TALENT D'IMITER EXACTEMENT, SANS QUOI ON N'EST PAS PEINTRE
14 juin 1828. — Le premier mérite d'un jeune peintre est de savoir imiter parfaitement ce qu'il a sous les yeux, que ce soit la tète d'une jeune fille ou le bras d'un squelette. C'est avec ce talent qu'il pourra parvenir à copier exactement la tête idéale de Tancrède pleurant la mort de Clorinde ou celle de Napoléon à Sainte-Hélène regardant la mer. C'est son imagination qui créera le modèle qu'il doit copier, si toutefois après avoir appris les parties matérielles de son art, la couleur, le clair-obscur et le dessin, il se trouve avoir une âme qui lui fournisse des sujets. Si cette ame l'entraîne à peindre des scènes trop au-dessus de la teneur prosaïque de la vie de tous les jours, on louera peut-être son tableau sur parole, mais très peu de gens en sentiront réellement le mérite.
Les marchanda hollandais, le duc de Choiseul, ministre de Louis XV, et des milliers d'amateurs payent au poids de l'or un tableau représentant une grosse cuisinière ratissant le dos d'un cabillaud, pourvu que ce tableau réunisse les trois parties matérielles de la peinture. Les formes énormes «les Nymphes de Rubans [Vie d<: Henri IV au Louvre), les figures Bouvenl insignifiantes du Titien font la conquête «les hommes un peu moins dépourvus d'âme. Enfin, les trois quarts des voyageurs français se trouveraient bien en peine d'avoir un tête-à-tête avec une des madones de Raphaël : leur vanité souffrirait étrangement, et il- finiraient par l.i prendre en guignon; ils Lui reprocheraient de la hauteur el s'en croiraient méprisés.