‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 56 sur 93 · partie du sacrifice pour lequel son pire me paye · texte numérisé non relu

partie du sacrifice pour lequel son pire me paye

Kn arrivant dans La salle à manger, Julien fui distrait de son humeur par Le grand deuil de Mlle de La Mole, qui le frappa d'autant (dus qu'aucune autre; personne de li famille a'étail en noir.

Après dîner, il se trouva tout à foit débarrassé de i l'enthousiasme qui l'avait, obsédé bewts La

journée. Par bonheur, L'académicien qui savait Le Latin était de ce dîner. ■ Voilà l'homme <pii se moquera le

LE ROUGE ET LE NOIR 23a

moins de moi, se dit .Julien, si, rumine je l« présume,

ma question sur le deuil de Mlle de La Mole est une gaucherie. »

« Mathilde le regardait avec une expression singulière. Voilà bien la coquetterie des femmes de ce paya telle que Mme de Rénal me l'avait peinte, se dit Julien. Je n'ai pas été aimable pour elle ce matin, je n'ai pas cédé à la fantaisie qu'elle avait de causer. J'en augmente de prix à ses yeux. Sans doute le diable n'y perd rien. Plus tard, sa hauteur dédaigneuse saura bien se venger. Je la mets à pis taire. Quelle différence avec ce que j'ai perdu ! (juel naturel charmant! quelle naïveté! Je savais ses pensées avant elle; je les voyais naître; je n'avais pour antagoniste, dans son cœur, que la peur de la mort de ses enfants; c'était une affection raisonnable et naturel le, aimable même pour moi qui en souffrais. J'ai été un sot. Les idées que je me faisais de Paris m'ont empoché d'apprécier cette femme sublime.

« Quelle différence, grand Dieu! et qu'est-ce que je trouve ici? De la vanité sèche et hautaine, toutes les nuances de l'amour-propre et rien de plus. »

On se levait de table. « Ne laissons pas engager mon académicien », se dit Julien. Il s'approcha de lui comme on passait au jardin, prit un air doux et soumis, et partagea sa fureur contre le succès d'IIcrria/ii.

« Si nous étions encore au temps des lettres de cachet!... dit-il.

— Alors, il n'eût pas osé », s'écria l'académicien avec un geste à la Ta 1 ni a.

A propos d'une fleur, Julien cita quelques mots des Géorgiçite* de Virgile, et trouva que rien n'était égal

aux vers de l'abbé Delille. En un mot, il flatta l'ac.nlrmicien de toutes les façons. Après quoi, de l'air le plus indifférant : « Je supposes lui dit-il, que Mlle de La Mole a hérité de quelque oncle dont elle porte le deuil.

— Quoi, vous êtes de la maison, dit L'académicien en

s'arrétant tout court, et vous ne savez pas sa folie? Au fait, il est étrange que sa mère lui permette de telles choses; niais, entre nous.ee n'est pas preeisi nient par la force du caractère qu'on brille dans cette maison. Mlle Mathilde eu a pour eux tous, et les mène. Col

aujourd'hui le 30 avril! » et l'académicien s'arrêta en regardant Julien d'un air fin. Julien sourit de l'air le plus spirituel qu'il put.

« Quel rapport peut-il y avoir entre mener toute une maison, porter une robe noire, et le 30 avril? se disait-il. Il faut que je sois encore plus gauche que je ne le pensais.

« Je vous avouerai..., dit-il à l'académicien, et son œil continuait à interroger. — Faisons un tour de jardin, dit l'académicien, entrevoyant avec ravissement l'occasion de faire une longue narration élégante.

— Quoi! est-il bien possible que vous ne sachiez pas ce qui s'est passé le 30 avril 1574?

— Et où? dit Julien étonné.

■ — En place de Grève. »

Julien était si étonné, que ce mot ne le mit pas au fait. La curiosité, l'attente d'un intérêt tragique, si en rapport avec son caractère, lui donnaient ces yeux brillants qu'un narrateur aime tant à voir chez la personne qui écoute. L'académicien, ravi de trouver une oreille vierge, raconta longuement à Julien comme quoi, le 30 avril 1574, le plus joli garçon de son siècle, Boniface de La Mole, et Annibal de Coconasso, gentilhomme piémontais, son ami, avaient eu la tête tranchée en place de Grève. La Mole était l'amant adoré de la reine Marguerite de Navarre; « et remarquez, ajouta l'académicien, que Mlle de La Mole s'appelle Mathilde-Marguerite. La Mole était en même temps le favori du duc d'Alençon et l'intime ami du roi de Navarre, depuis Henri IV, mari do sa maîtresse. Le jour du mardi gras de cette année 1574, la cour se trouvait à Saint-Germain avec le pauvre roi Charles IX, qui s'en allait mourant. La Mole voulut enlever les princes ses amis, que la reine Catherine de Médicifl retenait comme prisonniers à la cour. Il fit avancer deux cents chevaux sous les murs de Saint- Germain; le duc d'Alençon eut peur, et La Mole fut jeté au bourreau.

