WATERLOO
... Ce jour-là l'armée, qui venait de gagner La bataille de Ligny, étail «-n pleine marche sur Bruxelle était a la veille de La bataille do Waterloo, Sur le
midi, lu pluie à verse continuant toujours, Fabrice entendit le bruit du canon; ce bonheur lui lit oublier tout a fait les affreux moments de désespoir que venait de lui donner cette prison si injuste. Il marcha jusqu'à la nuit très avancée, et comme il commençait à avoir quelque bon sens, il alla prendre son logement dans une maison de paysan fort éloignée de la route. Ce paysan pleurait et prétendait qu'on lui avait tout pris ; Fabrice lui donna un écu, et il trouva de l'avoine. « Mon cbeval n'est pas beau, se dit Fabrice; mais n'importe, il pourrait bien se trouver du goût de quelque adjudant », et il alla coucher à l'écurie à ses côtés. Une heure avant le jour, le lendemain, Fabrice était sur la route, et, à force de caresses, il était parvenu à faire prendre le trot à son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la canonnade : c'étaient les préliminaires de Waterloo.
Fabrice trouva bientôt des vivandières, et l'extrême reconnaissance qu'il avait pour la geôlière de B... le porta à leur adresser la parole; il demanda à l'une d'elles où était le 4e régiment de hussards, auquel il appartenait.
« Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser, mon petit soldat, dit la cantinière touchée par la pâleur et les beaux yeux de Fabrice. Tu n'as pas encore la poigne assez ferme pour les coups de sabre qui vont se donner aujourd'hui. Encore si tu avais un fusil, je ne dis pas, tu pourrais lâcher ta balle comme un autre. »
Ce conseil déplut à Fabrice; mais il avait beau pousser son cheval, il ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantinière. De temps à autre le bruit du canon semblait se rapprocher et les empêchait de s'entendre, car Fabrice était tellement hors de lui d'enthousiasme et de bonheur, qu'il avait renoué la conversation. Chaque mot de la cantinière redoublait son bonheur en lo lui faisant comprendre. A l'exception de son vrai nom et do sa fuite du priion, il finit
H'2i ŒUVRES CHOISIES DE STENDHAL
par tout dire à cette femme qui semblait si bonne. Elle élait fort étonnée et ne comprenait rien du tout à ce que lui racontait ce beau jeune soldat.
« Je vois le fin mot, s'écria-t-elle d'un air de triomphe : vous êtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du 4° hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l'uniforme que vous portez, et vous courez après elle. Vrai, comme Dieu est là-haut, vous n'avez jamais été soldat; mais, comme un brave garçon que vous êtes, puisque votre régiment est au feu, vous voulez y paraître, et ne pas passer pour un capon. »
Fabrice convint de tout : c'était le seul moyen qu'il eût de recevoir de bons conseils. « J'ignore toutes les façons d'agir de ces Français, se disait-il, et si je ne suis pas guidé par quelqu'un, je parviendrai encore à me faire jeter en prison, et l'on me volera mon cheval. »
« D'abord, mon petit, lui dit la cantinicre, qui devenait de plus en plus son amie, conviens que tu n'as pas vingt ans : c'est tout le bout du monde si tu en as dix-sept. »
C'était la vérité, et Fabrice l'avoua de bonne grâce.
« Ainsi, tu n'es même pas conscrit; c'est uniquement a cause des beaux yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste! elle n'est pas dégoûtée. Si tu as encore quelques-uns de ces jaunets qu'elle t'a remis, il faut primo que tu achètes un autre cheval; vois comme ta rosse dresse les oreilles quand le bruit du canon ronfle d'un peu près : c'est là un cheval do paysan qui te fera tuer dès que tu seras en ligne. Cette famée blanche que tu vois là-b;is par-dessus la haie, ce sont des feux de peloton, mon petit! Ainsi, préparetoi à avoir une fameuse venelle, quand tu vas entendre siffler les halles. Tu ferais aussi bien <le manger un morceau tandis que tu en as encore Le temps. »
Fabrice suivit ce conseil, et, présentant un napoléon à la vivandière, la pria de se payer.
« C'est pitié de le voir! s'écria cette femme; le pauvre petit ne sait pas seulement dépenser son argent! Tu
mériterais bien qu'après avoir empoigné ton napoléon je fisse prendre son grand trot ;'i Cocotte '■ du diable ai
MÉMOIRES D'UN TOURISTE 32b
ta rosse pourrait me suivre! Que ferais-tu, nigaud, en me voyant détaler? Apprends que, quand le brutal gronde, on ne montre jamais d'or. Tiens, lui dit-elle, voilà 18 fr. 50, et ton déjeuner te coûte 30 sous. Maintenant, nous allons bientôt avoir des cbevaux à revendre. Si la bête est petite, tu en donneras 10 francs, et, dans tous les cas, jamais plus de 20 francs, quand ce serait le cbeval des quatre fils Aymon. »
Le déjeuner fini, la vivandière, qui pérorait toujours, fut interrompue par une femme qui s'avançait à travers cbamps, et qui passa sur la route.
« Holà, lié! lui cria cette femme; holà! Margot! ton 6e léger est sur la droite.
— 11 faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandière à notre héros; mais en vérité tu me fais pitié; j'ai de l'amitié pour toi, sacrédié ! Tu ne sais rien de rien, tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu ! Viens-t'en au 6e léger avec moi.
— Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux me battre et je suis résolu d'aller là-bas vers cette fumée blanche.
— Regarde comme ton cheval remue les oreilles ! Dès qu'il sera là-bas, quelque peu de vigueur qu'il ait, il te forcera la main, il se mettra à galoper, et Dieu sait où il te mènera. Veux-tu m'en croire? Dès que tu seras avec les petits soldats, ramasse un fusil et une giberne, mets-toi à côté des soldats et fais comme eux, exactement. Mais, mon Dieu, je parie que tu ne sais pas seulement déchirer une cartouche. »
Fabrice, fort piqué, avoua cependant à sa nouvelle amie qu'elle avait deviné juste.
« Pauvre petit! il va être tué tout de suite; vrai comme Dieu! ça ne sera pas long. Il faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la cantinière d'un air d'autorité.
— Mais je veux me battre.
— Tu te battras aussi, va; le 6" léger est un fameux, et aujourd'hui il y en a pour tout le monde.
— Mais serons-nous bientôt à votre régiment?
— Dans un quart d'heure tout au plus. »
« Recommandé par cette brave femme, se dit Fabrice
mon ignorance de toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me battre. » A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coup n'attendait pas l'autre. « C'est comme un chapelet », dit Fabrice.
« On commence à distinguer les feux de peloton », dit la vivandière en donnant un coup de fouet à son petit cheval qui semblait tout animé par le feu.
La cantinière tourna à droite et prit un chemin de traverse au milieu des prairies; il y avait un pied de boue; la petite charrette fut sur le point d'y rester : Fabrice poussa à la roue. Son cheval tomba deux fois; bientôt le chemin, moins rempli d'eau, ne fut plus qu'un sentier au milieu du gazon. Fabrice n'avait pas fait cinq cents pas que sa rosse s'arrêta tout court : c'était un cadavre, posé en travers du sentier, qui faisait horreur au cheval et au cavalier.
La figure de Fabrice, très pâle naturellement, prit une teinte verte fort prononcée; la cantinière, après avoir regardé le mort, dit, comme se parlant à ellemême : « Ça n'est pas de notre division ». Puis, levant les yeux sur notre héros, elle éclata de rire.
« Ha ! ha ! mon petit ! s'écria-t-ello, en voilà du nanan ! »
Fabrice restait glacé. Ce qui le frappait surtout, c'était la saleté des pieds de ce cadavre qui déjà était dépouillé de ses souliers, et auquel on n'avait laissé qu'un mauvais pantalon tout souillé de S&n?,
« Approche, lui dit la cantinière, descends do cheval; il faut que tu t'y accoutumes. Tiens, s'ecria-t-elle, il en a eu par la tête. »
Une balle, entrée à côté du nez, était sortis par la tempe opposée, et défigurait ce cadavre d'une façon hideuse; il était resté avec un œil ouvert.
« Descends donc de cheval, petit, dit la cantinière, et donne-lui une poignée de main pour voir ^'i 1 te la rendra. »
Sans hésiter, quoique près de rendre l'âme <!<■ dégoût,
Fabrice se jeta à bas de cheval et prit 1.» main du
cadavre qu'il secoua ferme; puis il resta comme anéanti : il sentail qu'il n'avait pas la force de remonter à cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout, c'était cet œil "ti\ ert.
LA Cil A HT RE USE DE PARME 827
« La vivandière va me croire un lâche », se disait-il avec amertume. Mais il sentait l'impossibilité de faire un mouvement : il serait tombé. Ce moment fut affreux; Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout à fait. La vivandière s'en aperçut, sauta lestement à bas de sa petite voiture, et lui présenta, sans mot dire, un verre d'euu-de-vie qu'il avala d'un trait; il put remonter sur sa rosse, et continua la route sans dire une parole. La vivandière le regardait de temps à autre du coin de l'œil.
« Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujourd'hui tu resteras avec moi. Tu vois bien qu'il faut que tu apprennes le métier de soldat.
— Au contraire, je veux me battre tout de suite », s'écria notre héros d'un air sombre, qui sembla de bon augure à la vivandière. Le bruit du canon redoublait et semblait s'approcher. Les coups commençaient à former comme une basse continue; un coup n'était séparé du coup voisin par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui rappelait le bruit d'un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de peloton.
