LE JUGEMENT
Enfin parut ce jour, tellement redouté de Mme de Rénal et de Mathilde.
L'aspect étrange de la ville redoublait leur terreur, et ne laissait pas sans émotion même l'âme ferme de Fouqué. Toute la province était accourue à Besancon pour voir juger cette cause romanesque.
Depuis plusieurs jours, il n'y avait plus de place dans les auberges. M. le Président des assises était assailli par des demandes de billets; toutes les dames de la ville voulaient assister au jugement; on criait dans les rues le portrait de Julien, etc., etc.
Matbilde tenait en réserve, pour ce moment, suprême, une lettre écrite en entier par la main de monseigneur l'évêque de ***. Ce prélat, qui dirigeait l'Eglise de France et faisait des évêques, daignait demander l'acquittement de Julien. La veille du jugement, Matbilde porta cette lettre au tout-puissant grand vicaire.
A la fin de l'entrevue, comme elle s'en allait fondant en larmes : « Je réponds de la déclaration du jury, lui dit M. de Frilair sortant enfin de sa réserve diplomatique, et presque ému lui-même. Parmi les douze personnes chargées d'examiner si le crime de votre protégé est constant, et surtout s'il y a eu préméditation, je compte six amis dévoués à ma fortune, et je leur ai fait entendre qu'il dépendait d'eux de me porter à l'épiscopat. Le baron Yalenod, que j'ai fait maire de Verrières, dispose entièrement de deu* de ses administrés, MM. de Moirod et de Gbolin. A la vérité, le sort nous a donné pour cette affaire deux jurés fort mal pensants; mais, quoique ultra-libéraux, ils sont fidèles à nus ordres dans les grandes occasions, et je les ai fait prier de voter comme M. Valenod. J'ai appris qu'un sixième juré industriel, immensément riche et bavard libéral, aspire en secret à une fourniture au ministère de la guerre, et sans doute il ne voudrait pas ino déplaire. Je lui ai fait dire que M. de Valenod a mon dernier mot.
— Et quel est ce M. Valenod? dit Matbilde inquiète.
— Si vous le connaissiez, vous ne pourriez douter du succès. C'est un parleur audacieux, impudent, grossier, fait pour mener des sots. 1814 L'a pris ;i la mî
el je vais en faire un préfet. Il est capable de battre les
autres jurés s'ils ne veulent pas voter à sa gui-
Matbilde fut un peu rassurée.
Un»' autre discussion l'attendait dans la soirée. Pour
ne p.'is prolonger une scène désagréable et dont à ses
LE HOUGE ET LE NOIH 363
yeux le résultat était certain, Julien était résolu à ne pas prendre la parole.
« Mon avocat parlera, dit-il à Mathildd. Je ne serai que trop longtemps exposé en spectacle à tous mes ennemis. Ces provinciaux ont été choqués de la fortune rapide que je vous dois, et, croyez-m'en, il n'en est pas qui ne désire ma condamnation, sauf à pleurer comme un sot quand on me mènera à la mort.
— Ils désirent vous voir humilié, il n'est que trop vrai, répondit Mathilde, mais je ne les crois point cruels. Ma présence à Besançon et le spectacle de ma douleur ont intéressé toutes les femmes; votre jolie figure fera le reste. Si vous dites un mot devant vos juges, tout l'auditoire est pour vous, etc., etc. »
Le lendemain à neuf heures, quand Julien descendit de sa prison t>our aller dans la grande salle du Palais de Justice, ce fut avec beaucoup de peine que les gendarmes parvinrent à écarter la foule immense entassée dans la cour. Julien avait bien dormi, il était fort calme, et n'éprouvait d'autre sentiment qu'une pitié philosophique pour cette foule d'envieux qui, sans cruauté, allaient applaudir à son arrêt de mort. Il fut bien surpris lorsque, retenu plus d'un quart d'heure au milieu de la foule, il fut obligé de reconnaître que sa présence inspirait au public une pitié tendre. Il n'entendit pas un seul propos désagréable. « Ces provinciaux sont moins méchants que je ne le croyais, se dit-il ».
