‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 79 sur 93 · L A M 1 EL · texte numérisé non relu

L A M 1 EL

« Si jamais ceci se sait, se disail-il en regagnant tristement le château, je suis perdu de ridicule. »

Il demanda à sa mère la permission de retourner à Paris. Probablement il n'eût pas eu le courage d'y rester, mais il fut refusé.

« Enfin, se disait-il le lendemain en allant au rendez vous qui, ce jour-là, était dans une cabane des sabotiers d'un bois voisin, que l'on nie encore les progrès du jacobinisme : me voici portant le deuil d'un marchand de fromage! »

Lamiel, le voyant bien exactement en deuil, lui dit :

« Embrassez-moi. »

Le pauvre enfant pleura de joie. Mais Lamiel n'éprouva d'autre bonheur que celui de commander. Elle lui permit de l'embrasser, parce que, ce jour-là, sa tante venait de lui faire une scène plus vive encore qu'à l'ordinaire sur ses fréquents rendez-vous avec le jeune duc qui faisaient l'entretien du village. C'était en vain que Lamiel changeait tous les jours le lieu de ses rendez-vous. Depuis trois jours, sa curiosité trouvait un plaisir infini à se faire raconter par Fédor les moindres détails de sa vie de Paris ; c'est pour cela qu'elle n'écouta pas la voix de la prudence qui lui commandait de l'éloigner d'un mot aussitôt qu'elle le verrait.

Le jour baissait rapidement. Lamiel et son ami quittaient le bois pour revenir au village. Le duc racontait avec un naturel charmant et beaucoup d'esprit sa façon de remplir ses journées à Paris; Lamiel vit de loin son oncle Hautemare qui descendait d'une carriole Louée, assez cher apparemment, pour l'épier. Cette vue l'impatienta.

« Vous avez toujours ce valet de chambre fidèle que vous appelez Duval?

— Sans doute, dit Fédor en riant.

— Eh bien, envoyez-le à Paris chercher quelque chose que vous aurez oublié.

— Mais cela me dérange fort; que Ferais-je sans cet homme?

— Vous pleurez comme un enfant qui a peur de sa bonne. Du reste, ne revene/ me voir que quand Duval

ne sera plus à Garville. Voici mon oncle qui court après moi et que je voudrais pouvoir renvoyer comme je vous renvoie. Adieu. »

Lamiel essuya une scène fort longue et fort désagréable de la part de son oncle. La scène recommença quand elle rentra à la maison. La dame Hautemare avait la parole et la tint longuement. L'ennui paralysait tous les sentiments chez Lamiel; elle se fût jetée dans la Seine sans balancer pour sauver son oncle ou sa bonne tante qui seraient tombés dans les flots; mais quand, à cette jeune fille qui s'ennuyait tant avec eux, ils vinrent à parler de leurs cheveux blancs déshonorés par sa conduite, elle ne vit que l'ennui de leur conversation. Le bon vieillard Hautemare, ayant eu recours aux phrases du plus grand pathétique, lui demanda sa parole qu'elle ne sortirait pas le lendemain après dîner. Lamiel ne sut sérieusement comment la refuser, et sa religion à elle, c'était 1 honneur; une fois sa parole donnée, elle ne pouvait y manquer. Son absence, dans tous les lieux ordinaires des rendez-vous, mit le duc au désespoir. Après toute une nuit d'incertitude, il avait sacrifié à sa maîtresse un homme qui était son maître. L'essentiel, aux yeux du jeune duc, était que Duval ne devinât pas sa disgrâce; en conséquence, il l'accabla de caresses, et le chargea de lui rendre compte de la vin que menait le vicomte D***, son ami intime; car le duc voulut bien confier à Duval qu'il était question pour lui d'obtenir la main de Mlle Ballard, fille d'un riche marchand de peaux, et que le vicomte, lui apprenail la lettre d'un ami commun, passait pour courir la même fortune.

On eût dit que, pendant cotte semaine, les cataractes du ciel s'amassaient sur la Normandie; il plut à verse pendant trois jours, et l'ennui de ce temps qui ne passait pas sans un accompagnement de, réprimandes dans la maison Hautemare, étouffa tout à fait le peu de pitié pour l'isolement futur des deux vieillards qui avait pénétré dans le cœur pou sensible de notro héroïne.