Dans ce moment la route s'enfonçait au milieu d'un bouquet de bois. La vivandière vit trois ou quatre soldats des nôtres qui venaient à elle courant à toutes jambes; elle sauta lestement à bas de sa voiture et courut se cacher à quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans un trou qui était resté au lieu où l'on venait d'arracher un grand arbre. « Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un lâche! » Il s'arrêta auprès de la petite voiture abandonnée par la cantinière et tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention à lui et passèrent en courant le long du bois, à gauche de la route.
« Ce sont des nôtres, dit tranquillement la vivandière en revenant tout essoul'ilee vers sa petite voiture.... Si ton cheval était capable de galoper, je te dirais : Pousse en avant jusqu'au bout du bois, vois s'il y a quelqu'un dans la plaine. » Fabrice ne se le fit pas dire deux fois, il arracha nne branehe à un peuplier,
1 effeuilla et se mit à battre son cheval à tour de bras; la rosse prit le galop un instant, puis revint à son petit
'MX ŒUVliES CHOISIES DE STENDHAL
trot accoutumé. La vivandière avait mis son cheval au galop. « Arrête-toi donc, arrête! » criait-elle à Fabrice. Bientôt tous les deux furent hors du bois. En arrivant au bord de la plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la mousqueterie tonnaient de tous les côtés, à droite, à gauche, derrière. Et comme le bouquet de bois d'où ils sortaient occupait un tertre élevé de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aperçurent assez bien un coin de la bataille; mais enfin il n'y avait personne dans le pré au delà du bois. Ce pré était bordé, à mille pas de distance, par une longue rangée de saules, très touffus; au-dessus des saules paraissait une fumée blanche qui quelquefois s'élevait dans le ciel en tournoyant.
« Si je savais seulement où est le régiment! disait la cantinière embarrassée. Il ne faut pas traverser ce grand pré tout droit. A propos, toi, dit-elle à Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la pointe de ton sabre, ne va pas t'amuser à le sabrer. »
A ce moment, la cantinière aperçut les quatre soldats dont nous venons de parler : ils débouchaient du bois dans la plaine à gauche de la route. L'un d'eux était à cheval.
« Voilà ton affaire, dit-elle à Fabrice. Holà, ho! criat-elle à celui qui était à cheval, viens donc ici boire le verre d'eau-de-vie. Les soldats s'approchèrent.
— Où est le 0e léger? cria-t-elle.
— Là-bas, à cinq minutes d'ici, en avant de ce canal qui est le long des saules; même que le colonel Maçon vient d'être tué.
— Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi?
— Cinq francs! lu ne plaisantes pas mal, petite mère, un cheval d'officier que je vais vendre cinq napoléons ayant un quart d'heure.
— Donno-m'en un de tes napoléons », dit la viv; ;md 1ère à Fabrice. Puis l'approchant du soldat à cheval : « Descende vivement, Lui dit-elle, voilà ton napoléon ».
Le soldat descendit, I abrice sauta en selle gaiement, la vivandière détachait le petit porte-manteau qui était sur l.i rosse.
« Aidez-moi donc, vous autres! dit-elle aux soldats :
c'est comme cela que vous laissez travailler une dame! » Mais à peine le cheval de prise sentit le porte-manteau, qu'il se mit à se cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa force pour le contenir. « Bon signe! dit la vivandière; le monsieur n'est pas accoutumé au chatouillement du porte-manteau.
— Un cheval de général, s'écriait le soldat qui l'avait vendu, un cheval qui vaut dix napoléons comme un liard.
— Voilà vingt francs » , lui dit Fabrice, qui ne se sentai t pas de joie de se trouver entre les jambes un cheval qui eût du mouvement.
A ce moment, un boulet donna dans une ligne de saules, qu'il prit de biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites branches volant de côté et d'autre comme rasées par un coup de faux.
« Tiens, voilà le brutal qui s'avance », lui dit le soldat en prenant ses vingt francs. Il pouvait être deux heures.
Fabrice était encore dans l'enchantement de ce spectable curieux, lorsqu'une troupe de généraux, suivis d'une vingtaine de hussards, traversèrent au galop un dis angles de la vaste prairie au bord de laquelle il était arrêté : son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois de suite, puis donna des coups de tête violents contre la bride qui le retenait. « Eh bien, soit! » se dit Fabrice.
Le cheval, laissé à lui-même, partit ventre à terre et alla rejoindre l'escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre chapeaux bordés. Un quart d'heure après, par quelques mots que dit un hussard son voisin, Fabrice comprit qu'un de ces généraux était le célèbre maréchal Ney. Son bonheur fut au comble; toutefois il ne put deviner lequel des quatre généraux était le maréchal Ney; il eût donné tout au monde pour le savoir, mais il se rappela qu'il ne fallait pas parler. L'escorte s'arrêta pour passer un large fossé rempli d'eau par la pluie de la veille; il était bordé de grands arbres et terminait sur la gauche la prairie à l'entrée de laquelle Fabrice avait acheté le cheval. Presque tous lr> hussards avaient mis pied à terre; le bord du fossé était à pic et fort glissant, et l'eau se trouvait bien à
trois ou quatre pieds en contre-bas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie, songeait plus au maréchal Ney et à la gloire qu'à son cheval, lequel, étant fort animé, sauta dans le canal; ce qui lit rejaillir l'eau à une hauteur considérable. Un des généraux fut entièrement mouillé par la nappe d'eau, et s'écria en jurant : « Au diable la f... bête! » Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. « Puis-je en demande; raison? » se dit-il. En attendant, pour prouver qu'il n'était pas si gauche, il entreprit de faire monter à son cheval la rive opposée du fossé; mais elle était à pic et haute de cinq à six pieds. Il fallut y renoncer; alors il remonta le courant, son cheval ayant de l'eau jusqu'à la tête, et enfin trouva une sorte d'abreuvoir; par celte pente douce il gagna facilement le champ de l'autre côté du canal. Il fut le premier homme de l'escorte qui y parut; il se mit à trotter fièrement le long du bord : au fond du canal les hussards se démenaient, assez embarrassés de leur position, car en beaucoup d'endroits l'eau avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et voulurent nager, ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal des logis s'aperçut de. la manœuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui avait l'air si peu militaire.
« Remontez! il y a un abreuvoir à gauche! » s'écriat-il. Kt peu à peu tous passèrent,
En arrivant sur L'autre rive, Fabrice y avait trouvé les généraux tout seuls; le bruit du canon lui sembla
redoubler; ce fut à peine s'il entendit le général, par
lui si bien mouille, qui criait à son oreille :
« Où as-tu pris ce cbeval? »
Fabrice était tellement troublé, qu'il répondit en italien :
■< Vho eomprato poco fa. (Je viens de l'acheter à 1 instant.)
— Que dis-tu? » lui cria h; général.
.Mais le tapage devint tellemenl fort en oe moment, que Fabrice ne put Lui répondre» Nous avouerons que notre héros était forl peu béroi en ce moment. Toute-
i la peur ne venait eliez lui qu'en seconde lign< il
était surtoul Bcandalisé de ce bruil qui Lui faisait mal
LA CHARTREUSE DE PARME ;':,i
nux oreilles. L'escorte prit le galop; <>n traversait une grande pièce déterre labourée, située au delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.
« Les habits rouges! les habits rouges! » criaient avec joie les hussards de l'escorte. Et d'abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu'en effet presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d'horreur; il remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient enoore; ils criaient évidemment pour demander du secours, et personne ne s'arrêtait pour leur en donner. Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L'escorte s'arrêta; Fabrice, qui ne faisait pas assez d'attention à son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un malheureux blessé.
« Veux-lu bien t'arrêter, blanc-bec! » lui cria le maréchal des logis. Fabrice s aperçut qu'il était à vingt pas sur la droite en avant des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui parlait à son voisin, général aussi, d'un air d'autorité et presque de réprimande; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité; et, malgré le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son voisin :
« Quel est-il ce général qui gourmande son voisin?
— Pardi, c'est le maréchal!
— Quel maréchal?
— Le maréchal Ney, bêta! Ah ça ! où as-tu servi jusqu ici ? »
Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se tâcher de l'injure; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskowa, le brave des braves
Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vil, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était, remuée d'une façon singulière. Le fond des sillons était plein d'eau, et la terre fort
humide qui formait la crête de ces sillons, volait en petits fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier; puis sa pensée se remit à songer à la gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui : c'étaient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et, lorsqu'il les regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l'escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles : il voulait suivre les autres. Le sang coulait dans la boue.
« Ah! m'y voilà donc enfin au feu! se dit-il. J'ai vu le feu! se répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. » A ce moment l'escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c'étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du côté d'où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines : il n'y comprenait rien du tout.
A ce moment, les généraux et l'escorte descendirent dans un petit chemin plein d'eau, qui était à cinqpieda en contre-bas.
