PROMENADES DANS ROME 1G
C'est précisément parce qu'il est mené par un gouvernement à peu près juste (à l'omnipotence près de l'aristocratie), que l'Anglais n'est pas obligé, dix fois par mois, de se décider dans de petits cas hasardeux qui peuvent fort bien par la suite le mener à sa ruine, ou même en prison et à la mort.
Le Français aura de la bonté et une bravoure brillante; rien ne le rendra triste, rien ne l'abattra; il ira au bout du monde et en reviendra, comme Figaro, faisant la barbe à tout le monde. Peut-être il vous amusera par le brillant et l'imprévu de son esprit (je parle toujours du Français de 1780); mais, comme homme, c'est un être moins énergique, moins remarquable, plus vite lassé par les obstacles que le Romain. Amusé toute la journée par quelque chose, le Français ne jouira pas du bonheur avec la même énergie que le Romain, qui, le soir, arrive chez sa maîtresse avec une ame vierge d'émotions ; donc il ne fera pas de si grands sacrifices pour l'obtenir. Que si vous dirigez autrement votre choix et que, dans ces troupes de cent hommes appartenant aux trois peuples, vous choisissiez les plus dépourvus d'éducation et de culture, la supériorité de la race romaine sera plus frappante encore. C'est que l'éducation, loin de rien faire pour le Romain, agit en sens inverse; c'est que le gouvernement et la civilisation agissent contre la vertu et le travail, et lui enseignent sans le vouloir le crime et la fraude. Par exemple, le gouvernement traite avec les assassins : que peut-il faire de pis? Leur manquer de parole, et il n'y manque pas.
Les actions de peu d'importance qui remplissent la journée d'un petit marchand, comme celui qui vient de me vendre le portrait de Béatrix Cenci, prennent, en moins de cinquante ans, la couleur du gouvernement, et se décident par des moyens analogues et d'après les mêmes habitudes morales que les actions importantes.
Si vous me répondez par de l'emphase et de la philosophie allemande, nous parlerons d'autre chose; mais si vous m'estimez assez pour être de bonne foi, vous verrez par ces pourquoi, rapidemment esquissés, comment il se fait que la plante homme est plui
robuste et plus grande à Rome que partout ailleurs. Sous un bon gouvernement, elle ferait de plus grandes choses, mais aurait besoin, pour vivre, de moins d'énergie, et par conséquent serait moins belle. Je ne vous demande point de me croire sur parole; seulement, si jamais vous allez devers Rome, ouvrez les yeux et cachez ce livre.