‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 31 sur 93 · QUELQUES SCÈNES D'UN SALON DE PARIS EN · texte numérisé non relu

QUELQUES SCÈNES D'UN SALON DE PARIS EN

« En vous préparant tous les matins, disait Stendhal, par la lecture de vingt pages de Marianne de Marivaux, vous comprendrez les avantages qu'il y a à décrire juste les mouvements du cœur humain. » Armance est un roman écrit par un disciple de Marivaux, mais qui vient après Werther et René, Adolphe et Ohermann, à l'époque de Didier et d'Antony.

Octave de Malivert, ancien élève de polytechnique, est un jeune malade de vingt ans, très beau, très mélancolique, très intelligent, très singulier, odieux aux hommes du vulgaire. Attaché désespérément à son indépendance intellectuelle et morale, il passe dans la vie, mystérieux, incompris, recherchant La solitude. Sa mère, alarmée par de sombres pressentiments, l'engage à fréquenter le monde, et surtout sa cousine Mme de Bonnivet qui essaye de convertir cet être rebelle au mysticisme; allemand, et d'éveiller chez lui le sens intime. Lorsque la loi d'indemnité vaut à Octave deux millions, le jeune héros est attristé de voir que les salons à la mode lui prodiguent un accueil plus empressé, auquel il répond avec mépris et hauteur. Seule, Armance de ZohilofT sa cousine, nièce assez pauvre de Mmes de Honnivet et de Malivert, et dont Octave admire la noblesse d'âme, ne lui adresse aucun compliment. C'est l'unique personne à laquelle il livre le fond de son Ame; cette jeune fille de dix-huit ans, née à Séhastopol, venue tard en France, appelée par Mme (le Honnivet, a aussi une beauté, un carnetère, un esprit très singuliers, beaucoup de fermeté, de franchise, encore plus de délicatesse, et quelque chose de mystérieux qui trouble et séduit Invinciblement, Elle a durement jugé Octave, le jour où elle S pensé IJUa Cette àmc qu'elle croyait si belle était bouleveraéa par deux millions; le jeune' oomte l'a entendue faiaant

cette confidence i son amie Méry de Terean. Or, si Octave; s'est juré solennellement de ne jamais aimer aucune femme, il tient à

l'estime d'Armance, et, après deux longs mois, il finit par la reconquérir à la suite d'une explication décisive : Armance rend son estime à son cousin, mais plus perspicace que ce philosophe lequel ne voit pas clair dans ses propres sentiments, elle 6ent qu'elle aime Octave d une tendresse infinie, et son cœur est cruellement déchiré à l'idée qu'elle serait méprisée doublement si, jeune fille sans fortune, elle semblait avoir couru après la richesse de son cousin. A la suite d'une journée affreuse, elle se décide à faire croire à ce dernier qu'elle est sur le point de se marier avec un autre; dès lors, les orages ne troublent plus leur amitié, et Octave se transforme, sans se douter un instant que cette transformation est due à l'amour que de son côté il éprouve pour Armance. Octave courtise la jolie comtesse d'Aumale, follement gaie, étourdie jusqu'aux plus compromettantes démarches, et pourtant honnête avec cette allure de coquette imprudente. Mme de Malivert qui a bien compris qu'il n'y avait pas là qu'une bizarrerie de son fils, cherche à le marier avec sa cousine à laquelle elle fait part de ce projet d'union : par délicatesse et par crainte, Armance refuse. Nous passons rapidement sur les quelques scènes d'un salon de Paris en 1827, où se dessine le caractère original et romantique d'Octave; nous arrivons à une des parties capitales. Mmes de Malivert et de Bonnivet sont établies dans un joli château d'Andilly ; Mme d'Aumale est venue elle aussi dans cet endroit charmant; Armance est jalouse mais trop iière pour rien laisser voir de ces secrètes pensées; nous touchons au moment où Octave va apprendre avec épouvante qu'il aime Mlle de ZohilofF.