Le maréchal s'arrêta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice, cette fois, put le voir tout à son aise- il le trouva très blond, avec une grosse tête rouge. « Nous n'avons point des figures comme celle-là en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pâle et qui ai des cheveux châtains, je ne serai comme ça, ajouta* t-il avec tristesse. » Pour lui ces paroles voulaient dire : « Jamais je ne serai un héros ». Il regarda Les hussards; à L'exception d'un seul, tous avaient des moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l'escorte, tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir sonembarras, il tourna la tête vers l'ennemi. C'étaienl des lignes fort étendues d'hommes pou
mais ce qui l'etonna fort, ces hommes lui semblaient tout petits. Leurs longues lile.s, qui étaient dei régiments ou des divisions, ne lui paraissaient pal plus
hautes que des haies. Une ligne de cavaliers rougen trottait pour se rapprocher du chemin en contre-bas que le maréchal et l'escorte s'étaient mis à suivre au pefcit pas, pataugeant dans la boue. La fumée empêchait de rien distinguer du côté vers lequel on s'avançait; l'on voyait quelquefois des hommes au galop se détacher sur cette fumée blanche.
Tout à coup, du côté de l'ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui arrivaient ventre à terre. « Ah! nous sommes attaqués », se dit-il; puis il vit deux de ces hommes parler au maréchal. Un des généraux de la suite de ce dernier partit au galop du côté de l'ennemi, suivi de deux hussards de l'escorte et des quatre hommes qui venaient d'arriver. Après un petit canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva à côté d'un maréchal des logis qui avait l'air fort bon enfant. « Il faut que je parle à celui-là, se dit-il, peut-être ils cesseront de me regarder. » Il médita longtemps.
« Monsieur, c'est la première fois que j'assiste à la bataille, dit-il enfin au maréchal des logis; mais ceci est-il une véritable bataille?
— Un peu. Mais vous, qui êtes-vous?
— Je suis le frère de la femme d'un capitaine
— Et comment l'appelez-vous, ce capitaine? » Notre héros fut terriblement embarrassé; il n'avait
point prévu cette question. Par bonheur, le maréchal et l'escorte repartaient au galop. « Quel nom français dirai-je? » pensait-il. Enfin il se rappela le nom du maître d'hôtel où il avait logé à Paris ; il rapprocha son cheval de celui du maréchal des logis, et lui cria de toutes ses forces :
« Le capitaine Meunier! » L'autre, entendant mal à cause du roulement du canon, lui répondit : « Ah! le capitaine Teulier? Eh bien, il a été tué. — Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l'affligé. » « Ah, mon Dieu! » cria-t-il; et il prit une mine piteuse. On était sorti du chemin en contre-bas, on traversait un petit pré; on allait ventre à terre, les boulets arrivaient de nouveau, le maréchal se porta vers une division de cavalerie. L'escorte se trouvait au milieu de cadavres et de blessés; mais ce spectacle ne faisait déjà plus
autûîlt d'impression sur notre héros ; il avait autre chose à penser.
Pendant que l'escorte était arrêtée, il aperçut la petite vôitutfe d'une cuit inière, et sa tendresse pour ce corps respectable l'emportant sur tout, il partit au galop pour la rejoindre,
« Restez donc, s...! » lui cria le maréchal des logis.
« Que peut-il me faire ici? » pensa Fabrice. Et il continua de galoper vers la canl inière. En donnant de l'éperon à son cheval, il avait eu quelque espoir que c'était sa bonne cantinière du matin; les chevaux et les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propriétaire était tout autre, et notre héros lui trouva l'air fort méchant. Comme il l'abordait, Fabrice l'entendit qui disait : « 11 était pourtant bien bel homme! » Un fort vilain spectacle attendait là le nouveau soldat : on coupait la cuisse à un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces. Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d'eau-de-vie.
« Gomme tu y vas, gringalet! » s'écria la cantinière. L'eau-de-vie lui donna une idée : Il faut que j'achète La bienveillance de mes camarades les hussards de l'escorte.
« Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il à la v i \ . ■ 1 1 dière.
— Mais sais-lu, répondit-elle, que ce reste-là coûte dix francs, un jour comme aujourd'hui? »
Gomme il regagnait l'escorte au galop :
« Ah! lu nous lapportes la goutte ! s'écria le maréchal des logis: c'est pour ça que tu désertais? Donne. »
La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l'air après avoir bu. « Merci, canin rade ! » cria-t-il à
Fabrice. Tous les yeux le regardèrent avec bienveillance. Ge> regards ôtèrenl un poids de cenl livres de dessus Le ro-ur 'le Fabrice : c'était un de oes coeurs de fabriqua trop fine qui ont besoin de L'amitié «le ce qui les entoure. Enfin il n'était plus mal vu de ses compagnons, il y avail liaison entre eux! Fabrice respira profondément, puis d'une roil Libre il dit au maréchal des logis :
« Et ni le capitaine Taulier a été tué, où p
rejoindre ma sœur? » Il se croyait un petit Machiavel, de dire bj bien Taulier au Lieu de Meunier.
— CVst ce que vous saurez ce soir », lui répondit le maréchal des Logis.
L'escorta repartit Bl se porta vers dos divisions d'infanterie. Fabrice se sentait tout à l'ait enivré; il avait bu trop d'eau-de-vie, il roulait un peu sur sa selle : il se souvint fort à propos d'un mot que répétait le cocher de sa mère : « Quand on a levé le coude, il faut regarder entre les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin ». Le maréchal s'arrêta longtemps auprès de plusieurs corps de cavalerie qu'il fit charger; mais pendant une heure ou deux notre héros n'eut guère la conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las, et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau de plomb.
Tout à coup le maréchal des logis cria à ses hommes :
« Vous ne voyez donc pas l'Empereur, s...! » Sur-lechamp l'escorte cria : Vive l'Empereur! à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de tous ses yeux, mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis, eux aussi, d'une escorte. Les longues crinières pendantes que portaient à leurs casques les dragons de la suite l'empêchèrent de distinguer les figures. « Ainsi, je n'ai pu voir l'Empereur sur un champ de bataille, à cause de ces maudits verres d'eau-de-vie! » Cette réflexion le réveilla tout à fait.
On redescendit dans un chemin rempli d'eau, les chevaux voulurent boire.
« C'est donc l'Empereur qui a passé par là? dit-il à son voisin.
— Eh! certainement, celui qui n'avait pas d'habit brodé. Gomment ne Favez-vous pas vu? » lui répondit le camarade avec bienveillance. Fabrice eut grand envie de galoper après l'escorte de l'Empereur et de s'y incorporer. Quel bonheur de faire réellement la guerre à la suite de ûehéros! C'était pour cela qu'il était venu en
France. « J'en suis parfaitement Le maître, se dit-il, oar
enfin je n'ai d'autre raison pour faire le service que je fais, que la Volonté de mon cheval qui s'est mis à galoper pour suivre ces généraux. »
Ce qui détermina Fabrice à rester, c'est que les hussards ses nouveaux camarades lui faisaient bonne mine; il commençait à se croire l'ami intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amitié des héros du Tasse et de l'Arioste. S'il se joignait à l'escorte de l'Empereur, il y aurait une nouvelle connaissance à faire ; peut-être même on lui ferait la mine, car ces autres cavaliers étaient des dragons, et lui portait l'uniforme des hussards ainsi que tout ce qui suivait le maréchal. La façon dont on le regardait maintenant mit notre héros au comble du bonheur; il eût fait tout au monde pour ses camarades; son âme et son esprit étaient dans les nues. Tout lui semblait avoir changé de face depuis qu'il était avec des amis; il mourait d'envie défaire des questions. « Mais je suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je me souvienne de la geôlière. » 11 remarqua, en sortant du chemin creux, que lescorte n'était plus avec le maréchal Ney; le général qu'ils suivaient était grand, mince, et avait la figure sèche et l'œil terrible. Ce général n'était autre que le comte d'A..., le lieutenant Robert du 15 mai 1790 *. Quel bonheur il eût trouvé à voir Fabrice del Dongo!
Il y avait déjà longtemps que Fabrice n'apercevait plus la terre volant en miettes noires sous l'action des boulets. On arriva derrière un régiment de cuirassiers; il entendit distinctement les biscaïens frapper sur les cuirasses, et il vit tomber plusieurs hommes.
Le soleil était déjà fort bas, et il allait se coucher lorsque l'escorte, sortant d'un chemin creux, monta une petite pente de trois ou quatre pieds pour entrer dans une terre labourée. Fabrice entendit un petit bruit singulier tout près de lui; il tourna la tête : quatre hommes étaient tombés avec leurs chevaux; Le général Lui-même avait été renversé, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait les hussards jetés par terre : trois faisaient encore quelques mouvements convulsifs, le quatrième criait : « Tirez-moî de dessous! >•
1. Oui irait eu en 1~'.M>, à Milan, on billet de logement pour le palai del Dongo.
Le maréchal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied à terre pour secourir le général qui, s'appuyant sur son aide de camp, essayait de faire quelques pas; il cherchait à s'éloigner de son cheval qui se débattait, renversé par terre, et lançait des coups de pieds furibonds.
Le maréchal des logis s'approcha de Fabrice. A ce moment notre héros entendit dire derrière lui et tout près de son oreille : « C'est le seul qui puisse encore galoper. » Il se sentit saisir les pieds : on les élevait en même temps qu'on lui soutenait le corps par-dessous les bras; on le fit passer par-dessus la croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu'à terre, où il tomba assis.
L'aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride; le général, aidé par le maréchal des logis, monta et partit au galop; il fut suivi rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux et se mit à courir après eux en criant : Ladril ladri! (Voleurs! voleurs!) 11 était plaisant de courir après les voleurs au milieu d'un champ de bataille.