Le quatrième jour, il pleuvait encore, mais un peu moins, et Lamiel, en gros sabots et bonnet de coton sur

la tête, et vêtue d'un morceau carré de toile cirée au milieu duquel il y avait un trou pour passer la tête, se rendit à tout hasard à la cabane des sabotiers, au milieu du bois de haute futaie. Au bout d'une heure, elle y vit arriver le duc, mouillé autant qu'on peut l'être; mais elle remarqua qu'il n'avait pris soin que de son cheval et non de lui-même. Ce cheval venait de faire trois ou quatre lieues fort vite dans les environs.

« Je viens de revoir tous nos autres rendez-vous, dit le duc, qui n'avait pas l'air très amoureux et passionné. Epervier n'en peut plus ; vous n'avez pas l'idée des boues de ce pays.

— Oh! que si! une paysanne comme moi connaît bien ça.... J'aime Epervier parce qu'il vous rend ridicule; dans ce moment, vous l'aimez cent fois plus que celle que vous appelez pompeusement votre maîtresse. Cela ne me fait aucune peine, mais cela est ridicule pour vous. »

Ce mot, qui semblait un mot de figure, était parfaitement vrai. Jadis Lamiel avait été au moment d'aimer et de devenir amoureuse de l'abbé Clément. Quant au duc, elle le regardait par curiosité et pour son instruction.

« Voilà donc, se disait-elle, ce que Mme la duchesse appelle un homme de bonne compagnie? Voyons la mine qu'il va faire à mes propositions. Il n'a plus son Duval, dont l'adresse et l'effronterie ont réduit sa peine à un sacrifice d'argent. Comment diable ce beau garçon va-t-il s'y prendre? Peut-être qu'il ne s'y prendra pas du tout; il aura peur et me serrera dans ses bras comme un fusil de pacotille. Voyons.

« Mon beau petit Fédor, ce pauvre Epervier (cheval pur sang qui a disputé un prix aux courses de Chantilly, où les paysans avaient l'esprit de vous faire payer un poulet deux louis) est bien mouillé et vous n'ayez pas de couverture, il peut prendre froid ; je vous conseille de quitter votre habit et de le lui jeter sur le dos. Au lieu de parler de moi, vous devriez promener Epervier dans le bois. »

Fédor ne pouvait répondre tant il était inquiet pour son cheval, tant Lamiel avait raison !

« Ce n'est pas tout, continua- t-elle ; il va bien vous arriver uno pire chose : le bonheur vous tombe sur le dos.

— Gomment? dit Fédor tout, ahuri.

— Je vais m'enfuir avec vous, el nous irons habiter ensemble le même appartement à Rouen, le même appartement, entendez-vous? »

Voilà Lamiel partie; au bout de quelques semaines elle quitte le duc en le volant, et se sauve à Paris où elle descend dans un hôtel luxueux tenu par le ménage; Le Grand, auquel elle explique son voyage par une histoire plus ou moins vraisemblable, et dont elle sait se faire aimer.

Dans l'hôtel, babite le jeune comte d'Aubigné-Ncrwinde, qui « s'occupe à manger uni; fortune de 80 000 livres de rente », et qui est à la veille de la ruine. Un soir qu'il rentre, ivre, il remarque Lamiel, il entreprend désormais la conquête de la jeune fille.

Nous ne suivrons pas Lamiel « sous le règne d'Aubigm- Nerwinde » ; dans le projet du roman, Lamiel, après une fouit! d'aventures, aime un bandit nommé Varbayre, « qui a, dit-il, trop d'éducation pour travailler de ses mains et gagner trois francs pour dix heures de travail ». Celui-ei est pris, et condamné aux galères perpétuelles. Grâce à Sansfin, Lamiel épouse Fédor de Miossens, mais trois jours après son mariage, voyant à Toulon Valbayre enchaîné, elle quitte son mari en emportant tout ce que ce dernier lui a donné. Délivré, Valbayre recommence sa profession d'as et cette fois il est pris à Paria el condamné. Lamiel, pour le venger, incendie le Palais de Justice; on retrouve dans les débris les ossements de la jeune femme à demi calcinés.