En entrant dans la salle du jugement, il fut frappé de l'élégance de l'architecture. C'était un gothique propre, et une foule de jolies petites colonnes taillées dans la pierre avec le plus grand soin. Il se crut en Angleterre.
Mais bientôt toute son attention fut absorbés par douze ou quinze jolies femmes qui, placées vis-à-vis de la Bellette de l'accusé, remplissaient les trois balcons au-dessus des juges et des jurés. En se retournant vers le public, il vit que la tribune circulaire qui règne audessus de l'amphithéâtre était remplie de femmes : la plupart étaient jeunes et lui semblèrent fort jolies; leurs yeux étaient, brillants el remplis d'intérêt. Dans Le reste de la salle, la foule était énorme; on se battait aux
portes, et les sentinelles ne pouvaient obtenir le silence.
Quand tous les yeux qui cherchaient Julien s'aperçurent de sa présence, en le voyant occuper la place un peu élevée réservée à l'accusé, il fut accueilli par un murmure d'étonnement et de tendre intérêt.
On eût dit ce jour-là qu'il n'avait pas vingt ans; il était mis fort simplement, mais avec une grâce parfaite; ses cheveux et son front étaient charmants; Mathilde avait voulu présider elle-même à sa toilette;. La pâleur de Julien était extrême. A peine assis sur la sellette, il entendit dire de tous côtés : « Dieu! comme il est jeune!... Mais c'est un enfant... Il est bien mieux que son portrait. »
« Mon accusé, lui dit le gendarme assis à sa droite, voyez-vous ces six dames qui occupent ce balcon? » Le gendarme lui indiquait une petite tribune en saillie au-dessus de l'amphithéâtre où sont placés les jurés. « C'est Mme la Préfète, continua le gendarme, à côté Mme la marquise de M***, celle-là vous aime bien; je l'ai entendue parler au juge d'instruction. Après c'est Mine Derville.
— Mme Derville! » s'écria Julien, et une vive rougeur couvrit son front. Au sortir d'ici, pensa-t-il, elle va écrire à Mme de Rénal. Il ignorait l'arrivée de Mme de Rénal à Besancon.
Les témoins furent bien vite entendus. Dès les premiers mots de l'accusation soutenue par l'avocat général, deux de ces dames placées dans le petit balcon, tout à fait en face de Julien, fondirent en larmes. « Mme Derville ne s'attendrit point ainsi », pensa Julien. Cependant il remarqua qu'elle était fort rouge.
L'avocat général faisait du pathos en mauvais français sur la barbarie du crime commis; Julien observa que les voisines de Mme Derville avaient l'air de le désapprouver vivement. Plusieurs curés, apparemment de la connaissance de ces dames, leur parlaient et semblaient les rassurer. «Voilà qui no laisse pas que d'être de bon augure », pensa Julien.
Jusque-là il s'était senti pénétré d'un mépris sans mélange pour tous les hommes qui assistaient au juger
ment. L'éloquence plate de l'avocat général augmenta ce sentiment de dégoût. Mais peu à peu la sécheresse d'âme de Julien disparut devant les marques d'intérêt dont il était évidemment l'objet.
Il fut content de la mine ferme de son avocat. « Pas de phrases », lui dit-il tout bas comme il allait prendre la parole.
« Toute l'emphase pillée à Bossuet, qu'on a étalée contre vous, vous a servi », dit l'avocat. En effet, à peine avait-il parlé pendant cinq minutes, que presque toutes les femmes avaient leur mouchoir à la main. L'avocat, encouragé, adressa aux jurés des choses extrêmement fortes. Julien frémit, il se sentait sur le point de verser des larmes. « Grand Dieu! que diront mes ennemis? »
Il allait céder à l'attendrissement qui le gagnait, lorsque, heureusement pour lui, il surprit un regard insolent de M. le baron de Valenod.