L'escorte et le général, comte d'A..., disparurent bientôt derrière une rangée de saules. Fabrice, ivre de colère, arriva aussi à une ligne de saules : il se trouva tout contre un canal fort profond qu'il traversa. Puis, arrivé de l'autre côté, il se remit à jurer en apercevant de nouveau, mais à une très grande distance, le général et l'escorte qui se perdaient dans les arbres. Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en français. Désespéré, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison, il se laissa tomber au bord du fossé, fatigué et mourant de faim. Si son beau cheval lui eût été enlevé par l'ennemi, il n'y eût pas songé; mais se voir trahir et voler par ce maréchal des logis qu'il aimait tant et par ces hussards qu'il regardait comme des frères! c'est ce qui lui brisait le cœur. Il ne pouvait se consoler de tant d'infamie, et, le dos appuyé contre un saule, il se mit à pleurer à chaudes larmes. Il défaisait un à un tous ses beaux rêves d'amitié chevaleresque et sublime, comme celle des héros de la Jcrusale7ii délivrée. Voir arriver la mort n'était rien,
entouré d'âmes héroïques et tendres, de nobles amis qui vous serrent la main au moment du dernier soupir! mais garder son enthousiasme, entouré de vils (ripons ! ! ! Fabrice exagérait comme tout homme indigné. Au bout d'un quart d'heure d'attendrissement, il remarqua que les boulets commençaient à arriver jusqu'à la rangée d'arbres à l'ombre desquels il méditait. Il se leva et chercha à s'orienter. Il regardait ces prairies bordées par un large canal et la rangée de saules touffus : il crut se reconnaître. Il aperçut un corps d'infanterie qui passait le fossé et entrait dans les prairies, à un quart de lieue en avant de lui. « J'allais m'endormir, se dit-il: il s'agit de n'être pas prisonnier. » Et il se mit à marcher très vite. En avançant il fut rassuré; il reconnut l'uniforme: les régiments par lesquels il craignait d'être coupé étaient français. Il obliqua à droite pour les rejoindre.
Après la douleur morale d'avoir été si indignement trahi et volé, il en était une autre qui, à chaque instant, se faisait sentir plus vivement : i) mourait de faim. Ce fut donc une joie extrême qu'après avoir marché, ou plutôt couru pendant dix minutes, il s'aperçut que le corps d'infanterie, qui allait très vite aussi, s'arrêtait coin me pour prendre position. Quelques minutes plus lard, il se trouvait au milieu des premiers soldats.
« Camarades, pourriez-vous nie vendre un peu de pain?
— Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers ! »
Ce mot dur et le ricanement général qui le suivit accablèrent Fabrice. La guerre n'était plus ce noble et commun élan d'âmes amantes de la gloire qu'il s'était figuré d'après 1rs proclamations de Napoléon! Il s'assit, ou plutôt se laissa tomber sur le gazon ; il devinl trè
pâle. !><• soldat qui lui avait parlé, et qui s'était arrêté
à dix pas pour nettoyer la batterie de son fusil avec
son mouchoir, s'approcha et lui jeta un morceau di>
pain: puis, voyant qu'il ne le ramassait pas, le soldat,
lui mil un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice
ouvrit les yeUX, et mangea ce pain sans a\oir la force dfl p.irler. Quand enfin il chercha des yeux le Soldat
pour le payer, il se trouva seul; les soldats les plus voisins de lui étaient éloignés de cent pas et marchaient. Il se leva machinalement et les suivit. Il entra dans un bois; il allait tomber de fatigue, et cherchait déjà de l'œil une place commode; mais quelle ne fut pafl sa joie en reconnaissant d'abord le cheval, puis la voiture, et enfin la cantinièrc du matin! Elle accourut à lui et fut effrayée de sa mine.
« Marche encore, mon petit, lui dit-elle. Tu es donc blessé?... Et ton beau cheval? » En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, où elle le fit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la voiture, notre héros, excédé de fatigue, s'endormit profondément.
Rien ne put le réveiller, ni les coups de fusil tirés fort près do la petite charrette, ni le trot du cheval que la cantinière fouettait à tour de bras. Le régiment, attaqué à l'improviste par des nuées de cavalerie prussienne, après avoir cru à la victoire toute la journée, battait en retraite, ou plutôt s'enfuyait du côté de la France.
Le colonel, beau jeune homme, bien ficelé, qui venait de succéder à Maçon, fut sabré; le chef de bataillon, qui le remplaça dans le commandement, vieillard à cheveux blancs, fit faire halte au régiment. — « F...! ditil aux soldats, du temps de la république, on attendait pour filer d'y être forcé par l'ennemi.... Défendez chaque pouce de terrain, et faites-vous tuer! s'écriait-il en jurant : c'est maintenant le sol de la patrie que ces Prussiens veulent envahir! »
La petite charrette s'arrêta, Fabrice se réveilla tout à coup. Le soleil était couché depuis longtemps; il fut tout ('tonné de voir qu'il était presque nuit. Les soldats couraient de côté et d'autre dans une confusion qui surprit fort notre héros; il trouva qu'ils avaient l'air penaud.
« Qu'est-ce donc? dit-il à la continière.
— Rien du tout. C'est que nous sommes flambés, mon
petit; c'est la cavalerie des Prussiens qui nous sabre, rien que ça. Le bêta de général a d'abord cru que c'était la nôtre. Allons vivement, aide-moi à réparer le trait de Cocotte qui s'est cassé. »
Quelques coups de fusil partirent à dix pas de distance. Notre béros, frais et dispos, se dit : « Mais réellement, pendant toute la journée, je ne me suis pas battu! j'ai seulement escorté un général. — Il faut que je me batte, dit-il à la cantinière.
— Sois tranquille, tu te battras, et plus que tu ne voudras! Nous sommes perdus.
— Aubry, mon garçon, cria-t-elle à un caporal qui passait, regarde toujours de temps en temps où en est la petite voiture.
— Vous allez- vous battre? dit Fabrice à Aubry.
— Non, je vais mettre mes escarpins pour aller à la danse!
— Je vous suis.
— Je te recommande le petit hussard! cria la cantinière; le jeune bourgeois a du cœur. » Le caporal Aubry marchait sans dire mot. Huit ou dix soldats le rejoignirent en courant; il les conduisit derrière un gros chêne entouré de ronces. Arrivé là, il les plaça au bord du bois, toujours sans mot dire, sur une ligne fort étendue; chacun était au moins à dix pas de son voisin.
« Ahçà! vous autres, dit le caporal, et c'était la première fois qu'il parlait, n'allez pas faire feu avant l'ordre : songez que vous n'avez plus que trois cartouches. »
« Mais que se passe-t-il donc? » se demandait Fabrice. Enfin, quand il se trouva seul avec le caporal, il lui dit :
« Je n'ai pas de fusil.
— Tais-toi d'abord! Avance-toi lu : à cinquante pal en avant du bois, tu trouveras quelqu'un des pauvres soldats du régiment qui viennent d'être sabrés; tu lui prendras sa giberne et son fusil. Ne va pas dépouiller un blessé, au moins; prends le fusil et la giberne d'un qui soit bien mort, et dépêebe-toi, pour ne pal recevoir les coups de fusil de nos gens. » Fabrice partit en courant, el revinl bien vite avec un fusil et une giberne.
« Charge ton fusil et mets-toi là derrière cet arbre.
et surtout ne va pas tirer avant l'ordre que je t'en donnerai.... Dieu de Dieu! dit le caporal en s'interrompant, il ne sait pas même charger son arme!... » Il aida Fabrice en continuant son discours : « Si un cavalier ennemi galope sur toi pour te sabrer, tourne autour de ton arbre, et ne lâche ton coup qu'à bout portant, quand ton cavalier sera à trois pas de toi : il faut presque que ta baïonnette touche son uniforme.
« Jette donc ton grand sabre! s'écria le caporal : veux-tu qu'il te fasse tomber, nom de D...! Quels soldats on nous donne maintenant! » En parlant ainsi, il prit lui-même le sabre qu'il jeta au loin avec colère.
« Toi, essuie la pierre de ton fusil avec ton mouchoir. Mais as-tu jamais tiré un coup de fusil?
— Je suis chasseur.
— Dieu soit loué ! reprit le caporal avec un gros soupir. Surtout ne tire pas avant l'ordre que je te donnerai. »
Et il s'en alla.