Après avoir reculé devant la grandeur de la tâche qui consistait à écrire une vaste histoire de Napoléon, Stendhal avait résolu de s'en tenir à des Mémoires qui auraient compté 6 à 7 volumes (cf. Notice, p. 33). Il n'a laissé qu'une succession de notes, souvenirs, résumés de lectures, jugements rapides, anecdotes, et aussi quelques chapitres qu'il aurait remaniés, complétés, etc. R. Colomb, en 1845, porta un certain nombre de ces chapitres à Mérimée qui les corrigea comme des devoirs d'élèves, effaçant ce qui pouvait nuire à la légende impériale, biffant des expressions hardies, altérant en un mot le fond et la forme. Cela fait, on publia la Vie de Napoléon, qui nous conduit jusqu'au lendemain de la bataille de Rivoli et de la Favorite (1797). Après un «Avis au Libraire », une « Préface pour Moi », et une « Préface au Lecteur », l'ouvrage revu et transformé commence comme il suit :

J'éprouve une sorte de sentiment religieux en écrivant la première phrase de l'histoire de Napoléon. 11 s'agit, en effet, du plus grand homme qui ait paru dans le monde depuis César. Et même si le lecteur s'est donné la peine d'étudier la vie de César dans Suétone, Cicéron, Plutarque et les Commentaires, j'oserai dire que nous allons parcourir ensemble la vie de l'homme le plus étonnant qui ait paru depuis Alexandre, sur lequel nous n'avons point assez de détails pour apprécier justement la difficulté de ses entreprises.

J'espérais que quelqu'un de ceux qui ont vu Napoléon se chargerait de raconter sa vie. J'ai attendu pendant vingt ans. Mais, enfin, voyant que ce grand homme reste de plus en plus inconnu, je n'ai pas voulu mourir sans dire l'opinion qu'avaient de lui quelques-uns de ses compagnons d'armes; car au milieu de toutes les

platitudes que l'on connaît, il y avait des hommes qui pensaient librement dans ce palais des Tuileries, alors le centre du monde.

L'enthousiasme pour les vertus républicaines, éprouvé dans les années appartenant encore à l'enfance, le mépris excessif et allant jusqu'à la haine pour les façons d'agir des rois, contre lesquels on se battait, et même pour les usages militaires les plus simples, qu'on voyait pratiquer par leurs troupes, avaient donné à beaucoup de nos soldats de 1794 le sentiment que les Français seuls étaient des êtres raisonnables. A nos yeux, les habitants du reste de l'Europe qui se battaient pour conserver leurs chaînes, n'étaient que des imbéciles pitoyables, ou des fripons vendus aux despotes qui nous attaquaient. Pitt et Cobourg, dont le nom sonne encore quelquefois, répété par le vieil écho de la Révolution, nous semblaient les chefs de ces fripons et la personnification de tout ce qu'il y a de traître et de stupide au monde. Alors tout était dominé par un sentiment profond dont je ne vois plus de vestiges. Que le lecteur, s'il a moins de cinquante ans, veuille bien se figurer, d'après les livres, qu'en 1794 nous n'avions aucune sorte de religion; notre sentiment intérieur et sérieux était tout rassemblé dans cette idée : être utile à la patrie.

Tout le reste, l'habit, la nourriture, l'avancement, n'étaient à nos yeux qu'un misérable détail éphémère. Comme il n'y avait pas de société, les succès dans la société^ chose si principale dans le caractère de notre nation, n'existaient pas.

Dans la rue nos yeux se remplissaient de larmes, en rencontrant sur le mur une inscription en l'honneur du jeune tambour Barra (qui se fit tuer à treize ans, plutôt que de cesser de battre sa caisse, afin de prévenir une surprise). Pour nous, qui ne connaissions aucune autre grande réunion d'hommes, il y avait des fêtes, des cérémonies nombreuses et touchantes, qui venaient nourrir Le sentiment dominant tout clans nos cœurs.

Jl lut notre seule religion. Quand Napoléon parut et fit cesser les déroutes continuelles auxquelles nous expo-

sait le plat gouvernement du Directoire, nous ne vîmes en lui que V utilité militaire de la dictature. Il nous procurait des victoires, mais nous jugions toutes ses actions par les règles de la religion qui, dès notre première enfance, faisait battre nos cœurs : nous ne voyions d'estimable en elle que l'utilité à la patrie.