Un soir, après une journée d'une accablante chaleur, on se promenait lentement dans les jolis bosquets do châtaigniers qui couronnent les hauteurs d'Andilly. Quelquefois, de jour, ces bois sont gâtés par la présence des curieux. Dans cette nuit charmante qu'éclairait la lumière tranquille d'une belle lune d'été, ces collines solitaires offraient des aspects enchanteurs. Une brise douce se jouait parmi les arbres, et complétait les charmes de cette soirée délicieuse. Par je ne sais quel caprice, Mme d'Aumale voulait, ce jour-là, avoir toujours Octave auprès d'elle; elle lui rappelait avec complaisance et sans nul ménagement pour les hommes qui l'entouraient, que c'était dans ces bois qu'elle l'avait vu pour la première fois : vous étiez déguisé en magicien, et jamais première entrevue ne fut plus prophé-

tique, ajoutait-elle, car jamais -vous ne m'avez ennuyée, et il n'est pas d'homme de qui je puisse en dire autant.

Armance, qui se promenait avec eux, ne pouvait s'empêcher de trouver ces souvenirs fort tendres. Rien n'était aimable comme cette brillante comtesse, ordinairement si gaie, daignant parler d'une voix sérieuse des grands intérêts de la vie et des routes à suivre pour arriver au bonheur. Octave s'éloigna du groupe de Mme d'Aumale et, se trouvant bientôt avec Armance à quelques pas du reste des promeneurs, il se mit à lui raconter avec les plus grands détails tout l'épisode de sa vie, où Mme d'Aumale se trouvait mêlée. « J'ai cherché cette liaison brillante, lui dit-il, pour ne pas choquer la prudence de Mme de Bonnivet qui, sans cette précaution, aurait bien pu finir par m'éloigner de son intimité. » Une chose si tendre fut dite sans parler d'amour.

Quand Armance put espérer que sa voix ne trahirait plus le trouble extrême où ce récit l'avait jetée : « Je crois, mon cher cousin, lui dit-elle, je crois, comme j< le dois, tout ce que vous me racontez, ce sont pour moi paroles d'Evangile. Je remarque pourtant que jamais vous n'avez attendu, pour me faire confidence d'une de vos démarches, qu'elle fût aussi avancée.

— A cela j'ai une réponse toute prête. Mlle Méry de Tersan et vous, vous prenez quelquefois la licence de vous moquer de mes succès : il y a deux mois, par exemple, un certain soir, vous m'avez presque accusé de fatuité. J'aurais bien pu, dés ce temps-là, vous confier le sentiment décidé que j'ai pour Mme d'Aumale: mais il fallut en être bien traité sous vos yeux. Avant le succès, votre esprit malin n'eût pas manqué de se moquer de mes petits projets. Aujourd'hui la seule présence de Mlle de Tersan manque a mon bonheur. »

Il y avait dans l'accenl profond et presque attendri

avec lequel Octave disait ces vaines paroles, une si

grande impossibilité d'aimer' les grâces un peu hasardées de la jolie femme dont il parlait, et un dévouement si passionné pour- l'amie à laquelle il secondait, qu'elle

n'eut pas le courage de résister au bonheur de »e eoir aimée ainsi. Elle n'appuyai! Bur le bra d'Octave et

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l'écoutait comme ravie en extase. Tout ce que sa prudence pouvait obtenir d'elle, c'était de ne pas parler; le son de sa voix eut fait connaître à son cousin toute la passion qu'il inspirait. Le bruissement léger des feuilles, agitées par le vent du soir, semblait prêter un nouveau charme à leur silence.

Octave regardait les grands yeux d'Armance qui se fixaient sur les siens. Tout à coup ils comprirent un certain bruit qui depuis quelque temps frappait leur oreille sans attirer leur attention. Mme d'Aumale, étonnée de l'absence d'Octave, et trouvant qu'il lui manquait, l'appelait de toutes ses forces : On vous appelle, dit Armance, et le ton de voix brisé avec lequel elle dit ces mots si simples, eût appris à tout autre qu'Octave l'amour qu'on avait pour lui. Mais il était si étonné de ce qui se passait dans son cœur, si troublé par le beau bras d'Armance à peine voilé d'une gaze légère qu'il tenait contre sa poitrine, qu'il n'avait d'attention pour rien. Il était hors de lui, il goûtait les plaisirs de l'amour le plus heureux, et se l'avouait presque. Il regardait le chapeau d'Armance, qui était charmant, il regardait ses yeux. Jamais Octave ne s'était trouvé dans une position aussi fatale à ses serments contre l'amour. Il avait cru plaisanter connue de coutume avec Armance, et la plaisanterie avait pris tout à coup un tour grave et imprévu. Il se sentait entraîné, il ne raisonnait plus, il était au comble du bonheur. Ce fut un de ces instants rapides que le hasard accorde quelquefois, comme compensation de tant de maux, aux âmes faites pour sentir avec énergie. La vie se presse dans les cœurs, l'amour fait oublier tout ce qui n'est pas divin comme lui, et l'on vit plus en quelques instants que pendant de longues périodes.