Fabrice était tout joyeux. « Enfin je vais me battre réellement, se disait-il, tuer un ennemi! Ce matin, ils nous envoyaient des boulets, et moi je ne faisais rien que m'exposer à être tué : métier de dupe. » Il regardait de tous côtés avec une extrême curiosité. Au bout d'un moment, il entendit partir sept à huit coups de fusil tout près de lui. Mais ne recevant point l'ordre de tirer, il se tenait tranquille derrière son arbre. Il était presque nuit; il lui semblait être à l'espère, à la chasse de l'ours, dans la montagne de la Tramezzina, au-dessus de Grianta. Il lui vint une idée de chasseur : il prit une cartouche dans sa giberne et en détacha la balle. « Si je le vois, dit-il, il ne faut pas que je le manque; » et il fit couler cette seconde balle dans le canon de son fusil. Il entendit tirer deux coups de feu tout à côté de son arbre; en même temps, il vit un cavalier vêtu de bleu qui passait au galop devant lui, se dirigeant de sa droite à sa gauche. « Il n'est pas à trois pas, se dit-il, mais à cette distance je suis sûr de mon coup. » Il suivit bien le cavalier du bout de son fusil, et enfin pressa la détente; le cavaliev tomba avec son cheval. Notre héros se croyait à la chasse : il courut tout joyeux sur la
pièce qu'il venait d'abattre. Il touchait déjà l'homme, qui lui semblait mourant, lorsque, avec une rapidité incroyable, deux cavaliers prussiens arrivèrent sur lui pour le sabrer. Fabrice se sauva à toutes jambes vers le bois; pour mieux courir il jeta son fusil. Les cavaliers prussiens n'étaient plus qu'à trois pas de lui lorsqu'il atteignit une nouvelle plantation de petits chênes gros comme le bras et bien droits qui bordaient le bois. Ces petits chênes arrêtèrent un instant les cavaliers, mais ils passèrent et se remirent à poursuivre Fabrice dans une clairière. De nouveau ils étaient près de l'atteindre, lorsqu'il se glissa entre sept à huit gros arbres. A ce moment, il eut presque la figure brûlée par la flamme de cinq ou six coups de fusil qui partirent en avant de lui. 11 baissa la tête; comme il la relevait, il se trouva vis-à-vis du caporal.
« Tu as tué le tien? lui dit le caporal Aubry.
— Oui, mais j'ai perdu mon fusil.
— Ce n'est pas les fusils qui nous manquent. Tu es
un bon b ; malgré ton air cornichon, tu as bien
gagné ta journée, et ces soldats-ci viennent de manquer ces deux qui te poursuivaient et venaient droit à eux; moi, je ne les voyais pas. Il s'agit maintenant de filer rondement; le régiment doit être à un demi-quaii de lieue, et, de plus, il y a un petit bout de prairie où nous pouvons être ramassés au demi-cercle. »
Tout en parlant, le caporal marchait rapidement à la tète de ses dix hommes. A deux cents pas de là, en entrant dans la petite prairie dont il avait parlé, on rencontra un général blessé qui était porte par son aide de camp et par un domestique.
« Vous allez me donner quatre hommes, 'lil-il au caporal d'une voix éteinte; il s'agit de nie transporter à L'ambulance : j'ai la jambe tracassée.
— Vu te faire f....! répondit le caporal, toi et ions Us généraux. Vous avez tous trahi L'Empereur aujourd'hui.
— Gomment, dit le général en fureur, vous méoon-
es mes ordres! Sa vc/.-vons que je suis le général
comte B . , commandant votre division, etc., etc. Il ni des phraseï L'aide de camp se jeta sur les soldats. Le
caporal lui lança tin coup de baïonnette dans le bras, puis fila avec ses bommes en doublant le pas. « Puissent-ils être tous comme toi, répétait le caporal en jurant, les bras et les jambes fracassés! Tas de freluquets! Tous vendus aux Bourbons et trabissant l'Erapereur! » Fabrice écoutait avec saisissement cette affreuse accusation.
Vers les dix heures du soir, la petite troupe rejoignit le régiment à l'entrée d'un gros village qui formait plusieurs rues fort étroites ; mais Fabrice remarqua que le caporal Aubry évitait de parler à aucun des officiers. « Impossible d'avancer ! » s'écria le caporal. Toutes ces rues étaient encombrées d'infanterie, de cavalerie et surtovit de caissons d'artillerie et de fourgons. Le caporal se présenta à l'issue de trois de ces rues; après avoir fait vingt pas, il fallait s'arrêter. Tout le monde jurait, et se fâchait.
« Encore quelque traître qui commande ! s'écria le caporal : si l'ennemi a l'esprit de tourner le village, nous sommes tous prisonniers comme des chiens. Suivez-moi, vous autres. » Fabrice regarda; il n'y avait plus que six soldats avec le caporal. Par une grande porte ouverte ils entrèrent dans une vaste basse-cour; de la basse-cour ils passèrent dans une écurie, dont la petite porte leur donna entrée dans un jardin. Ils s'y perdirent un moment, errant de côté et d'autre. Mais enfin, en passant une haie, ils se trouvèrent dans une vaste pièce de blé noir. En moins d'une demi-heure, guidés par les cris et le bruit confus, ils eurent regagné la grande route au delà du village. Les fossés de cette route étaient remplis de fusils abandonnés; Fabrice en choisit un. Mais la route, quoique fort large, était tellement encombrée de fuyards et de charrettes, qu'en une demi-heure de temps, à peine si le caporal et Fabrice avaient avancé de cinq cents pas. On disait que cette route conduisait à Gharleroi. Comme onze heures sonnaient à l'horloge du village :
« Prenons de nouveau à bravera champ », s'écria le caporal. La petite troupe n'était plus composée que de trois soldats, le caporal et Fabrice. Quand on fut ù un quart de lieue de la grande route :
« Je n'en puis plus, dit un des soldats.
— Et moi itou, dit un autre.
— Belle nouvelle! Nous en sommes tous logés là, dit le caporal; mais obéissez-moi, et vous vous en trouverez bien. » Il vit cinq ou six arbres le long d'un petit fossé au milieu d'une immense pièce de blé. « Aux arbres! dit-il à ces bommes; coucbez-vous là, ajouta-t-il quand on y fut arrivé, et surtout pas de bruit. Mais, avant de s'endormir, qui est-ce qui a du pain?
— Moi, dit un des soldats.
— Donne, dit le caporal d'un air magistral. » Il divisa le pain en cinq ou six morceaux et prit le plus petit.
« Un quart d'heure avant le point du jour, dit-il en mangeant, vous allez avoir sur le dos la cavalerie ennemie. Il s'agit de ne pas se laisser sabrer. Un seul est flambé, avec de la cavalerie sur le dos, dans ces grandes plaines, cinq au contraire peuvent se sauver : restez avec moi bien unis, ne tirez qu'à bout portant, et demain soir je me fais fort de vous rendre à Charleroi. » Le caporal les éveilla une heure avant le jour; il leur fit renouveler la charge de leur» armes. Le tapage sur la grande route continuait; il avait duré toute la nuit : c'était comme le bruit d'un torrent entendu dans le lointain.
a Ce sont comme des moutons qui se sauvent, dil Fabrice au caporal d'un air naïf.
— Veux-tu bien te taire, blanc-bec! » dit le caporal indigné. Et les trois soldats qui composaient toute son armée avec Fabrice regardèrent celui-ci d'un air de colère, comme s'il eût blasphémé. Il avait insulté la. nation.
« Voilà qui est fort! pensa notre héros : j'ai déjà remarque cela chez le vice-roi à Milan; ils ne fuient pus, non! Avec ces Français il n'est pas permis de dire la vérité quand elle choque leur vanité. Mais, quant à leur air méchant, je m'en moque, et il faut que je la leur fasse comprendre. » On marchait toujours à cinq cents I le ce torrent de fuyards qui couvraient la grande route. A une lieue de là, le caporal et sa troupe traversèrent un chemin qui allait rejoindre la route et où beaili oup de soldats étaient couchés. Fabrice ucheta un
LA Cil A UT HEU SE DE PARME 345
cheval assez bon qui lui coûta 40 francs, et parmi tous les sabres jetés de côté et d'autre, il choisit avec soin un grand sabre droit. « Puisqu'on dit qu'il faut piquer, pensa-t-il, celui-ci est le meilleur. » Ainsi équipé, il mit son cheval au galop, et rejoignit bientôt le caporal, cpii avait pris les devants. Il s'affermit sur ses étriers, prit de la main gauche le fourreau de son sabre droit, et dit aux quatre Français :
« Ces gens qui se sauvent sur la grande route ont l'air d'un troupeau de moutons,... ils marchent comme des moutons effrayés »
Fabrice avait beau appuyer sur le mot mouton, ses camarades ne se souvenaient plus d'avoir été fâchés par ce mot une heure auparavant. Ici se trahit un des contrastes des caractères italien et français; le Français est sans doute le plus heureux, il glisse sur les événements de la vie et ne garde pas rancune.
Nous ne cacherons point que Fabrice fut très satisfait de sa personne après avoir parlé des moutons. On marchait en faisant la petite conversation. A deux lieues de là, le caporal, toujours fort étonné de ne point voir la cavalerie ennemie, dit à Fabrice :
« Vous êtes notre cavalerie, galopez vers cette ferme sur ce petit tertre; demandez au paysan s'il veut nous vendre à déjeuner : dites bien que nous ne sommes que cinq. S'il hésite, donnez-lui 5 francs d'avance de votre argent; mais soyez tranquille, nous reprendrons la pièce blanche après le déjeuner. »
Fabrice regarda le caporal, il vit en lui une gravité imperturbable, et vraiment l'air de la supériorité morale; il obéit. Tout se passa comme l'avait prévu le commandant en chef; seulement Fabrice insista pour qu'on ne reprît pas de vive force les 5 francs qu'il avait donnés au paysan. ,
« L'argent est à moi, dit-il à ses camarades; je ne paie pas pour vous, je paie pour l'avoine qu'il a donnée a mon cheval. »
Fabrice prononçait si mal le français, que ses camarades crurent voir dans ses paroles un ton de supériorité; ils furent vivement choqués, ot dès lors dans leur esprit un duel se prépara pour la fin de la journée.