Nous avons fait plus tard des infidélités à cette religion, mais dans toutes les grandes circonstances, ainsi que la religion catholique le fait pour ses fidèles, elle a repris son empire sur nos cœurs.

Il en fut autrement des hommes nés vers 1790 et qui à quinze ans, en 1805, lorsqu'ils commencèrent à ouvrir les yeux, virent pour premier spectacle, les toques de velours ornées de plumes des ducs et comtes, récemment créés par Napoléon. Mais nous, anciens serviteurs de la patrie, nous n'avions que du mépris pour l'ambition puérile et l'enthousiasme ridicule de cette nouvelle génération.

Et parmi ces hommes habitant aux Tuileries, pour ainsi dire, qui maintenant avaient des voitures et sur le panneau de ces voitures de belles armoiries, il en fut beaucoup qui regardèrent ces choses comme un caprice de Napoléon et comme un caprice condamnable; les moins ardents y voyaient une fantaisie dangereuse pour eux; pas un sur cinquante ne croyait à leur durée.

Ces hommes, bien différents de la génération arrivée à l'épaulette en 1805, ne retrouvaient V alacrité et le bonheur des premières campagnes d'Italie en 1796, que lorsque l'Empereur partait pour l'armée. Je raconterai en son temps la répugnance avec laquelle l'armée réunie à Boulogne en 1804, reçut la première distribution des croix de la Légion d'honneur; plus tard, j'aurai à parler du républicanisme et de la disgrâce de Delmas, de Lecourbe, etc.

Ainsi, dans l'intérieur même des Tuileries, parmi les hommes qui aimaient sincèrement Napoléon, quand on croyait être bien entre soi, être bien à couvert des investigations de Savary, il y avait des hommes qui n'admettaient d'autre base pour juger des actions de l'Empereur que celle de l'utilité à la patrie. Tels furent Duroc, Lavalette, Lannes et quelques autres; tels eus

sent été souverainement Desaix et Cafarelli-Dufalga : et, chose étrange à dire, tel il était lui-môme; car il aimait la France avec toute la faiblesse d'un amoureux.

Telle fut constamment Mme Lretilia, mère de Napoléon. Cette femme rare, et l'on peut dire d'un caractère unicpue en France, eut, par-dessus tous les autres habitants des Tuileries, la croyance ferme, sincère et jamais ébranlée, que la nation se réveillerait tôt ou tard, que tout l'échafaudage élevé par son fils s'écroulerait et pourrait le blesser en s'écroulant.

Ce grand caractère me ramène enfin à mon sujet qui est maintenant l'histoire de l'enfance de Napoléon.

Nous avons suivi l'enfance et la jeunesse de Napoléon; nous l'avons vu arriver à l'armée d'Italie, et commencer la célèbre campagne de 1796. La bataille de Castiglione et celle de Roveredo ont été gagnées; Stendhal place ici des considérations sur Tari de la guerre :

DE L'ART MILITAI1Œ

Pendant ce long repos de l'armée d'Ilalie, qui dura deux mois, du 15 septembre au 15 novembre 1796, nous allons nous permettre une réflexion.

Ce livre, je le sens, présente trop souvent des récils de batailles; mais comment éviter ce défilé, si notre héros a commencé par là, si le plaisir d'acquérir de la gloire; en commandant à des soldats et de vaincre avec eux a formé son caractère?

Ces récits de combats sembleront un peu moins dénués d'intérêt, si l'on veut prendre la peine de juger les idées suivantes. Après tout, on parle sans cesse de guerre dans nos sociétés modernes. On ne si; battra plus à l'avenir pour la possession d'une pro\ ince, chose assez peu importante au bonheur de tous; mais pour la possession d'une Charte ou d'un certain gouvernement. Enfin, dans ce siècle d'universelle hypocrisie, les vertus militaires sont les seules qui ne puissenl 'ire remplacées avec avantage par l'hypocrisie.

L'ait militaire, si l'on veut être de bonne foi et le

dégager 'les grands mots, est bien simple à définir; il

c insiste, pour un général en chef, à faire que ses soldais se trouvent deux contre un sur le champ de bataille.