On entendait encore de temps en temps la voix de Mme d'Aumale qui appelait Octave; et le son de cette voix achevait d'iUer toute prudence à la pauvre Armance. Octave sentait qu'il devait quitter le beau bras qu'il pressait contre sa poitrine : il devait se séparer d'Armance; il s'en fallut de bien peu qu'en la quittant il n'osât lui prendre la main et la presser contre ses lèvres. S'il se lût [tennis cette marque d'amour, Armance

était si troublée en ce moment qu'elle lui eût laissé voir et peut-être avoué tout ce qu'elle sentait pour lui.

Ils se rapprochèrent des autres promeneurs. Octave marchait un peu en avant. A peine Mme d'Aumale le revit-elle, qu'elle lui dit d'un petit air boudeur et sans qu'Armance pût entendre : « Je suis étonnée de vous revoir sitôt, comment avez-vous pu quitter Armance pour moi? Vous êtes amoureux de cette belle cousine, ne vous en défendez-pas, je m'y connais. »

Octave n'était pas encore remis de l'ivresse qui venait de s'emparer de lui; il voyait toujours ce beau bras d'Armance pressé contre sa poitrine. Le mot de Mme d'Aumale fut un coup de foudre pour lui, car il portait sa preuve avec lui ; il se sentit frappé.

Cette voix frivole lui sembla comme un arrêt du destin qui tombait d'en haut. 11 lui trouva un son extraordinaire. Ce mot imprévu, en découvrant à Octave la véritable situation de son cœur, le précipita du comble de la félicité dans un malheur affreux et sans espoir.

Il avait donc eu la faiblesse de violer les serments qu'il s'était faits tant de fois! Un instant avait renversé l'ouvrage de toute sa vie. Il venait de perdre tous les droits à sa propre estime. Le monde désormais était fermé pour lui; il n'avait pas assez de vertu pour y vivre. Il ne lui restait que la solitude et l'habitation au fond de quelque désert. L'excès de la douleur et son arrivée imprévue auraient pu causer un peu de trouble à l'âme la plus ferme. Heureusement Octave; vit à l'instant que s'il ne répondait pas rapidement et de l'air le plus calme à Mme d'Aumale, la réputation d'Armance pouvait souffrir. 11 passait sa vie avec elle, et le mot dfl Mme d'Aumale avait été saisi par deux ou trois person- Dagei qui le détestaient ainsi qu'Armance.

« Moi, aimerl dit-il à Mme d'Aumale. Bêlas I c'est

un avantage qu'apparemment le ciel m'a refusé; je no

l'ai jamais mieux M'iiti, ni plus vivement regretté. Je

tous Les joins et moins souvent que je ne le vou-

drais, la femme la plus séduisante de Paris : lui plaire est sans doute le plus beau projet que puisse former un jeune homme de mon âge. Sans doute elle n'eût pas accepté mes hommages; mais enfin jamais je ne me suis senti le degré de folie qui m'eût rendu digne de les lui présenter. Jamais je n'ai perdu auprès d'elle le plus beau sang-froid. Après un tel trait de sauvagerie et d'insensibilité, je désespère de jamais perdre terre auprès d'aucune femme. »

Jamais Octave n'avait tenu ce langage. Cette explication presque parlementaire fut adroitement prolongée et avidement écoutée. Il y avait là deux ou trois hommes faits pour plaire et qui croyaient souvent voir un rival heureux dans Octave. Celui-ci eut le bonheur de rencontrer quelques mots piquants. Il parla beaucoup, continua d'alarmer les amours-propres, et enfin eut lieu d'espérer que personne ne songeait plus au mot trop vrai qui venait d'échapper à Mme d'Aumale.