Ils le trouvaient fort différent d'eux-mêmes, ce qui les choquait; Fabrice, au contraire, commençait à se sentir beaucoup d'amitié pour eux.
On marchait sans rien dire depuis deux heures, lorsque le caporal, regardant la grande route, s'écria avec un transport de joie : « Voici le régiment! » On fut bientôt sur la route; mais, hélas! autour de l'aigle il n'y avait pas deux cents hommes. L'œil de Fabrice eut bientôt aperçu la vivandière : elle marchait à pied, avait les yeux rouges et pleurait de temps à autre. Ce fut en vain que Fabrice chercha la petite charrette et Cocotte.
« Pillés, perdus, volés! » s'écria la vivandière, répondant aux regards de notre héros. Celui-ci, sans mot dire, descendit de son cheval, le prit par la bride, et dit à la vivandière : « Montez ». Elle ne se le fit pas dire deux fois.
« Uaccourcis-moi les étriers, » fit-elle.
La brave cantinière explique à Fabrice comment elle a éié pillée, non par des ennemis, mais par des Français; on interroge alors Fabrice pour savoir qui il est, et cette fois il se tire assez, habilement d'affaire: on cause tout en avançant, et la cantinière donne des conseils affectueux à ce soldat d'un jour :
La bonne cantinière parla longtemps encore ; le caporal appuyait ses avis par des signes de tête, no pouvant trouver jour à saisir la parole. Tout à coup cette foule qui couvrait la grande route, d'abord doubla le pas; puis, en un clin d'oeil, passa le petit fosse qui bordait la route à gauche, et se mit à fuir à toutes jambes. « Les Cosaques! les Cosaques! » criait-on de tous les côtés.
— Reprends ton cheval! s'écria la cantinière.
— Dieu m'en garde! dit Fabrice. Galope/! fuyez! je vous le donne. Voulez-vous de quoi raclieler nue petite
voiture? La moitié de ce que j'ai esta vous.
— Reprends ton cheval, te dis-je », s'écria La cantinière en colère; et elle se niellait en devoir de descendre. Fabrice tira son Babre ; « Tenez-vous bien! » lui cria-t-il, el il donna deux ou dois coups de plat de •abre au cheval, <pn" prit 1<- galop et suivit Les fuyards.
LA Cil A HT H EU SE DE PAUME 3 H
Notre héros regarda la grande roule; naguère trois ou quatre mille individus s'y pressaient, serrés connue des paysans à la suite d'une procession. Après le mot cosaques, il n'y vit exactement plus personne; les fuyards avaient abandonné des shakos, des fusils, des sabres, etc. Fabrice, étonné, monta dans un champ à droite du chemin, et qui était élevé de vingt ou trente pieds; il regarda la grande route des deux côtés de la plaine; il ne vit pas trace de cosaques. « Drôles de gens, que ces Français! se dit-il. Puisque je dois aller sur la droite, pensa-t-il, autant vaut marcher tout de suite ; il est possible que ces gens aient pour courir une raison que je ne connais pas. » Il ramassa un fusil, vérifia qu'il était chargé, remua la poudre de l'amorce, nettoya la pierre, puis choisit une giberne, bien garnie, et regarda encore de tous les côtés; il était absolument seul au milieu de cette plaine naguère si couverte de monde. Dans l'extrême lointain, il voyait les fuyards qui commençaient à disparaître derrière les arbres, et couraient toujours. « Voilà qui est bien singulier! » se disait-il. Et, se rappelant la manœuvre employée la veille par le caporal, il alla s'asseoir au milieu d'un champ de blé. Il ne s'éloignait pas, parce qu'il désirait revoir ses bons amis, la cantinière et le caporal Aubry.
Dans ce blé, il vérifia qu'il n'avait plus que dix-huit napoléons, au lieu de trente comme il le pensait; mais il lui restait de petits diamants qu'il avait placés dans la doublure des bottes du hussard, le matin, dans la chambre de la geôlière, à 13.... Il cacha ses napoléons du mieux qu'il put, tout en réfléchissant profondément à cette disparition si soudaine. « Cela est-il d'un mauvais présage pour moi? » se disait-il. Son principal chagrin était de ne pas avoir adressé cette question au caporal Aubry : « Ai-je réellement assisté à une bataille? » Il lui semblait que oui, et il eût été au comble du bonheur s'il en eût été certain.
« Toutefois, se dit-il, j'y ai assiste portant le nom d'un prisonnier, j'avais la feuille de route d'un prisonnier dans ma poche, et, bien plus, son habit sur moi! Voilà qui est fatal pour l'avenir : qu'en eut dit l'abbé 131a-
nés1? Et ce malheureux Boulot est mort en prison! Tout cela est de sinistre augure, le destin me conduira en prison. » Fabrice eût donné tout au monde pour savoir si le hussard Boulot était réellement coupable ; en rappelant ses souvenirs, il lui semblait que la geôlière de B... lui avait dit que le hussard avait été ramassé non seulement pour des couverts d'argent, mais encore pour avoir volé la vache d'un paysan, et battu le paysan à toute outrance : Fabrice ne doutait pas qu'il ne fût mis en prison pour une faute qui aurait quelque rapport avec celle du hussard Boulot. Il pensait à son ami le curé Blanès : que n'eût-il pas donné pour pouvoir le consulter! Puis il se rappela qu'il n'avait pas écrit à sa tante depuis qu'il avait quitté Paris. « Pauvre Gina! » se dit-il. Et il avait les larmes aux yeux, lorsque tout à coup il entendit un petit bruit tout près de lui : c'était un soldat qui faisait manger le blé par trois chevaux auxquels il avait ôté la bride, et qui semblaient morts de faim. Il les tenait par le bridon. Fabrice se leva comme un perdreau, le soldat eut peur. Notre héros le remarqua, et céda au plaisir de jouer un instant le rôle de hussard.
« Un de ces chevaux m'appartient, f...! s'écria-t-il, mais je veux bien te donner 5 francs pour la peine que lu as prise de me l'amener ici.
— Est-ce que tu te fiches de moi? » dit le soldat. Fabrice le mit en joue à six pas de distance.
« Lâche le cheval, ou je te brûle! »
Le soldat avait son fusil en bandoulière, il donna un tour d'épaule pour le reprendre.
« Si tu fais le plus petit mouvement tu es mort! s'écria Fabrice en lui courant dessus.
— Eh bien, donnez les 5 francs et prenez un des chevaux », dit le soldat confus, après avoir jeté un regard «le regret sur la grande route où il n'y avait absolument personne. Fabrice, tenant son fusil haut de la main gauche, de la droite lui jeta trois pièces de ."> francs.
1. Curé de Qrianta( ■ fou <l astrologie », et qui i été le profe** Beur de Fabrice,
LA CHARTREUSE DE PARME 3 i9
— Descends, ou tu es mort.... Bride le noir, et va-t'en plus loin avec les deux autres.... Je te brûle si tu remues. »
Le soldat obéit en rechignant. Fabrice s'approcha du cheval et passa la bride dans son bras gauche, sans perdre de vue le soldat qui s'éloignait lentement; quand Fabrice le vit à une cinquantaine de pas, il sauta lestement sur le cheval. Il y était à peine et cherchait l'étrier de droite avec le pied, lorsqu'il entendit siffler une balle de fort près : c'était le soldat qui lui lâchait son coup de fusil. Fabrice, transporté de colère, se mit à galoper sur le soldat qui s'enfuit à toutes jambes, et bientôt Fabrice le vit monté sur un de ses deux chevaux en galopant. « Bon, te voilà hors de portée », se dit-il. Le cheval qu'il venait d'acheter était magnifique, mais paraissait mourant de faim. Fabrice revint sur la grande route, où il n'y avait toujours âme qui vive; il la traversa et mit son cheval au trot pour atteindre un petit pli de terrain sur la gauche, où il espérait retrouver la cantinière; mais quand il fut au sommet de la petite montée il n'aperçut, à plus d'une lieue de distance, que quelques soldats isolés. « Il est écrit que je ne la reverrai plus, se dit-il avec un soupir, brave et bonne femme! » Il gagna une ferme qu'il apercevait dans le lointain et sur la droite de la route. Sans descendre de cheval, et après avoir payé d'avance, il fit donner de l'avoine à son pauvre cheval, tellement affamé qu'il mordait la mangeoire. Une heure plus tard, Fabrice trottait sur la grande route, toujours dans le vague espoir de retrouver la cantinière ou du moins le caporal Aubry.
Fabrice traverse une rivière et parvient à une auberge où il trouve un colonel blessé qui le met en faction devant un pont, avec ordre de ne laisser passer personne. 11 est blessé par un hussard qui vent forcer le passage, est soigné dans une auberge où il s'est réfugié, et, guéri, revient clandestinement au château de Orianta. Pour que notre héros échappe à la police, à laquelle il a été dénoncé comme étant allé porter à Napoléon des propositions de conspirateurs italiens, la marquise del Donjjo et Gina viennent le cacher à Milan, et dans ce voyage Fabrice rencontre pour la première fois Clélia Couti et son père le général Fabio Conti,
chambellan du prince de Parme, que des gendarmes uni arrêtés. Grâce à un « coquin » de chanoine qui est amoureux de (iina, celle-ci sauve Fabrice d'un emprisonnement, el le soldat de Waterloo en sera quitte pour un exil momentané à Romagnan où il vivra de façon à perdre sa réputation imméritée de conspirateur.