« Mais ce <pii touche Mlle Mathilde, ce qu'elle m'a avoué elle-même, il y a sept à huit ans, quand elle en avait douze, car c'est une tête, une tête!... et l'académicien leva les yeux au ciel; ce qui l'a frappée dans cette

catastrophe politique, c'est que la reine Marguerite de Navarre, cachée dans une maison de la place do Grève, osa faire demander au bourreau la tête de son amant. Et la nuit suivante, à minuit, elle prit cette tête dans sa voiture, et alla l'enterrer elle-même dans une chapelle située au pied de la colline de Montmartre.

— Est-il possible? s'écria Julien touché.

— Mlle Mathilde méprise son frère, parce que, comme vous le voyez, il ne songe nullement à toute cette histoire ancienne, et ne prend point le deuil le 30 avril. C'est depuis ce fameux supplice , et pour rappeler l'amitié intime de La Mole pour Goconasso, lequel Goconasso, comme un Italien qu'il était, s'appelait Annibal, que tous les hommes de cette famille portent ce nom. Et, ajouta l'académicien en baissant la voix, ce Coconasso fut, au dire de Charles IX lui-même, l'un des plus cruels assassins du 24 août 1572. Mais comment est-il possible, mon cher Sorel, que vous ignoriez ces choses, vous, commensal de cette maison?

— Voilà donc pourquoi, deux fois à dîner, Mlle de La Mole a appelé son frère Annibal. Je croyais avoir mal entendu.

— C'était un reproche. Il est étrange que la marquise souffre de telles folies.... Le mari de cette grande fille en verra de belles! »

Ce mot fut suivi de cinq ou six phrases satiriques. La joie et l'inimitié qui brillaient dans les yeux de l'académicien choquèrent Julien. « Nous voici deux domestiques occupés à médire de leurs maîtres, pensa* t-il. Mais rien ne doit m'étonner de la part de cet homme d'académie. » Un jour, Julien l'avait surpris aux genoux de la marquise de La Mole; il lui demandait une recette de tabac pour un neveu de province.

Le soir, une petite femme de chambre de Mlle de La Mole, qui faisait la cour à Julien, lui donna cette idée que le deuil de sa maîtresse n'était point pris pour attirer les regards. Cette bizarrerie tenait au fond de son caractère. Elle aimait réellement ce La Mole, amant aimé de la reine la plus spirituelle de son siècle, et qui mourut pour avoir voulu rendre la liberté à ses amis. Et quels amis ! le premier prince du sang et Henri IV.

Accoutumé au naturel pariait qui brillait dans toute la conduite, de Mme do Rénal, Julien ne voyait qu'affectation dans toutes les femmes de Paris et, pour peu qu'il fût disposé à la tristesse, ne trouvait rien à leur dire. ÎVille de La Mule lit exception.

Il commençait à ne plus prendre pour de la sécheresse de cœur le genre de beauté qui tient à la noblesse du maintien. Il eut de longues conversations avec Mlle de La Mole, qui, quelquefois après dîner, se promenait avec lui dans le jardin, le long des fenêtres ouvertes du salon. Elle lui dit un jour qu'elle lisait l'histoire de d'Aubigné et Brantôme. « Singulière lecture, pensa Julien; et la marquise ne lui permet pas de lire les romans de Walter Scott! »

Un jour elle lui raconta, avec ces yeux brillants de plaisir qui prouvent la sincérité de l'admiration, ce trait d'une jeune femme du règne de Henri III, qu'elle venait de lire dans les Mémoires de l'Etoile : trouvant son mari infidèle, elle le poignarda.

L amour-propre de Julien était flatté. Une personne environnée de tant de respects, et qui, au dire de l'académicien, menait toute la maison, daignait lui parler d'un air qui pouvait presque ressembler à de l'a initié.