Elle l'avait dit d'un air senti; Octave pensa qu'il devait l'occuper fortement d'elle-même. Après avoir prouvé qu'il ne pouvait pas aimer, pour la première fois de sa vie il se permit avec Mme d'Aumale des demi-mots presque tendres; elle en fut étonnée.

A la fin de la soirée, Octave était tellement certain d'avoir éloigné tout soupçon qu'il commença à avoir le temps de penser à lui. Il redoutait le moment où l'on se séparerait, et où il aurait la liberté de regarder son malheur en face. Il commençait à compter les heures que marquait l'horloge du château; minuit était déjà sonné depuis longtemps, mais la soirée était si belle qu'on aimait à la prolonger. Une heure sonna, et Mme d'Aumale renvoya ses amis.

Octave eut encore un moment de répit. Il fallait aller chercher le valet de chambre de sa mère pour lui dire qu'il allait coucher à Paris. Ce devoir rempli, il entra dans le bois, et ici les expressions me manquent pour donner quelque idée de la douleur qui s'empara de ce malheureux. « J'aime, se dit-il d'une voix étouffée! moi aimer! grand Dieu! » et le cœur serré, la gorge contractée, les yeux fixes et levés au ciel, il resta immobile comme frappé d'horreur; bientôt après il marchait à

pas précipités. Incapable de se soutenir, il se laissa tomber sur le tronc d'un vieux arbre qui barrait le chemin, et dans ce moment il lui sembla voir encore plus clairement toute rétendue de son malheur.

« Je n'avais pour moi que ma propre estime, se dit-il; je l'ai perdue. » L'aveu de son amour qu'il se faisait bien nettement et sans trouver aucun moyen de le nier, fut suivi de transports d'e rage et de cris de fureur inarticulés. La douleur morale ne peut aller plus loin.

Une idée, ressource ordinaire des malheureux qui ont du courage, lui apparut bien vite; mais il se dit : « Si je me tue, Armance sera compromise; toute la société recherchera curieusement pendant huit jours les plus petites circonstances de cette soirée, et chacun de ces messieurs qui étaient présents, sera autorisé à faire un récit différent. »

Rien d'égoïste, rien de ce qui rattache aux intérêts vulgaires de la vie ne se rencontra dans cette âme noble, pour s'opposer aux transports de l'affreuse douleur qui la déchirait. Cette absence de tout intérêt commun, capable de faire diversion en de tels moments, est une des punitions que le ciel semble prendre plaisir à infliger aux Ames élevées.

Les heures s'écoulaient rapidement sans diminuer le désespoir d'Octave. Quelquefois immobile pendant plusieurs minutes, il sentait cette affreuse douleur qui Comble la torture des plus grands criminels : il se méprisait parfaitement lui-même.

Il ne pouvait pleurer. La honte dont il se trouvai! si digne l'empêchait d'avoir pitié de lui-même, et Bêchait ses larmes. « Ah! s'écria-t-il dans un de ces instants cruels, si je pouvais en finir! • et il s'accorde le permission de savourer en idée le bonheur de cesser de sentir. avec quel plaisir il se sérail donné La mort, en punition

i faiblesse et comme pour se faire réparation d'honneur ! — « Oui, se disait-il, mon COSUT est digne de mépris parce qu'il a commis une action me je mutais défendue sous peine de la vie, et mon esprit est, s'il se peut, encore plus méprisable une mon cœur, Je n'ai

pas vu une eliose évidente : j'aime \rmanee. <-| je l'aime depuis que je me suin soumis à entendit! les

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dissertations de Mme de Bonnivet sur la philosophie allemande.

« J'avais la folie de me croire philosophe. Dans ma présomption sotte, je m'estimais infiniment supérieur aux vains raisonnements de Mme de Bonnivet, et je n'ai pas su voir dans mon cœur ce que la plus faible femme aurait lu dans le sien : une passion puissante, évidente, et qui dès longtemps a détruit tout l'intérêt que je prenais autrefois aux choses de la vie.