« Les yeux de ce cuistre sont flamboyants, se dit-il; quel triomphe pour cette âme basse! Quand mon crime n'aurait amené que cette seule circonstance, je devrais le maudire. Dieu sait ce qu'il dira de moi à Mme de Rénal! »
Cette idée effaça toutes les autres. Bientôt après, Julien fut rappelé à lui-môme par les marques d'assentiment du public. L'avocat venait de terminer sa plaidoirie. Julien se souvint qu'il était convenable de lui serrer la main. Le temps avait passé rapidement.
On apporta des rafraîchissements à l'avocat et à l'accusé. Ce fut alors seulement que Julien fut frappé d'une circonstance : aucune femme n'avait quitté l'audience pour aller dîner.
« Ma foi, je meurs de faim, dit l'avocat, et vous?
— Moi de même, répondit Julien.
— Voyez, voilà Mme la Préfète qui reçoit aussi son dîner, lui dit l'avocat en lui indiquant le petit balcon. Bon courage, tout va bien. » La séance recomment ...
Comme le président faisait son résumé, minuit sonna. Le président fut obligé de s'interrompre; au milieu du silence, de l'anxiété universelle, le retentissement de la cloche de L'horloge remplissait la salle.
« Voilà le dernier de mes jours qui commence »,
pensa Julien. Bientôt, il se sentit enflammé par l'idée du devoir. Il avait dominé jusque-là son attendrissement, et gardé sa résolution de ne point parler; mais quand le président des assises lui demanda s'il avait quelque chose à ajouter, il se leva. Il voyait devant lui les yeux de Mme Derville qui, aux lumières, lui semblèrent bien brillants. « Pleurerait-elle, par hasard? » pensa-t-il.
« Messieurs les jurés,
« L'horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la mort, me fait prendre la parole. Messieurs, je n'ai point l'honneur d'appartenir à votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s'est révolté contre la bassesse de sa fortune.
« Je ne vous demande aucune grâce, continua Julien en affermissant sa voix. Je ne me fais point illusion, la mort m'attend : elle sera juste. J'ai pu attenter aux jours de la femme la plus digne de tous les respects, de tous les hommages. Mme de Rénal a été pour moi comme une mère. Mon crime est atroce, et il fut prémédité. J'ai donc mérité la mort, messieurs les jurés. Mais quand je serais moins coupable, je vois des hommes qui, sans s'arrêter à ce (pie ma jeunesse peut mériter de pitié, voudront punir en moi et décourager
à jamais cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et l'audace de se mêler à ce que l'orgueil des gens riches appelle la société.
« Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec, d'autant plus de sévérité, que dans le fait je ne suis point juge par mes pairs. Je ne vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais uniquement des bourgeois indignés »
Pendant vingt minutes, Julien parla sur ce ton; il dit tniil ce qu'il avait sur le. cieur; l'avocat général, qui
aspirait aux faveurs de L'aristocratie, bondissait sur son
mais malgré le tour un peu abstrait que Julien
avail donnée la discussion, toutes lesfemmes fondaient
en Larmes. Mme Derville elle-même avait bod mouchoir
LE HOtIGE ET LE NOIR 267
sur ses yeux. Avant de finir, Julien revint à la prémédita lion, à son repentir, au respect, à l'adoration filiale et sans bornes que, dans des temps plus heureux, il avait pour Mme de Rénal.... Mme Derville jeta un cri et s'évanouit.
Une heurt' sonnait comme les jurés se retiraient dans leur chambre. Aucune femme n'avait abandonné sa place; plusieurs hommes avaient les larmes aux yeux. Les conversations furent d'abord très vives; mais peu à peu, la décision du jury se faisant attendre, la fatigue générale commença à jeter du calme dans l'assemblée. Ce moment était solennel; les lumières jetaient moins d'éclat. Julien, très fatigué, entendait discuter auprès de lui la question de savoir si ce relard était de bon ou de mauvais augure. Il vit avec plaisir que tous les vœux étaient pour lui; le jury ne revenait point, et cependant aucune femme ne quittait la salle.