Ce mot dit tout, c'est la règle unique; mais souvent l'on n'a que deux minutes pour l'appliquer. C'est une difficulté qui ne se surmonte nullement en faisant d'avance provision de réflexions sages et de faits bien racontés. Il faut inventer des choses raisonnables en deux minutes, et souvent au milieu des cris et des émotions. Le maréchal Ney devenait, dans ces circonstanceslà, un volcan d'idées raisonnables et fermes; ailleurs, il parlait peu et mal, et même semblait troublé par timidité.

Il faut de l'enthousiasme, si l'on veut, pour exposer sa vie ; il faut de l'enthousiasme pour un capitaine de grenadiers, pour Gardanne se précipitant dans le Mincio, à Borghetto; mais pour un général en chef, la guerre est un jeu d'échecs.

Au coin de ce château gothique, vous voyez cette tour élevée; sur le toit d'ardoise si glissant qui la couronne, vous apercevez un couvreur qui semble petit, tant il est haut placé; s'il tombait il serait moulu. Mais là-haut, il a bien autre chose à faire que de penser au péril qu'il court; son affaire est de bien clouer son ardoise, de ne pas la faire éclater en enfonçant son clou et, en un mot, de l'attacher bien solidement.

Si, au lieu de songer à bien fixer ses ardoises, il vient à penser au péril qu'il peut courir, il ne fera rien qui vaille.

Ainsi, pour peu qu'un général ait la faiblesse de songer au péril auquel sa vie est exposée, il n'a pins qu'une demi-attention à donner à son jeu d'échecs. Or, il faut une attention profonde; car il s'agit à la fois d'inventer de grands mouvements et de prévoir les inconvénients les plus petits en apparence, mais qui peuvent tout arrêter.

De là, le profond silence qui régnait autour de Napoléon ; on dit que dans les plus grandes batailles, excepté le bruit du canon plus ou moins rapproché, on eût entendu voler une guêpe au lieu où il était; on se gênait pour tousser.

Il faut, chez le général en chef, une extrême attention à la partie d'échecs, et cependant il ne lui est pas permis d'être naturel; il faut qu'il soit comédien, et là comme ailleurs, le degré de grossièreté de la comédie est calculé sur le génie de ceux pour qui elle est jouée.

On connaît les admirables singeries du grand Suwaroff. Gatinat, le seul général raisonnable des dernières années de Louis XIV, avait l'air d'un froid philosophe au milieu du feu, ce qui ne convient pas au caractère français. Il faut frapper les soldats de cette nation par quelque chose de physique, de facile à saisir : être un magnifique comédien comme le roi Murât (fort ressemblant dans le tableau de la bataille d'Eylau de Gros), ou un homme singulier, unique en son espèce, environné de généraux accablés de broderies, et portant une redingote grise, non d'uniforme; mais cette redingote grise sera proscrite par la comédie, comme les panaches infinis du roi Murât, comme l'air altier du sous-lieutenant de hussards. On adorait à l'armée d'Italie jusqu'à l'air maladif du général en chef.

L'amour n'est pas difficile sur les circonstances auxquelles il se prend; lorsqu'il y a émotion, il ne faut plus que du singulier.

C'est en général vers l'âge de vingt-deux ans, que L'homme a le plus la faculté de se décider en deux minutes sur les plus grands intérêts. L'expérience de la vie diminue cette faculté, et il me semble évident que Napoléon était moins grand général à la Moscova, et quinze jours avant la bataille de Dresde, qu'à Arcolo ou à Rivoli.

Pour un général de division, l'art de la guerre con- -i^ie à faire, avec sa division, le plus de mal possible à l'ennemi et à en recevoir le moins de dommage qu'il se peut. Le talent d'un général de division s'augmente par l'expérience, et si le corps n'a pas contracté des infirmités trop fâcheuses, c'est peut-être vers cinquante ans que ce talent est à son maximum.

On voit combien il est absurde de faire des généraux en chef avec de vieux généraux do division; c'est pointant ainsi qu'en agit la Prusse à Iéna. Kalkreuth, Mollendorf et le duc de Brunswick n'étaient que de vioux

généraux de division de Frédéric. Pour comble de misère, plusieurs de ces vieux généraux étaient courtisans; c'est-à-dire, sentaient chaque jour de la vie, depuis trente ans, combien facilement la plus petite circonstance peut casser le cou à un homme.