« Tout ce qui ne peut pas me parler d'Armance est pour moi comme non existant. Je me jugeais sans cesse moi-même et je n'ai pas vu ces choses ! Ah! que je suis méprisable! »

La voix du devoir qui commençait à se faire entendre prescrivait à Octave de fuir Mlle Zohiloff à l'instant; mais, loin d'elle, il ne pouvait voir aucune action qui valût la peine de vivre. Rien ne lui semblait digne de lui inspirer le moindre intérêt. Tout lui paraissait également insipide, l'action la plus noble comme l'occupation la plus vulgairement utile : marcher au secours de la Grèce, et aller se faire tuer à côté de Fabvier, comme faire obscurément des expériences d'agriculture au fond d'un département.

Son imagination parcourait rapidement toute l'échelle des actions possibles, pour retomber ensuite avec plus de douleur sur le désespoir le plus profond, le plus sans ressource, le plus digne de son nom; ah! que la mort eût été agréable dans ces instants!

Octave se disait à haute voix des choses folles et de mauvais goût, dont il observait curieusement le mauvais goût et la folie. « A quoi bon m'abuser encore, s'ri ria-t-il tout a coup, dans un moment où il se détaillait a lui-môme des expériences d'agriculture a faire parmi les paysans du Brésil? A quoi bon avoir la lâcheté de m'abuser encore? Pour comble de douleur, je puis me dire qu'Armance a de l'amour pour moi, et mes devoirs n'en sont que plus sévères. Quoi! si Armance était engagée, l'homme à qui elle a promis sa main eût-il souffert qu'elle passât sa vie uniquement avec moi? Et sa joie si calme en apparence, mais si profonde et si vraie, quand hier soir je lui ai révélé le

plan de ma conduite avec Mme d'Aumale, à quoi faut-il l'attribuer? N'est-ce pas là une preuve plus claire que le jour? Et j'ai pu m'abuser! Mais j'étais donc hypocrite avec moi-même? Mais j'étais donc sur le chemin qu'ont suivi les plus vils scélérats? Quoi! hier soir, à dix heures, je n'ai pas aperçu une chose qui, quelques heures plus tard, me semble de la dernière évidence? Ah! que je suis faible et méprisable!

« Avec tout l'orgueil d'un enfant, en toute ma vie je ne me suis élevé à aucune action d'homme; et non seulement j'ai fait mon propre malheur, mais j'ai entraîné dans l'abîme l'être du monde qui m'était le plus cher. 0 ciel ! comment s'y prendrait-on pour être plus vil que moi? » Ce moment produisit presque le délire. La tète d'Octave était comme désorganisée par une chaleur brûlante. A chaque pas que faisait son esprit, il découvrait une nouvelle nuance de malheur, une nouvelle raison pour se mépriser.

Cet instinct de bien-être qui existe toujours chez l'homme, même dans les instants les plus cruels, même au pied de l'échafaud, fit qu'Octave voulut comme s'empêcher de penser. Il se serrait la tête des deux mains, il faisait comme des efforts physiques pour ne pas penser.

Peu à peu tout lui devint indifférent, excepté le souvenir d'Armance qu'il devait fuir pour toujours, et ne jamais revoir sous quelque prétexte que ce fût. L'amour filial même, si profondément empreint dans son âme, en avait disparu.

Il n'eut plus que deux idées, quitter Armance et ne jamais se permettre de la revoir; supporter ainsi la vin un an ou deux, jusqu'à ce qu'elle fût mariée ou que la société l'eût oublié. Après quoi, comme on no songerait plus à lui, il serait libre de finir. Tel fut le dernier sentiment de cette âme épuisée par Lei souffrances. Octave s'appuya cintre un arbre et tomba évanoui.

Lorsqu'il revint à la vie, il éprouvait un sentiment de froidextraordinaire.il ouvrit les yeux. Le jour commençait à poindre. Il se trouva soigne par un paysan qui tâchait 'le le faire revenir à lui, en l'inondant de l'eau froide qu'il allait prendre dans sur» chapeau, ;> une source voisine. Octave eut un instant de trouble, ses idées

n'étaient pas nettes : il se trouvait placé sur le revers d'un fossé, au milieu d'une clairière, dans un bois; il voyait de grandes niasses arrondies de brouillards qui passaient rapidement devant lui ; il ne reconnaissait point le lieu où il était.