Gomme deux heures venaient de sonner, un grand mouvement se fit entendre. La petite porte de la chambre des jurés s'ouvrit. M. le baron de Valcnod s'avança d'un pas grave et théâtral, il était suivi de tous les jurés. Il toussa, puis déclara qu'en son âme et conscience la déclaration unanime du jury était que Julien Sorcl était coupable de meurtre, et de meurtre avec préméditation : cette déclaration entraînait la peine de mort; elle fut prononcée un instant après. Julien regarda sa montre, et se souvint de M. de Lavalette; il était deux heures un quart. « C'est aujourd'hui vendredi, pensa-t-il.
« Oui, mais ce jour est heureux pour le Valenod, qui me condamne.... Je suis trop surveillé pour que Mathilde
puisse me sauver comme fit Mme de Lavalette Ainsi,
lans trois jours, à cette même heure, je saurai à quoi m'en tenir sur le grand peut-être. »
En ce moment il entendit un cri et fut rappelé aux choses de ce monde. Les femmes autour de lui samrlo-
taient; il vit que toutes les figures étaient tournées rers une petite tribune pratiquée dans le couronnement d'un pilastre gothique. Il sut plus tard que Mathilde s'y était Cachée. Comme le cri ne se renouvela pas, tout le monde se remit à regarder Julien, auquel les
gendarmes cherchaient à faire traverser la foule.
« Tâchons de ne pas apprêter à rire à ce fripon de Valenod, pensa Julien. Avec quel air contrit et patelin il a prononcé la déclaration qui entraîne la peine de mort! tandis que ce pauvre président des assises, tout juge qu'il est depuis nombre d'années, avait la larme à l'œil en me condamnant. Quelle joie pour le Valenod de se venger de notre ancienne rivalité auprès de Mme de Rénal!... Je ne la verrai donc plus! C'en est fait.... Un dernier adieu est impossible entre nous, je le sens.... Que j'aurais été heureux de lui dire toute l'horreur que j'ai de mon crime!
« Seulement ces paroles : « Je me trouve justement condamné. »
Julien a été conduit dans la chambre des condamnés à mort. Mathilde est désolée, et à mesure qu'il se détache de la vie, il fait souffrir par son attitude l'aristocratique jeune fille. C'est Mme de Rénal qu'il regrette, Mme de Rénal qui vient à son tour dans la prison et qui resterait là jusqu'au dernier jour si son mari ne la rappelait pas à Verrières. Cette séparation est cruelle pour Julien ; il se débarrasse du prêtre qui aspire à le confesser pour se faire à lui-même une bonne réclame, et il se prépare à la mort :
Dès qu'il fut sorti, Julien pleura beaucoup, et pleura de mourir. Peu à peu il se dit que, si Mme de Rénal eût été à Besançon, il lui eût avoué sa faiblesse.
Au moment où il regrettait le plus l'absence de cette femme adorée, il entendit le pas de Mathilde.
« Le pire des malheurs en prison, pcnsa-t-il, c'est de ne pouvoir fermer sa porte. » Tout ce que Mathilde Lui dit ne lit (jue l'irriter.
Elle lui raconta que le jour du jugement, M. de Valenod ayant en poche sa nomination de préfet, avail osé se moquer de M. de Frilair et se, donner le plaisir do
]<■ condamner à mort.
« Quelle idée a eue votre ami, vient de me «lire M. de Frilair, d'aller réveiller et attaquer la petite vanité de celle, aristocratie bourgeoise! Pourquoi parler de caslc'l II leur a Indiqué ce qu'ils devaient faire dam
leur intérêt politique : ces nigauds n'y songeaient pas et étaient prêts à pleurer. Cet intérêt de caste est venu masquer à leurs yeux l'horreur de condamner à mort. Il faut avouer que M. Sorel est bien neuf aux affaires. Si nous ne parvenons pas à le sauver par le recours en grâce, sa mort sera une sorte de suicide »
Mathilde n'eut garde de dire à Julien ce dont elle ne se doutait pas encore : c'est que l'abbé de Frilair, voyant Julien perdu, croyait utile à son ambition d'aspirer à devenir son successeur.