«Je m'étais trompé, pensa bientôt Julien ; ce n'est p*g de la familiarité, je ne suis qu'un confident de tragédie, c'est le besoin de parler. Je passe pour Bavant dans celte famille. Je m'en vais lire Brantôme, d'Aubigné, l'Étoile. Je pourrai contester quelques-unes des anecdoctes dont me parle Mlle de La Mole. Je veux sortir de ce rôle de confident passif. »

Peu à peu, ses conversât ions avec cette jeune fille,

d'un maintien si imposant et en même tempi si aisé, devinrenl plus intéressantes. Il oubliait son triste rôle

de plébéien révolté. Il la trouvait savante, et même raisonnable, Ses opinions dans le jardin étaient bien

différentes ds celles qu'elle avouait an salon. Quelquefoi elle avait avec lui un enthousiasme et une frnn- ( bise <|ni formaient un contraste parfait avec sa manière

d'étrs ordinaire, bï altière et vj froide,

<• Les guerrei delà LigUe Sont les tempi héroïques de

li l rance, lui disait*elle on jour, avec des \eu^ étinct-

lants de génie et d'enthousiasme. Alors chacun se battait pour obtenir une certaine chose qu'il désirait pour faire triompher >«> n parti, h non pas pour gagner platement une croii comme du temps de votre empereur. Convenez qu'il 3 avait moins d égoïsme et de petit J'aime ce siècle.

— Et Bonifacc do La Mole en fut le héros, lui dit-il.

— Du moins il fut aimé comme peut-être il est doux de l'être. Quelle femme actuellement vivante n'aurait horreur de toucher à la tête de son amant décapité? ■

Mme de La Mole appela sa fille. L'hypocrisie, pour être utile, doit se cacher; et Julien, comme on voit, avait fait à Mlle de La Mole une demi-confidence sur sou admiration pour Napoléon.

« Voilà l'immense avantage qu'ils ont sur nous, se dit Julien resté seul au jardin. L'histoire de leurs aïeux les élève au-dessus des sentiments vulgaires, et ils n'ont pas toujours à songer à leur subsistance! Quelle misère! ajoutait-il avec amertume, je suis indigne de raisonner sur ces grands intérêts. Ma vie n'est qu'une suite d'hypocrisies, parce que je n'ai pas mille francs de rente pour acheter du pain.

— A quoi rêvez-vous là, monsieur? » lui dit Mathilde, qui revenait en courant.

Julien était las de se mépriser. Par orgueil, il dit franchement sa pensée. Il rougit beaucoup en parlant de sa pauvreté à une personne aussi riche. Il chercha à bien exprimer par son ton fier qu'il ne demandait rien. Jamais il n'avait semblé aussi joli à Mathilde; elle lui trouva une expression de sensibilité et de franchise qui souvent lui manquait.

A moins d'un mois de là, Julien se promenait pensif dans le jardin de l'hôtel de La Mole; mais sa figure n'avait plus la dureté et la roguerie philosophe qu'y imprlmait la sentiment continu de son infériorité. 11 venait de reconduire jusqu'à la porte du salon .Mlle do La Mole, qui prétend ail s'être t'ait mal au pied en courant avec son frère.

« Elle s'esl appuyée sur mon bras d'une façon bien singulière! se disait Julien. Suis-je un fat, OU serait-il vrai qu'elle a du goût pour moi? Elit m'écoule d'un air si

doux, même quand je lui avoue toutes les souffrances de mon orgueil! Elle qui a tant de fierté avec tout le monde! On serait bien étonné au salon si on lui voyait cette physiononie. Très certainement, cet air doux et bon, elle ne l'a avec personne. »

Julien cherchait à ne pas s'exagérer cette singulière amitié. Il la comparait lui-même à un commerce armé. Chaque jour en se retrouvant, avant de reprendre le ton presque intime de la veille, on se demandait presque : Serons-nous aujourd'hui amis ou ennemis? Julien avait compris que se laisser offenser impunément une seule fois par cette fille si hautaine, c'était tout perdre. « Si je dois me brouiller, ne vaut-il pas mieux que ce soit de prime abord, en défendant les justes droits de mon orgueil, qu'en repoussant les marques de mépris dont serait bientôt suivi le moindre abandon de ce que je dois à ma dignité personnelle? »

Plusieurs fois, en des jours de mauvaise humeur, Mathildc essaya de prendre avec lui le ton d'une grande dame; elle mettait une rare finesse à ces tentatives, mais Julien les repoussait rudement.