Gina, la comtesse de Pietranera, senl de plus eu plus qu'elle aime sou neveu. Mais elle est courtisée par le comte Mosca, ministre de Parme, politique avisé et industrieux; elle finit par être sensible au dévouement sincère du comte, qui la marie au duc Sanseverina, mari peu gênant puisqu'il disparaît le jour même du mariage, et la nouvelle duchesse devient la maîtresse de Mosca et le plus bel ornement de la cour de Parme, dont le souverain Ranuce-Ernest IV cherche à imiter Louis XIV. Nous passons rapidement sur les intrigues de la cour d'Ernest IV, qui donnent à Mosca et à Gina l'occasion de déployer une habileté merveilleuse. Tous deux « pousseront » Fabrice; comme Julien, il aurait voulu être militaire; comme lui, il embrassera l'état ecclésiastique, et ses protecteurs lui feront obtenir l'archevêché de Parme. En attendant, il passera trois ans à l'académie ecclésiastique de Naples, menant l'existence élégante et voluptueuse d'un riche mansignore. Il revient au bout de quatre ans, plus beau encore, plus noble, plus distingué, plus aimé de sa tante. La jalousie de Mosca est un jour excitée, et Beyle nous la décrit dans ces pages que Taine considérait comme d'une psychologie remarquablement fouillée :
[LA jalousie du comte MOSCA]
... Fabrice se plaisait fort dans la société du comte : {•'rtait l<v premier homme supérieur qui eût daigné lui parler sans eomédie; d'ailleurs ils avaient un goût commun, celui des antiquités et des fouilles. !><• comte, de son côté, était flatté de L'extrême attention avec laquelle Le jeune homme L'écoutait; mais il y avait une objection capitale : Fabrice occupait un uppartemenl dans Le palais Sanseverina, passait sa rie avec la
duchesse, Laissail \<>ii' en toute innocence que cette intimité faisait son bonheur, et Fabrice avail des yeux, un teinl d'une fraîcheur désespérante.
De Longue main, Ranuce-Ernesl IV, qui trouvait rarement des cruelles, était piqué de ce que la vertu «le la duchesse, bien connue à la cour, n'avait pas fait nue exception en sa laveur. Nous l'avons vu, L'esprit et
LA CH ART R E 0 s E I) B P A H H F. 35 1
la présence d'esprit de Fabrice l'avaient choqué «les je premier jour. Il prit mal l'extrême amitié que sa tante cl lui 8e montraient ù l'étourdie; il prêta l'oreille avec
une extrême attention aux propos de ses courtisans qui furent infinis. L'arrivée do ce jeune homme et l'audience si extraordinaire qu'il avait obtenue tirent pendant un mois la nouvelle et l'étonnement de la cour; sur quoi le prince eut une idée.
Il avait dans sa garde un simple soldat qui supportait le vin d'une admirable façon; cet homme passait sa vie au cabaret, et rendait compte de l'esprit du militaire directement au souverain. Carlone manquait d'éducation, sans quoi depuis longtemps il eût obtenu de L'avancement. Or, sa consigne était de se trouver dans le palais tous les jours quand midi sonnait à la grande horloge. Le prince alla lui-même un peu avant midi disposer d'une certaine façon la pcrsienne d'un entresol tenant à la pièce où Son Altesse s'habillait. Il retourna dans cet entresol un peu après que midi eut sonné, il y trouva le soldat; le prince avait dans sa poche une feuille de papier et une écritoire, il dicta au soldat le billet que voici :
« Votre Excellence a beaucoup d'esprit, sans doute, et c'est grâce a sa profonde sagacité que nous voyons cet Etat si bien gouverné. Mais, mon cher comte, de si grands succès ne marchent point sans un peu d'envie, et je crains fort qu'on ne rie un peu à vos dépens, si votre sagacité ne devine pas qu'un certain beau jeune homme a eu le bonheur d'inspirer, malgré lui peutêtre, un amour des plus singuliers. Cet heureux mortel n'a, dit-on, que vingt-trois ans, et, cher comte, ce qui complique la question, c'est que vous et moi nous avons beaucoup plus que le double de cet âge. Le soir, à une certaine dislance, le comte est charmant, sémillant, homme d'esprit, aimable au possible: mais le malin, dans l'intimité, à bien prendre Les choses, lo nouveau venu a peut-être plus d'agréments. Or, nous autres femmes, nous taisons grand cas de cette fraîcheur de la jeunesse, surtout quand nous avons passé la trentaine. Ne pnrle-t-nn pas déjà de fixer cel aimable
adolescent à notre cour, par quelque belle place? i:
quelle est donc la personne qui en parle le plus souvent à Votre Excellence ? »
Le prince prit la lettre et donna deux écus au soldat.
« Ceci outre vos appointements, lui dit-il d'un air morne; le silence absolu envers tout le monde, ou bien la plus humide des basses fosses à la citadelle. » Le prince avait dans son bureau une collection d'enveloppes avec les adresses de la plupart des gens de sa cour, de la main de ce même soldat qui passait pour ne pas savoir écrire, et n'écrivait jamais même ses rapports de police : le prince choisit celle qu'il fallait.
Quelques heures plus tard, le comte Mosca reçut une lettre par la poste; on avait calculé l'heure où elle pourrait arriver, et au moment où le facteur, qu'on avait vu entrer tenant une petite lettre à la main, sortit du palais du ministère, Mosca fut appelé chez Son Altesse. Jamais le favori n'avait paru dominé par une plus noire tristesse : pour en jouir plus à l'aise, le prince lui cria, en le voyant :
« J'ai besoin de me délasser en jasant au hasard avec l'ami et non pas de travailler avec le ministre. Je jouis ce soir d'un mal à la tète fou, et de plus il me vient des idées noires. »
Faut-il parler de l'humeur abominable qui agitait le premier ministre, comte Mosca de la Rovère, a l'instant où il lui fut permis de quitter son auguste maître? Ranuce-Ernest IV était parfaitement habile dans L'art de torturer un cœur, et je pourrais faire ici sans trop d'injustice la comparaison du tigre qui aime à jouer avec sa proie.
Le comte se fit reconduire chez lui au galop; il cria en passant qu'on ne laissât monter âme qui vive, fit dire à V auditeur de service qu'il lui rendait la liberté (savoir an être humain à portée de sa voix lui était odieux), et courut s'enfermer dans La grande galerie
de tableaux. F. à, enfin, il put se livrer & tonte -.1 fureur; là il passa la soirée sans lumière à se promener au hasard connue un homme hors de lui. 11 cherchait à imposer silence a son cœur, pour concentrer toute la force de son attention dans La discussion
du parti à prendre. Plongé dans des angoisses qui
LA CHARTREUSE DE PARME 3o3
eussent fait pitié à son plus cruel ennemi, il se disait : « L'homme que j'abhorre loge chez la duchesse, passe tous ses moments avec elle. Dois-je tenter de faire parler une de ses femmes? Rien de plus dangereux: elle est si bonne; elle les paye bien! elle en est adorée! (Et de qui, grand Dieu, n'est-elle pas adorée?) — Voici la question, reprenait-il avec rage :
Faut-il laisser deviner la jalousie qui me dévore, ou ne pas en parler?
Si je me tais, on ne se cachera point de moi. Je connais Gina, c'est une femme toute de premier mouvement; sa conduite est imprévue même pour elle : si elle veut se tracer un rôle d'avance, elle s'embrouille; toujours, au moment de l'action, il lui vient une nouvelle idée qu'elle suit avec transport comme étant ce qu'il y a de mieux au monde, et qui gâte tout.
Ne disant mot de mon martyre, on ne se cache point de moi et je vois tout ce qui peut se passer....
Oui, mais en parlant, je fais naître d'autres circonstances; je fais faire des réflexions; je préviens beaucoup de ces choses horribles qui peuvent arriver.... Peut-être on l'éloigné (le comte respira), alors j'ai presque partie gagnée; quand même on aurait un peu d'humeur dans le moment, je la calmerai... et cette humeur, quoi de plus naturel?... elle l'aime comme un fils depuis quinze ans. Là gît tout mon espoir : comme un fils... mais elle a cessé de le voir depuis sa fuite pour Waterloo; mais en revenant de Naples, surtout pour elle, c'est un autre homme. Un autre homme l répéta-t-il avec rage, et cet homme est charmant; il a surtout cet air naïf et tendre et cet œil souriant qui promettent tant de bonheur! et ces yeux-là la duchesse ne doit pas être accoutumée à les trouver à notre cour!... Ils y sont remplacés par le regard morne ou sardonique. Moi-même, poursuivi par les affaires, ne régnant que par mon influence sur un homme qui voudrait me tourner en ridicule, quels regards dois-je avoir souvent? Ah! quelques soins que je prenne, c'est surtout mon regard qui doit être vieux en moi! Ma gaieté n'est-elle pas toujours voisine de l'ironie?... Je dirai plus, ici il faut être sincère, ma gaieté ne laissera
t-elle pas entrevoir, comme chose toute proche, le pouvoir absolu... et la méchanceté? Est-ce que quelquefois je ne. me dis pas à moi-même, surtout quand on m'irrite : Je puis ce que je veux? et même j'ajoute une sottise : je dois être plus heureux qu'un autre, puisque je possède ce que les autres n'ont pus : le pouvoir souverain dans les trois quarts des choses.... Eh bien, soyons juste! l'habitude de cette pensée doit gâter mon sourire,... doit me donner un air d'égoïsme... content Et,
comme son sourire à lui est charmant! il respire le bonheur facile de la première jeunesse, et il le l'ait naître. »
Par malheur pour le comte, ce soir-là le temps était chaud, étouffe, annonçant la tempête; de ces temps, en un mot, qui, dans ces pays-là, portent aux résolutions extrêmes. Gomment rapporter tous les raisonnements, toutes les façons de voir ce qui lui arrivait, qui, durant trois mortelles heures, mirent à la torture cet homme passionné? Enfin le parti de la prudence l'emporta, uniquement par suite de cette réflexion : « Je suis fou, probablement; en croyant raisonner, je ne raisonne pas, je me retourne seulement pour chercher une position moins cruelle, je passe sans la voir à côté ds quelque raison décisive. Puisque je suis aveuglé par l'excessive douleur, suivons cette règle, approuvée de tous les gens sages, qu'on appelle jiiiuUih c .