Presque hors de lui, à force de colère impuissante et de contrariété : « Allez écouter une messe pour moi, dit-il à Mathilde,. et laissez-moi un instant de paix. » Mathilde, déjà fort jalouse des visites de Mme de Rénal, et qui venait d'apprendre son départ, comprit la cause de l'humeur de Julien et fondit en larmes.
Sa douleur était réelle; Julien le voyait et n'en était que plus irrité. Il avait un besoin impérieux de solitude, et comment se la procurer?
Enfin, Mathilde, après avoir essayé de tous les raisonnements pour l'attendrir, le laissa seul; presque au même instant Fouqué parut.
« J'ai besoin d'être seul », dit-il à cet ami fidèle.... Et comme il le vit hésiter : « Je compose un mémoire pour mon recours en grâce... du reste... fais-moi un plaisir, ne me parle jamais de la mort. Si j'ai besoin de quelques services particuliers ce jour-là, laisse-moi t'en parler le premier. »
Quand Julien se fut enfin procuré la solitude, il se trouva plus accablé et plus lâche qu'auparavant. Le peu de forces qui restait à cette âme affaiblie avait été épuisé à déguiser son état à Mlle de La Mole et à Fouqué.
Vers le soir une idée le consola.
« Si ce matin, datis le moment où la mort me paraissait si laide, on m'eût averti pour l'exécution, l'œil du public eut été un aiguillon de gloire, peut-être ma démarche eût-elle eu quelque chose d'empesé, comme celle d'un fat timide qui entre dans un salon. Quelques gens clairvoyants, s'il en est parmi ces provinciaux, eussent pu devinor ma faiblesse... mais personne ne l'eut vue. •
Et il se sentit délivré d'une partie de son malheur. « Je suis un lâche en ce moment, se répétait-il en chantant, mais personne ne le saura. >•
Un événement presque plus désagréable encore l'attendait pour le Lendemain. Depuis longtemps, son père annonçait sa visite; ce jour-là, avant le réveil de Julien, le vieux charpentier en cheveux blancs parut dans son cachot.
Julien se sentit faihle, il s'attendait aux reproches les plus désagréables. Pour achever de compléter sa pénible sensation, ce matin-là il éprouvait vivement le remords de ne pas aimer son père.
« Le hasard nous a placés l'un près de l'autre sur la terre, se disait-il pendant que le porte-clefs arrangeait un peu le cachot, et nous nous sommes fait à peu près tout le mal possible. Il vient au moment de ma mort me donner le dernier coup. »
Les reproches sévères du vieillard commencèrent dè9 qu'ils furent sans témoin.
Julien ne put retenir ses larmes. « Quelle indigne faiblesse! se dit-il avec rage. Il ira partout exagérer mon manque de courage; quel triomphe pour le Valenod et pour tous les plats hypocrites qui régnent à Verrières! Ils sont bien grands en France, ils réunissent tous les avantagea sociaux. Jusqu'ici je pouvais au moins me dire : Ils reçoivent de l'argent, il est vrai, tous les honneurs s'accumulent sur eux, mais moi j'ai la noblesse du cœur,
« Et voilà un témoin que tous croiront, et qui rertifiero à tout Verrières, et. en l'exagérant, que j'ai été faible devant la mort! J'aurai été un lâche dans cette épreuve que ton- comprennent! »
Julien était près du désespoir. Il ne tarait comment
renvoyer son père. ]]\ feindre de manière à tromper ce vieillard si clairvoyant se trouvait, en ce moment tout à fait aU-deSSUB de ses forces.
Son esprit parcourait rapidement tous les p"s*i' « J'ai fait des économies! • l'éoria-tril tout à ooup,
Ce moi de génie changea La physionomie du vieillard
. I po-.il ion de Julien
« Gomment dois-je en disposer'.' » continua Julien plus
tranquille. L'effet produit lui avait ôté tout sentiment d'infériorité.
Le vieux charpentier brûlait du désir de ne pas laisser échapper cet argent, dont il semblait que Julien voulait laisser une partie ;> ses frères. Il parla longtemps et avec feu. Julien put être goguenard.