Cette règle de faire le plus de mal et d'en recevoir le moins possible descend toujours la même, du général de division jusqu'au moindre sous-lieutenant commandant un corps de vingt-cinq hommes.

Quand un général français attaque dix mille Autrichiens avec un corps de vingt mille hommes, peu importe qu'à quelques lieues du champ de bataille les Autrichiens aient un second corps de quinze ou vingt mille hommes, si ces hommes ne peuvent arriver au secours du corps premier attaqué que lorsqu'il sera détruit.

L'expérience montre que mille hommes qui se croient sûrs de vaincre en battent deux mille ou même quatre mille qui, fort braves individuellement, ont des doutes sur l'issue de l'affaire. Un régiment de hussards sabre fort bien six mille fantassins qui fuient; qu'un général de sang-froid rallie ces fuyards derrière une haie, fasse abattre huit ou dix arbres et tourne les branches vers la cavalerie, celle-ci fuit à son tour.

Mais cette exception ne détruit nullement la règle principale et l'on peut dire unique, qui consiste, pour un général en chef, à se trouver deux contre un sur le champ de bataille.

Le principe du général en chef est absolument le même que celui des voleurs qui, au coin de la rue, se trouvent trois contre un autour du passant, à cent pas d'une patrouille de dix hommes. Qu'importe la patrouille qui arrivera dans trois minutes au malheureux volé !

Toutes les fois que Napoléon a coupé une aile de l'armée ennemie, il n'a fait autre chose que se trouver deux contre un.

A Roveredo, à Bassano et dans tous les combats de la campagne du Tyrol, mille Français battaient toujours trois mille Autrichiens. (Napoléon se conformait donc à la règle, en plaçant mille Français vis-à-vis mille Autrichiens.)

45 'f OEUVRES CHOISIES DE STENDHAL

La grande difficulté de la marche de flanc, c'est qu'en supposant toujours les soldats des deux armées aussi lestes et aussi braves les uns que les autres, l'armée qui exécute la marche de flanc peut voir un de ses corps de huit mille hommes enveloppé par seize mille ennemis.

Le même accident peut arriver dans le passage de l'ordre défensif à l'ordre offensif. Une armée qui, dans l'ordre défensif, occupe la rive gauche de la Seine, de Paris à Honfleur, aura quatre-vingts ou cent postes de cent hommes chacun et cinq ou six corps de deux ou trois mille hommes. Pour passer à l'ordre offensif contre une armée venant de Chartres, par exemple, il faut qu'elle se réunisse en un seul corps ou en deux tout au plus. Si, pour cette opération, chacun des petits corps suit la ligne la plus courte, qui est celle du front de bandière, il est clair que cette armée, si elle attend trop tard pour son mouvement, opère réellement une marche de flanc sous les yeux de l'ennemi; ce qui donne à celui-ci l'occasion d'attaquer deux mille hommes avec quatre mille.

Peu impolie (ju'à cinq lieues du champ de bataille les deux mille hommes attaques aient six mille camarades; ceux-ci ne pourront arriver que lorsque les deux mille attaqués seront détruits (c'est-à-dire deux cents tués, six cents blessés, quatre cents prisonniers et six cents découragés, ou démoralisés, en langage militaire).

Aussi, le général Mack, dans sa campagne contre Ghampionnet (1799), avait raison; son erreur unique, lorsqu'il vint de Naples attaquer les Français dans Rome, consista à se figurer qu'il avait des soldats, (le point admis partout, six mille Napolitains attaquèrent trois mille Français; un général en chef ne pouvait faire plus.

Une chose jette ta confusion dans tous les discours de guerre, les Langues modernes n'ont que le môme mot armée% pour exprimer une armée rassemblée de

façon ■' pouvoir donner bataille dans une heure, et

une armée disséminée pour vivre el occupant vingt

lieueB de terrain, l'ar exemple, on appelle une iiirn.r.