Un jour, il l'interrompit brusquement. « Mlle de La Mole a-t-elle quelque ordre à donner au secrétaire de son père? lui dit-il, il doit écouter ses ordres et les exécuter avec respect; mais, du reste, il n'a pas un mot à lui adresser. Il n'est point payé pour lui communiquer ses pensées. »

Cette manière d'être et les singuliers doutes qu'avait Julien firent disparaître l'ennui qu'il trouvait régulièrement dans ce salon si magnifique, mais où l'on avait peur de tout, et où il n'était convenable de plaisanter de rien.

« Il serait plaisant qu'elle m'aimAt! Qu'elle m'aime ou non, continuait Julien, j'ai pour confidente intime une lille d'esprit, devant Laquelle je vois trembler ton i >• La maison, et, plus que tous les autres, le marquis de Groisenois. Ce jeune nomme si poli, si doux, si brave, el qui réunit tous les avantages de naissance et de fortune dont un seul me mettrait le cœur si à L'aise I II en est amoureux fou, il doit l'épouser. Que de Lettres M. de La Ifole m'a fait écrire aux deux notairei pour

arranger le contrat! Et moi qui me vois si subalterne la plume à la main, deux heures après, ici, clans le jardin, je triomphe de ce jeune homme si aimable : car, enfin, les préférences sont frappantes, directes. Peutêtre aussi elle hait en lui un mari futur. Elle a assez de hauteur pour cela. Et les bontés qu'elle a pour moi, je les obtiens à titre de confident subalterne!

« Mais non, ou je suis fou, ou elle me fait la cour; plus je me montre froid et respectueux avec elle, plus elle me recherche. Ceci pourrait être un parti pris, une affectation; mais je vois ses yeux s'animer quand je parais à l'improviste. Les femmes de Paris savent-elles feindre à ce point? Que m'importe! j'ai l'apparence pour moi, jouissons des apparences. Mon Dieu, qu'elle est belle ! Que ses grands yeux bleus me plaisent, vus de près, et me regardant comme ils le font souvent! Quelle différence de ce printemps-ci à celui de l'année passée, quand je vivais malheureux et me soutenant à force de caractère, au milieu de ces trois cents hypocrites méchants et sales 1 J'étais presque aussi méchant qu'eux. »

Dans les jours de méfiance : « Cette jeune fille se moque de moi, pensait Julien. Elle est d'accord avec son frère pour me mystifier. Mais elle a l'air de tellement mépriser le manque d'énergie de ce frère! Il est brave, et puis c'est tout, me dit-elle. Il n'a pas une pensée qui ose s'écarter de la mode. C'est toujours moi qui suis obligé de prendre sa défense. Une jeune fille de dix-neuf ans ! A cet âge peut-on être fidèle à chaque instant de la journée à l'hypocrisie qu'on s'est prescrite?

« D'un autre côté, quand Mlle de La Mole fixe sur moi ses grands yeux bleus avec une certaine expression singulière, toujours le comte Norbert s'éloigne. Ceci m'est suspect; ne devrait-il pas s'indigner de ce que sa sœur distingue un domestique de leur maison? car j'ai entendu le duc de Chaulnes parler ainsi de moi. » A ce souvenir la colère remplaçait tout autre sentiment. «« Est-ce amour du vieux langage chez ce duc maniaque?

« Eh bien, elle est jolie! continuait Julien avec des regards de tigre. Je l'aurai, je m'en irai ensuite, et malheur à qui me troublera dans ma fuite! »

Cotte idée devint l'unique affaire de Julien; il ne pouvait plus penser à rien autre chose. Ses journées passaient comme des heures.

A chaque instant, cherchant à s'occuper de quelque affaire sérieuse, sa pensée abandonnait tout, et il se réveillait un quart d'heure après, le cœur palpitant, la tête troublée, et rêvant à oette idée : M'aime-t-elle?

Mathilcle de La Mole, désireuse d'éprouver une passion hors de l'ordre commun, a fait les premiers pas. Elle a écrit plusieurs lettres à Julien; la troisième et dernière contenait ces mots, qui la font pâlir :

« J'ai besoin de vous parler : il faut que je vous parle, ce soir; au moment où une heure après minuit sonnera, trouvez-vous dans le jardin. Prenez la grande échelle du jardinier auprès du puits; placez-la contre ma fenêtre et montez chez moi. Il fait clair de lune : n'importe. »

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