« Eh bien ! le Seigneur m'a inspiré pour mon testament. Je donnerai mille francs à chacun de mes frères et le reste à vous.
— Fort bien, dit le vieillard, ce reste m'est dû : mais puisque Dieu vous a fait la grâce do toucher votre cœur, si vous voulez mourir en bon chrétien, il convient de payer vos dettes. Il y a encore les frais de votre nourriture et de votre éducation que j'ai avancés, et auxquels vous ne songez pas...
— Voilà donc l'amour de père! » se répétait Julien rame navrée, lorsque enfin il fut seul. Bientôt parut le geôlier.
« Monsieur, après la visite des grands parents, j'apporte toujours à mes hôtes une bouteille de bon vin de Champagne. Gela est un peu cher, six francs la bouteille, mais cela réjouit le cœur.
— Apportez trois verres, lui dit Julien avec un empressement d'enfant, et faites entrer deux des prisonniers que j'entends se promener dans le corridor. »
Le geôlier lui amena deux galériens tombés en récidive et qui se préparaient à retourner au bagne. C'étaient des scélérats fort gais et réellement très remarquables par la finesse, le courage et le sangfroid.
« Si vous me donnez vingt francs, dit l'un d'eux à Julien, je vous conterai ma vie en détail. C'est du chenu.
— Mais vous allez me mentir? dit Julien.
— Non pas, répondit-il; mon ami que voilà, et qui est jaloux de mes vingt francs, me dénoncera si je dis faux. »
Son histoire était abominable. Elle montrait un COBUr courageux, où il n'y avait plus qu'une passion, celle de l'argent.
Après leur départ, Julien n'était plus le même
homme. Toute sa colère contre lui-même avait disparu. La douleur atroce, envenimée par la pusillanimité, à laquelle il était en proie depuis le départ de Mme de Rénal, s'était tournée en mélancolie.
« A mesure que j'aurais été moins dupe des apparences, se disait-il, j'aurais vu que les salons de Paris sont peuplés d'honnêtes gens tels que mon père, ou de coquins habiles tels que ces galériens. Ils ont raison, jamais les hommes de salon ne se lèvent le matin avec cette pensée poignante : Gomment dînerai-je? Et ils vantent leur probité! et, appelés au jury, ils condamnent fièrement l'homme qui a volé un couvert d'argent parce qu'il se sentait défaillir de faim!
« Mais y a-t-il une cour, s'agit-il de perdre ou de gagner un portefeuille, mes honnêtes gens de salon tombent dans des crimes exactement pareils à ceux que la nécessité de dîner a inspirés à ces deux galériens....
« Il n'y a point de droit naturel : ce mot n'est qu'une antique niaiserie bien digne de l'avocat général qui m'a donné chasse l'autre jour, et dont l'aïeul a été enrichi par une confiscation de Louis XIV. Il n'y a de droit que lorsqu'il y a une loi pour défendre de faire telle chose, sous peine de punition. Avant la loi, il n'y a de naturel que la force du lion, ou le besoin de l'être qui a faim, qui a froid, le besoin en un mot.... Non, les gens qu'on honore ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n'être pas pris en flagrant délit. L'accusateur que la société lance après moi a été enrichi par une infamie.... J'ai commis un assassinat, et je suis justement condamné, mais, à cette seule action pics, le Valenod qui m'a condamné est cent i<>is plus nuisible à La société.
« Eh hien! ajouta Julien tristement, mais sans colère, malgré son avarice, mon père vaut mieux que tous ces hommes-là. Il ne m'a jamais aimé. .!«■ virus combler la mesure en le déshonorant par une mort infâme. Cette crainte <lc manquer d'argent, cette vue exagérée de la méchanceté des hommes qu'on appelle avarice, lui fait voir un prodigieux motif de consolation et de sécurité
dans une somme de trois on quatre cents louis que je
1,111 Lui Laisser. Un dimanche après dîner, il montrera
son or à tous ses envieux de Verrières. A ce prix, leur dira son regard, lequel d'entre vous ne serait pas charmé d'avoir un fils guillotiné? »
Cette philosophie pouvait être vraie, mais elle était de nature à faire désirer la mort. Ainsi se passèrent cinq longues journées. Il était poli et doux envers Mathilde, qu'il voyait exaspérée par la plus vive jalousie. Un soir Julien songeait sérieusement à se donner la mort. Son Ame était énervée par le malheur profond où l'avait jeté le départ de Mme de Rénal. Rien ne lui plaisait plus, ni dans la vie réelle, ni dans l'imagination. Le défaut d'exercice commençait à altérer sa santé et à lui donner le caractère exalté et faible d'un jeune étudiant allemand. Il perdait cette mâle hauteur qui repousse par un énergique jurement certaines idées peu convenables dont l'àme des malheureux est assaillie.
