais tous les genres; car je dirais que je raffole du bon Plutarque et que j'estime le sévère La Rochefoucauld; que j'aime le décousu de Montaigne, et que j'aime aussi l'ordre et la raison de Fénelon.

« Je vous entends vous récrier : Mais il ne fallait pas m'assommer de ce détail de vos goûts : que ne disiezvous tout d'un coup : j'aime tout ce qui est bon? Mais souvenez-vous donc que je vous l'ai dit cent fois, et que sans doute je ne vous ai point persuadé; car vous ne vous lassez point de me dire que je loue trop, que je suis exagérée, outrée, hors de mesure; il fallait donc vous prouver que j'étais fondée à aimer, à admirer; et ce n'est point avec de l'esprit qu'on jouit autant, c'est avec de l'âme. Souffrez que je dise, que je répète que je

ne juge rien, mais que je sens tout; et c'esl ce qui l'ait que vous ne m'entendez jamais dire : cela est bon, cela est mauvais; mais je dis mille fois par jour : J'aime. Oui, j'aime, et j'aimerai à aimer tant que je respirerai, et je dirai de tout, ce que disait une femme d'esprit en parlant de ses neveux : J'aime mon neveu l'aîné parce, qu'il a de l'esprit, j'aime mon neveu le cadet parce qu'il est bete. Oui, elle avait raison, et je dirai comme elle : j'aime la moutarde parce qu'elle est forte, et j'aime le blanc-manger parce qu'il est doux. Mais avec cette voracité d'affections et de goût, vous croiriez qu'il n'y a rien dans les choses ni dans les hommes, qui puisse me déplaire, me repousser. Oh mon Dieu! je ne finirais pas si j'entrais dans tous les détails; mais je me contenterai seulement de vous indiquer ce qui m'est antipathique : d'abord les vers qui n'ont que le mérite d'être bien faits, et qui sont vides de pensées et de sentiments, comme ceux de M. De....; les comédies qui sont vides d'intérêt et d'esprit, et qui sont écrites d'un

ton trivial, comme celles de M ; ou celles qui ont une

espèce de jargon qui ne peut être intelligible que pour la coterie de l'auteur, comme celles de M ; les tragédies dont le sujet est passionné, fort et terrible, et dont le style est faible et plat, ou quelquefois barbare, comme celles de M.... Enfin, je vous dirai, car il faut finir, que le manière, et même le fin, et surtout le fade, est pour moi comme la manne ou la tisane, d'un dégoût mortel, avec cette différence pourtant que la manne et la tisane pourraient cesser de m'être antipathiques en nie devenant nécessaires, et que le reste m'est et me Bera également odieux dans tous les temps. A l'égard de mon alliait et de mon éloignement pour les personne», il est absolument analogue à mes goûts ou à mon .(version pour les choses. J'aime mieux une bêle qu'un sot; j'aime mieux un homme sensible qu'un homme spirituel; j'aime mioux une femme tendre qu'une femme raisonnable; je préfère la rusticité à L'afiectation ; j'aime mieux La dureté que la flatterie; je préfère, j'aime avanl tout, par-dessus tout, la simplicité el la boulé, mais surtout la boute. Voilà la veilu

qui devrait animer tout ce qui a la puissance ou la

richesse. C'est aussi la vertu qui convient aux faiblea et

aux malheureux; enfin, c'est la bouté qui supplée à tout; et dût-on en abuser, et dussé-je en souffrir, je

n'hésiterais pas, si on me donnait le choix d'avoir ou la bonté de Mme Geoffrin ou la beauté de Mme de Brionnc : je dirais : Donnez-moi la bonté, et je serai aimée; voilà le premier, et si je me laissais aller, je dirais l'unique bien dont je veuille. Si je ne me trompe, il y en a un plus grand encore, c'est d'aimer; mais la bonté est déjà une affection de l'âme, et avec cette vertu on aime tout ce qui souffre, tout ce qui est malheureux. Ah! l'on aime donc longtemps! ah! l'on doit aimer toujours! et avec ce degré de bonté que je loue, que j'envie, on pourrait se passer du plaisir des passions. L'âme serait sans cesse en activité, et n'est-ce pas là le plus grand charme de la vie?

« Mais dites-moi si ce n'est pas à vous que je dois souhaiter cette passion jusqu'à l'excès. Que de bonté ne vous faudra-t-il pas pour lire cette longue, froide et fatigante apologie! Ah! vous voilà revenu à jamais de m'accuser; mon exagération est encore moins insupportable que ma justification mais aussi j'y ai été poussée; tous mes chers amis m'accablent, j'ai voulu leur prouver une fois par des raisons, que ce qu'ils appellent ma folie et mes disparates, n'est autre chose que la raison ou le sentiment, ou la passion. Quelle est donc la conséquence de tout ceci? quel en est le résultat? Voulez-vous que je vous le dise à l'oreille?... Mais non, vous ne me croiriez pas, et cependant je vous aurais découvert le secret de mon âme. Adieu; condamnezmoi, critiquez-moi, mais aimoz-moi ; je me Louerai de votre bonté, et je ne sentirai qu'elle. »

ARMANGE

ou

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