FABRICE A LA TOUR FARNÈSE
... Cette tour Farnèse, placée en si belle vue, se coinpose d'un rez-de-chaussée long- de quarante pas au moins, large à proportion et tout rempli de colonnes fort trapues, car cette pièce si démesurément vaste n'a pas plus de quinze pieds d'élévation. Elle est occupée par le corps de garde, et, du centre, l'escalier s'élève en tournant autour d'une des colonnes ; c'est un petit escalier en fer, fort léger, large de deux pieds à peine et construit en filigrane. Par cet escalier tremblant sous le poids des geôliers qui l'escortaient, Fabrice arriva à de vastes pièces de plus de vingt pieds de liHut, formant un magnifique premier étage. Elles furent jadis meublées avec le plus grand luxe pour le jeune prince qui y passa les dix-sept plus belles années de sa vie. A l'une des extrémités de cet appartement, On lit voir au nouveau prisonnier une chapelle de la plus grande magnificence ; les murs et la voûte sont entièrement revêtus de marbre noir; des colonnes noires aussi et do la plus noble proportion sont placées en lignes le long des murs noirs sans les loucher, et 01 murs sont ornés d'une quantité de tètes de morts BU marbre blanc, de proportions colossales, élégamment seul plérs et placées sur deux os en sautoir. « Voilà bien une invention de la haine qui ne peut lin-r,
se dit Fabrice, et quelle diable d'idée d<- me montrer pela ! »
t d eioalier en forci en filigrane fort léger, également disposé autour d'une colonne, donne accès au second étage di cette prison, 61 c'est dans Lés chambre! de ce
Second étage, hautes de quinze pieds environ, que depuis un an le général Fabio Gonti faisait preuve de génie. D'abord, sous sa direction, l'on avait solidement grillé les fouettes de ces chambres, jadis occupées par les domestiques du prince, et qui sont à plus de trente pieds des dalles de pierre formant la plate-forme de la grosse tour ronde. C'est par un corridor obscur, placé au centre du bâtiment, que l'on arrive à ces chambres qui toutes ont deux fenêtres; et dans ce corridor fort étroit, Fabrice remarqua trois portes de fer successives formées de barreaux énormes et s'élevant jusqu'à la voûte. Ce sont les plans, coupes et élévations de toutes ces belles inventions qui, pendant deux ans, avaient valu au général une audience de son maître chaque semaine. Un conspirateur placé dans l'une de ces chambres ne pourrait pas se plaindre à L'opinion d'être traité d'une façon inhumaine, et pourtant ne saurait avoir de communication avec personne au monde, ni faire un mouvement sans qu'on l'entendît. Le général avait fait placer dans chaque chambre de gros madriers de chêne formant comme des bancs de trois pieds de haut, et c'était là son invention capitale, celle qui lui donnait des droits au ministère de la police. Sur ces bancs il avait fait établir une cabane en planches, fort sonore, haute de dix pieds, et qui ne touchait au mur que du côté des fenêtres. Des trois autres côtés, il régnait un petit corridor de quatre pieds de large, entre le mur primitif de la prison, composé d'énormes pierres de taille, et les parois en planches de la cabane. Ces parois, formées de quatre doubles de planches de noyer, chêne et sapin, étaient solidement reliées par des boulons de fer et par des clous sans nombre.
Ce fut dans l'une de ces chambres construites depuis un an, et chel'-d'ouvre du général Fabio Conti, laquelle avait reçu le beau nom d'Obéissance passive, que Fabrice fut introduit. Il courut aux fenêtres. La vue qu'on avait de ces fenêtres grillées était sublime : Un seul petit point de l'borizon était caché, vers le notd-ouest, pat le toi! en galerie du joli palais du gouverneur, qui n'avait que dent étages; le rez-de-
300 OfcUVRÈS CHOISIES t)Ë STENDHAL
chaussée était occupé par les bureaux de l'état-mai or; et d'abord les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage, où se trouvaient dans de jolies cages, une grande quantité d'oiseaux de toutes sortes. Fabrice s'amusait à les entendre chanter et à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que les geôliers s'agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière n'était pas à plus de vingtcinq pieds de l'une des siennes, et se trouvait à cinq ou six pieds en contre-bas, de façon qu'il plongeait sur les oiseaux.
Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa prison, elle se levait majestueusement à l'horizon à droite, au-dessus de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n'était que huit heures et demie du soir, et à l'autre extrémité de l'horizon, au couchant, un brillant crépuscule rouge orange dessinait parfaitement les contours du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le mont Cenis et Turin. Sans songer autrement à son malheur, Fabrice fut ému et ravi par ce spectacle sublime. « C'est donc dans ce monde ravissant que vit Clélia Conti; avec son Ame pensive et sérieuse, elle doit jouir de cette vue plus qu'un autre : on est ici comme dans des montagnes solitaires à cent lieues de Parme. » Ce ne fut qu'après avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui parlait à son «Ame, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais du gouverneur, que Fabrice s'écria tout à coup : « Mais ceci est-il une prison ? est-ce là ce que j'ai tant redouté? » Au lieu d'apercevoir à chaque pas des désagréments et des motifs d'aigreur, notre héros se laissait charmer par les douceurs do la prison.
... Par ordre du général, on avait fait monter en même temps que les geôliers un chien anglais, fort méchant, préposé à la garde des officiers d'importance, et qui devait passer la nuit dans l'espace si ingénieusement ménagé tout autour de la cage de Fabrice. Le chien et le geôlier devaient coucher dans l'intervalle de trois pieds ménagé entre les dalles de pierre du •ol primitif de la chambre et le plancher en bois sur
LA CllARTfcEUSË DE PARME 3Gl
lequel le prisonnier ne pouvait faire un pas sans êtrfl entendu....
« Est-il possible que ce soit là une prison! se dit Fabrice en regardant cet immense borizon de Trévise au mont Viso, la chaîne si étendue des Alpes, les pics couverts de neige, les étoiles, etc., et une première nuit en prison encore! Je conçois que Glélia Gonti se plaise dans cette solitude aérienne; on est ici à mille lieues au-dessus des petitesses et des méchancetés qui nous occupent là-bas. Si ces oiseaux qui sont là sous ma fenêtre lui appartiennent, je la verrai. Rougira-t-elle en m'apercevant? » Ce fut en discutant cette grande question que le prisonnier trouva le sommeil à une heure fort avancée de la nuit.
Dès le lendemain de cette nuit, la première passée en prison, et durant laquelle il ne s'impatienta pas une seule fois, Fabrice fut réduit à faire la conversation avec Fox le chien anglais; Grillo le geôlier lui faisait bien toujours des yeux fort aimables, mais un ordre nouveau le rendait muet, et il n'apportait ni linge, ni nébieu l.
« Verrai-je Glélia? se dit Fabrice en s'éveillant. Mais ces oiseaux sont-ils à elle? » Les oiseaux commençaient à jeter de petits cris et à chanter, et à cette élévation c'était le seul bruit qui s'entendit dans les airs. Ce fut une sensation pleine de nouveauté et de plaisir pour Fabrice que ce vaste silence qui régnait à cette hauteur; il écoutait avec ravissement les petits gazouillements interrompus et si vifs par lesquels ses voisins les oiseaux saluaient le jour. « S'ils lui appartiennent, elle paraîtra un instant dans cette chambre, là, sous ma fenêtre » ; et, tout en examinant les immenses chaînes des Alpes, vis-à-vis le premier étage desquelles la citadelle de Parme semblait s'élever comme un ouvrage avancé, ses regards revenaient à chaque instant aux magnifiques cages de citronnier et de bois d'acajou qui, garnies de fils dorés, s'élevaient au milieu de la chambre fort claire, servant de volière. Ce que Fabrice n'apprit que plus tard, c'est que cette chambre était la