« J'ai aimé la vérité.... Où est-elle?... Partout hypocrisie, ou du moins charlatanisme, même chez les plus vertueux, même chez les plus grands » ; et ses lèvres prirent l'expression du dégoût.... « Non, l'homme ne peut pas se fier à l'homme.
« Mme de ***, faisant une quête pour ses pauvres orphelins, me disait que tel prince venait de donner dix louis; mensonge. Mais, que dis- je? Napoléon à Sainte-Hélène!... Pur charlatanisme, proclamation en faveur du roi de Rome.
« Grand Dieu! si un tel homme, et encore quand le malheur doit le rappeler sévèrement au devoir, s'abaisse jusqu'au charlatanisme, à quoi s'attendre du reste de l'espèce?
« Où est la vérité? Dans la religion Oui, ajoutait-il
avec le sourire amer du plus extrême mépris, dans la bouche des Maslon, des Frilair, des .Castanède Peutêtre dans le vrai christianisme, dont les prêtres ne seraient pas plus payés que les apôtres ne l'ont été!... Mais saint Paul fut payé par le plaisir de commander, de parler, de faire parler de soi....
« Ah! s'il y avait une vraie religion.... Sot que je suis! je vois une cathédrale gothique, des vitraux vénérables; mon cœur faible se figure le prêtre de ces vitraux....
Mon âme le comprendrait, mon âme en a besoin.... Je ne trouve qu'un fat avec dos cheveux sales... aux agréments près, un chevalier de Beauvoisis.
« Mais un vrai prêtre, un Massillon, un Fénelon.... Massillon a sacré Dubois. Les Mémoires de Saint-Simon
m'ont gâté Fénelon; mais enfin un vrai prêtre Alors
les âmes tendres auraient un point de réunion dans le
monde Nous ne serions pas isolés Ce bon prêtre
nous parlerait de Dieu. Mais quel Dieu? Non celui de la Bible, petit despote cruel et plein de la soif de se venger... mais le Dieu de Voltaire, juste, bon, infini.... »
Il fut agité par tous les souvenirs de cette Bible qu'il
savait par cœur « Mais comment, dès qu'on sera trois
ensemble, croire à ce grand nom Dieu, après l'abus effroyable qu'en font nos prêtres ?
« Vivre isolé!... Quel tourment!...
« Je deviens fou et injuste, se dit Julien en se frappant le front. Je suis isolé ici dans ce cachot; mais je n'ai pas vécu isolé sur la terre ; j'avais la puissante idée du devoir. Le devoir que je m'étais prescrit, à tort ou à raison... a été comme le tronc d'un arbre solide auquel je m'appuyais pendant l'orage; je vacillais, j'étais agité. Après tout je n'étais qu'un homme... mais je n'étais pas emporté.
« C'est l'air humide de ce cachot qui me faisait penser à L'isolement
« Et pourquoi être encore hypocrite en maudissant l'hypocrisie? Ce n'est ni la mort, ni le cachot, ni l'air humide, c'est l'absence de Mme de Rénal qui m'accable. Si, à Verrières, pour la voir, j'étais obligé de vivre des semaines entières caché dans les caves de sa maison, est-ce que je me plaindrais?
« L'influence de mes contemporains l'emporte, dit-il tout haut et avec un rire amer. Parlant seul avec moimême, à deux pas de la mort, je suis encore hypocrite....