« D'ailleurs, une l'ois (pie j'ai prononcé le mot fatal jalousie, mon rôle est tracé à fout jamais. Au contraire, ne disant rien aujourd'hui, je puis parler demain, je reste maître de tout. » La crise était trop forte, le comte serait devenu fou, si elle eût dure. Il fut soulagé pour quelques instants, son attention vint à s'arî-êter sur la lettre anonyme. De quelle paît pouvait-elle Venir? Il y eut là une recherche de noms, et un jugement à propos de chaCDI) d'eux, qui fit diversion. A la fin, le comte SC rappelé un éclair de malice qui avait jailli de l'oeil du souverain, quand il en était venu à dire, Vers la fin de l'audience : ■< Oui, cher ami, conve-
i tee plaisirs et les soins de l'ambition la heureuse, même du poUTOjr sans bornes, ne sont rien BUpri a du bonheur intime que donnent les relations de
LA Cil ART H F. USE DE PARME 358
tendresse et d'amour. Je suis homme avant d'être prince, et, quand j'ai le bonheur d'aimer, ma maîtresse s'adresse à L'homme et non au prince. >> Le comte rapprocha ce moment de bonheur malin de cette phrase de la lettre : C'est grâce à votre profonde sagacité que nous payons cet Etat si bien gouverné.
« Cette phrase est du prince! » s'écria-t-il, chez un courtisan elle serait d'une imprudence gratuite; la lettre vient de Son Altesse.
Ce problème résolu, la petite joie causée par le plaisir de deviner fut bientôt effacée par la cruelle apparition des grâces charmantes de Fabrice, qui revint de nouveau. Ce fut comme un poids énorme qui retomba sur le cœur du malheureux. « Qu'importe de qui soit la lettre anonyme! s'écria-t-il avec fureur, le fait qu'elle me dénonce en existe-t-il moins? Ce caprice peut changer ma vie, dit-il, comme pour s'excuser d'être tellement fou. Au premier moment, si elle l'aime d'une certaine façon, elle part avec lui pour Belgirate, pour la Suisse, pour quelque coin du monde. Elle est riche et, d'ailleurs, dût-elle vivre avec quelques louis chaque année, que lui importe? Ne m avouait-elle pas, il y a pas huit jours, que son palais, si bien arrangé, si magnifique, l'ennuie? Il faut du nouveau à cette âme si jeune! Et avec quelle simplicité se présente cette félicité nouvelle! Elle sera entraînée avant d'avoir songé au danger, avant d'avoir songé à me plaindre! Et je suis pourtant si malheureux! » s'écria le comte en fondant en larmes.
Il s'était juré de ne pas aller chez la duchesse ce soir-lâ, mais il n'y put tenir; jamais ses veux n'avaient eu une telle soif de la regarder. Sur le minuit il se présenta chez elle; il la trouva seule avec son neveu : à dix heures elle avait renvoyé tout le monde et l'ait fermer sa porte,
A l'aspect de l'intimité tendre qui régnait entre ces deux êtres, et de la joie naïve de la diuhcsse, une affreuse difficulté s'éleva devant les yeux du comte, et
à L'improviste 1 il n'y avait pas songé durant la longue délibération dans la galerie de tableaux : comment cacher sa jalousie?
Ne sachant à quel prétexte avoir recours, il prétendit que ce soir-là il avait trouvé le prince excessivement prévenu contre lui, contredisant toutes ses assertions, etc., etc. Il eut la douleur de voir la duchesse l'écouter à peine, et ne faire aucune attention à ces circonstances qui, l'avant-veille encore, l'auraient jetée dans des raisonnements infinis. Le comte regarda Fabrice : jamais cette belle figure lombarde ne lui avait paru si simple et si noble! Fabrice faisait plus d'attention que la duchesse aux embarras qu'il racontait.
« Réellement, se dit-il, cette tête joint l'extrême bonté à l'expression d'une certaine joie naïve et tendre qui est irrésistible. Elle semble dire : Il n'y a que l'amour et le bonheur qu'il donne qui soient choses sérieuses en ce monde. Et pourtant arrive-t-on à quelque détail où l'esprit soit nécessaire, son regard se réveille et vous étonne, et l'on reste confondu.
« Tout est simple à ses yeux, parce que tout est vu de haut. Grand Dieu! comment combattre un tel ennemi? Et après tout, qu'est-ce que la vie sans l'amour de Gina? Avec quel ravissement elle semble écouter les charmantes saillies de cet esprit si jeune, et qui, pour une femme, doit sembler unique au monde ! »
Une idée atroce saisit le comte comme une crampe : le poignarder là devant elle, et me tuer après'.'
Il fit un tour dans la chambre se soutenant à peine sur ses jambes, mais la main serrée convulsivement autour du manche de son poignard. Aucun des deux ne faisait attention à ce qu'il pouvait faire. Il dit qu'il allait donner un ordre à son laquais, on ne l'entendit même pas; la duchesse riait tendrement d'un mot que Fabrice venait de lui adresser. Le comte s'approcha d'une lampe dans le premier salon, et regarda si la pointe de bod poignard était bien affilée. « Il faut être gracieux et de manières parfaites envers ce jeune homme », se disait-il en revenant et se rapprochant
d'eux.
Il devenait fou; il lui sembla qu'en se penchant ils se donnaienl des baisers, là, sous ses yeux. impossible en ma présence, se dit-il; ma raison s'égare. Il faut se calmer; si j'ai des manières rudes, la duchesse
est capable, par simple pique de vanité, de le suivre a Belgiratc; et là, ou pendant le voyage, le hasard peut amener un mot qui donnera un nom à ce qu'ils sentent l'un pour l'autre; et après, en un instant, toutes les conséquences.
« La solitude rendra ce mot décisif, et d'ailleurs, une fois la duchesse loin de moi, que devenir? et si, après beaucoup de difficultés surmontées du côté du prince, je vais montrer ma figure vieille et soucieuse à Belgirate, quel rôle jouerai-je au milieu de ces gens fous de bonheur?
« Ici même que suis-je autre chose que le terzo incomodo (cette belle langue italienne est toute faite pour l'amour) ! Terzo incomodo (un tiers présent qui incommode)! Quelle douleur pour un homme d'esprit de sentir qu'on joue ce rôle exécrable, et de ne pouvoir prendre sur soi de se lever et de s'en aller 1 »
Le comte allait éclater ou du moins trahir sa douleur par la décomposition de ses traits. Comme en faisant des tours dans le salon il se trouvait près de la porte, il prit la fuite en criant d'un air bon et intime : « Adieu, vous autres !» « Il faut éviter le sang, se dit-il.... »
Les soupçons du comte sont injusWfiés. Fabrice n'a pour sa tante qu'une amitié très tendre, et, s'il discerne bien la nature du sentiment qu'il lui inspire, si d'autre part il est attentif à ne pas se brouiller avec « le seul être au monde pour qui il eût un attachement passionné » et dont « la protection lui faisait une position, si agréable », il veut que la duchesse sente bien quelle est la nature de l'affection qu'il lui porte. Le comte apprend d'ailleurs avec joie que Fabrice courtisait une petite actrice, Marietta Valserra, très surveillée par un acteur ignoble et jaloux, le long Gilctti. Et déjà Fabrice est désigné comme premier vicaire général de l'archevêque de Parme dont la succession lui est assurée, lorsqu'un jour qu'il surveillait au nom du comte les fouilles de Sanguigna, il se trouve en face d'une voiture qui transportait Marietta, le grand escogriffe Giletti et la femme âgée qui passait pour la mère de l'actrice. Attaqué violemment par Giletti qui veut depuis longtemps le tuer, il le traverse d'un maître coup d'épée, et s'enfuit. Après une foule d'aventures, et un nouveau duel contre le comte M..., auquel il veut enlever la Fausta et qu'il blesse très grièvement, Fabrice est la victime du parti opposé au comte Mosca, parti qui a ù sa tete une femme d'intrigue la marquise Raversi, et le général
Conli; Erhedt IV fait attirer le meurtrier de Giletli sur le territoire de Parme, et le fait jeter dans la prison de la tour Fai nése, « la reine, de par la peur, de toute celte plaine qui s'étend de Milan à Bologne » ; la garde en est confiée au gémirai Fabio Conti ; là, menacé à chaque instant de périr par le poison, Béparé du reste de la terre, Fabrice goûte enfin le bonheur d'un amour vrai, et devient le plus heureux des hommes :