VIE DE NAPOLÉON 45n

cent mille hommes rassembles, savoir : vingt mille à L'arc do l'Etoile, quarante mille dans le bois de Boulogne, vingl mille à Boulogne et vingt mille a Auleuil; ou bien 1«- même nombre de soldats disséminés dans tous les villages de Boulogne à Rouen.

ïl est évident que cette seconde armée ne peut donner bataille qu'autant qu'elle sera réunie; mais pour que cette armée se rassemble dans un espace de deux lieues, en tout sens, comme le bois de Boulogne et les environs, il faut : 1° vingt-quatre heures de temps; 2° que le général en chef lui ait fait prendre des vivres d'avance ou réunisse dans cet étroit espace cent mille râlions toutes les vingt-quatre heures.

De là, pour le dire en passant, un moyen sûr de faire mouvoir les Autrichiens, c'est d'attaquer la ville où ils ont leurs magasins; cette ville est toujours pour une année autrichienne ce que Mantoue fut pour l'armée du général Bonaparte à la fin de 1796 : le centre de toutes les pensées.

Tous les trente ans, selon que la mode fait donner plus d'attention à telle ou telle recette pour battre l'ennemi, les termes de guerre changent et le vulgaire croit avoir fait un progrès dans les idées quand il a changé les mots.

On peut voir les admirables réflexions de Napoléon sur les campagnes d'Annibal, Turenne, Frédéric II, César, etc., Napoléon était assez sûr de ses pensées pour oser être clair. Ces réflexions font sentir le ridicule de la plupart des phrases sur l'art de la guerre.

Ne nous attardons pas à ce volume, où Stendhal nous déclare « avoir présenté presepue toujours avec les paroles de Napoléon » les batailles qui suivent celles de Montenotte. Les Mémoires de Napoléon, le Moniteur, le Mémorial de Sainte-Hélène (Beyle avait l'intention de faire figurer dans son livre des récits textuellement copies dans le Mémorial) ont été mis à contribution par l'écrivain. Mais, à côté de lliistoire militaire, Stendhal avait noté des observai ions et des jugements sur la Cour, — l'armée, — les ministres, — le Conseil d'Etat, — l'administration, etc. Colomb avait connu

Lges, qu'il n'avait pas comprises dans son projet île publication, et en effet certains détails durent lui paraître un peu « torts ». C'esl là cependant qu'il faut voir comment Stendhal aurait eu, suivant sa fière promesse, « le courage de dire la vérité sur tout, même

contre son héros » ; c'est là aussi , selon notre opinion, que se trouvent les parties les plus originales de ces fragments épars. M. Jean de Mitty en a publié quelques-uns très courts sous le titre de : Napoléon ; nous espérons qu'un Stendhalien nous donnera une édition critique de ce qu'il y a d'intéressant dans ces « cahiers » de la bibliothèque de Grenoble, où Stendhal a non seulement accumulé des matériaux, mais écrit un certain nombre de chapitres bous une forme plus ou moins définitive.

Cl 788-1800)

Trois livres représentent la plus grande partie des nombreux documents autobiographiques que Beyle nous avait laissés : Vie de Henri Brulard (1788-1800), Journal (1801-1804), Souvenirs d'Égotisme (1821-1830) (dates des périodes racontées par ces ouvrages). Il est absolument indispensable de les connaître lorsqu'on veut savoir tout ce que Beyle faisait passer de lui-même dans les œuvres qu'il donnait au public.

Stendhal a commencé la Vie de Henri Brulard en 1832 ; mais il abandonna son projet d'autobiographie, et ne se remit à ce travail qu'en 1835, pour se distraire des ennuis de Civita-Vecchia. M. Casimir Stryienski a publié ces « Confessions » en 1890. Il disait à la fin de sa « Préface » : « Ces premières années fort peu connues sont intéressantes surtout parce que c'est ici l'auteur de Rouge et Noir qui nous les raconte, en faisant de curieuses digressions qui devancent l'époque dont il nous donne le récit, — c'est l'enfant qui revit, mais c'est l'homme qui se montre; toute une vie psychologique et littéraire nous est révélée ; ces quelques chapitres sont une sorte d'étude comparée et rétrospective de l'existence entière de Beyle ».

Nous choisissons les pages qui nous ont paru émouvantes entre toutes, ou les plus propres à donner une idée de cette c noble défense posthume ».

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