Tout à coup tous ses malheurs se présentèrent à sa pensée. On ne meurt pas de douleur, ou il fût mort en cet instant. Il lui échappa quelques cris qui alarmèrent le paysan. La frayeur de cet homme rappela Octave au sentiment du devoir. Il ne fallait pas que ce paysan parlât. Octave prit sa bourse pour lui offrir quelque argent; il dit à cet homme, qui paraissait avoir pitié de son état, qu'il se trouvait dans le bois à cette heure, par suite d'un pari imprudent, et qu'il était fort important pour lui qu'on ne sût pas que la fraîcheur de la nuit l'avait incommodé.

Le paysan avait l'air de ne pas comprendre.

« Si l'on sait que je me suis évanoui, dit Octave, on se moquera de moi.

— Ah! j'entends, dit le paysan, comptez que je ne soufflerai mot, il ne sera pas dit que je vous aie fait perdre votre pari. Il est heureux pour vous cependant que je sois passé, car ma foi vous aviez l'air mort. » Octave, au lieu de l'écouter, regardait sa bourse. C'était une nouvelle douleur, c'était un présent d'Armance; il avait du plaisir à sentir sous ses doigts chacune des petites perles d'acier qui étaient attachées au tissu sombre.

Dès que le paysan l'eut quitté, Octave rompit une jeune tige de châtaignier, avec laquelle il fit un trou dans la terre; il se permit de donner un baiser à la bourse, présent d'Armance, et il l'enterra au lieu même où il s'était évanoui. « Voila, se dit-il, ma première action vertueuse. Adieu, adieu pour la vie, chère Armance ! Dieu sait si je t'ai aimée! »

Un mouvement instinctif le précipita vers le château. Il sentait confusément que raisonner avec lui-même était le plus grand des maux; mais il avait vu quel

était son devoir, et il comptait se trouver le courage nécessaire pour accomplir les actions qui se présenteraient, quelles qu'elles fussent. Il justifia son retour au château, que lui inspirait l'horreur de se trouver seul, par l'idée que quelque domestique pouvait arriver de Paris, et dire qu'on ne l'avait pas vu dans la rue Saint- Dominique, ce qui aurait pu faire découvrir sa folie et donner de l'inquiétude à sa mère.

Octave se trouvait assez loin du château : « Ah! se dit-il en traversant le bois pour y revenir, hier encore il y avait ici des enfants qui chassaient; si quelque enfant maladroit, en tirant un oiseau derrière une haie, pouvait me tuer, je n'aurais aucun reproche à me faire. Dieu! quelles délices de recevoir un coup de fusil dans cette tête brûlante ! Gomme je le remercierais avant que de mourir si j'en avais le temps!»

On voit qu'il entrait un peu de folie dans la manière d'être d'Octave, ce matin-là. L'espérance romanesque d'être tué par un enfant lui fit ralentir le pas, et sou âme, par l'effet d'une petite faiblesse à demi aperçue, se refusa à considérer la légitimité de cette action. Enfin il rentra au château par la petite porte du jardin, et la première personne qu'il aperçut, ce fut Armance. Il demeura immobile, son sang se glaça, il ne croyait pas la rencontrer sitôt. Dès qu'elle l'aperçut de loin, Armance accourut en souriant; elle avait la grâce et la légèreté d'un oiseau; jamais il ne l'avait trouvée si jolie; elle songeait à ce qu'il lui avait dit la veille sur sa liaison avec Mme d'Aumalc.

« Je la vois donc pour la dernière fois », se dit Oot.i \ e, et il la regardait avidement. Le grand chapeau de paille d'Armance, sa taille noble, les grosses bou< les de cheveux qui B'échappaienl sur ses joues, et faisaient un

contraste charmant avec ses regards si pénétrant! et Cependant si doux, il cherchait à tout graver dans son âme. Mais ces regards si riants à mesure qu'Armance approchait perdaient bien vite leur air de bonheur. Elle trouvai! quelque chose de sinistre dans la manière d'être d'Octave. Bile remarqua que ses vêtements étaient trempés d eau

1011e lui dit d'une Voix que l'émotion faisait trembler :

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