‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 80 sur 93 · MORT DE LA MÈRE DE BEYLE · texte numérisé non relu

MORT DE LA MÈRE DE BEYLE

... La veille de la mort de ma mère, on nous mena promener, ma sœur Pauline et moi, rue Montorge; nous revînmes le long des maisons à gauche de cette rue

(au nord). On nous avait établis chez mon grand-père, dans la maison de la place Grenettc. Je couchais sur le plancher, sur un matelas entre la fenêtre et la cheminée, lorsque vers deux heures du matin, toute la famille rentra en poussant des sanglots.

« Mais comment! les médecins n'ont pas trouvé de remède! » disais-je à la vieille Marion (vraie servante de Molière, amie de ses maîtres, mais leur disant bien son mot, — qui avait vu ma mère fort jeune, qui l'avait vu marier dix ans auparavant en 1780 et qui m'aimait beaucoup). Marion Thomasset, de Vinay, vrai type du caractère dauphinois, appelée du diminutif Marion, passa la nuit assise à côté de mon matelas pleurant à chaudes larmes et chargée apparemment de me contenir. J'étais beaucoup plus étonné que désespéré, je ne comprenais pas la mort, j'y croyais peu.

« Quoi! disais-je à Marion, je ne la reverrai jamais?

— Gomment veux-tu la revoir, si on l'emporte au cimetière?

— Et où est-il le cimetière?

— Rue des Mûriers, c'est celui de la paroisse Notre- Dame. »

Tout le dialogue de cette nuit m'est encore présent, et il ne tiendrait qu'à moi de le retranscrire ici. Là véritablement a commencé ma vie morale, je devais avoir six ans et demi. Au reste ces dates sont faciles à vérifier par les actes de l'Etat civil.

Je m'endormis; le lendemain à mon réveil Marion me. dit :

« Il faut aller embrasser ton père.

— Comment! ma petite maman est morte! Mais Comment! est-ce «pie je ne la reverrai plus?

— Veux tu te taire, ton père t'entend, il est là dans le lit de la grande chambre. » J'allai avec répugnance dans la ruelle de ce lit, qui était obscure, parce que li rideaux étaient fermés. .l'avais de L'éloignemenl pour mon père et de la répugnance a L'embrasser.

Un instant après arrive l'abbé l'u-y, un homme fort

grand, très froid, marqué de petite vérole, l'air s. mesprit et bon, parlant du nez, qui bientôt après tut grand ricaire. C'était un ami de la famille.

Le croira-t-on? A cause de son état de p... (rêtrc) j'avais de l'antipathie pour lui.

M. l'abbé Rey se plaça près de la fenêtre, mon père se leva, passa sa robe de chambre, sortit de l'alcôve fermée par des rideaux de serge verte (il y avait d'autres beaux rideaux de taffetas rose brochés de blanc, qui le jour cachaient les autres).

L'abbé Rey embrassa mon père en silence, je trouvais mon père bien laid, il avait les yeux gonflés et les larmes le gagnaient à tout moment.

J'étais resté dans l'alcôve obscure et je voyais fort bien.

« Mon ami, ceci vient de Dieu », dit après l'abbé. Et ce mot, dit par un homme que je haïssais à un autre que je n'aimais guère, me fit réfléchir profondément.

On me croira insensible, je n'étais encore qu'étonné de la mort de ma mère. Je ne comprenais pas ce mot. Oserai-je écrire ce que Marion m'a souvent répété depuis en forme de reproche? Je me mis à dire du mal de God (Dieu).

Au reste, supposons que je mente sur ces pointes d'esprit qui percent le sol, certainement je ne mens pas sur tout le reste. Si je suis tenté de mentir en somme, ce sera plus tard, quand il s'agira de très grandes fautes, bien postérieures. Je n'ai aucune foi dans l'esprit des enfants annonçant un homme supérieur. Dans un genre moins sujet à illusion, car enfin les monuments restent, tous les mauvais peintres que j'ai connus ont fait des choses étonnantes vers huit à dix ans et annonçant te génie.

Hélas! rien n'annonce le génie, peut-être l'opiniâtreté serait-elle un signe.

Le lendemain, il fut question de l'enterrement: et mon père, dont la figure était réellement, absolument changée, me revêtit d'une sorte de manteau en laine noiro qu'il me lia au cou. La scène se passa dans le cabinet de mon père rue des Vieux-Jésuites

Tous les parents et amis se réunirent dans le cabinet de mon père.

Revêtu de ma mante nuire, j'étais entre les genoux de mon père. M. Picot le père, notre cousin, homme

sérieux, mais du sérieux d'un homme de cour, et fort respecté dans la famille comme esprit de conduite, — il était maigre, cinquante-cinq ans et la tournure la plus distinguée, il se plaça en 3... *.

Au lieu de pleurer et d'être triste, il se mit à faire la conversation comme à l'ordinaire et à parler de la Cour (peut-être était-ce la Cour du Parlement, c'est fort probable) ; je crus qu'il parlait des cours étrangères, et je fus profondément choqué de son insensibilité.

Un instant après entra mon oncle, le frère de ma mère, jeune homme on ne peut pas mieux fait et on ne peut pas plus agréable et •vêtu avec la dernière élégance. C'était l'homme à bonnes fortunes de la ville; lui aussi se mit à faire la conversation comme à l'ordinaire avec M. Picot, il se plaça en 4. Je fus violemment indigné et je me souviens que mon père l'appelait un homme léger. Cependant je remarquerai qu'il avait les yeux fort rouges, cela me rassura un peu.

11 était coiflé avec la dernière élégance et une poudre qui embaumait. — Cette coiffure consistait en une bourse carrée de taffetas noir et deux grandes oreilles de chien (je sus son nom six ans plus tard), comme en porte encore aujourd'hui M. le Prince de Talleyrand.

Il se fit un grand bruit, c'était la bière de ma pauvre mère que l'on prenait au salon pour l'emporter.

« Ah! çà, je ne sais pas l'ordre de cette cérémonie », dit M. Picot, en se levant d'un air indifférent, ce qui me choqua fort; ce fut là ma dernière sensation sociale.

En entrant au salon et en voyant la bière couverte du drap noir où était ma mère, je fus saisi du plus violent l>oir, je comprenais enfin ce qu'était la mort.

Ma tante Séraphie m'avait déjà accusé d'être insensible.

J'épargnerai au lecteur le récit de toutes les phases de mon désespoir à l'église paroissiale do Saint-Hugues. J'étouffais, on fut obligé, je crois, de m'emmener parce qui- ma douleur faisait trop de bruit. Je n'ai jamais pu regarder de sang-froid cette église de Saint-Uugues et

1, La texta <st accompagné d'un plan de l'appartement, avec des cliilTrt-H indicateur!).

la Cathédrale qui ost attenante. Le son seul des cloches de la Cathédrale, même en 1828, quand je suis allé revoir Grenoble, m'a donné une tristesse morne, sentie sans attendrissement, de cette tristesse voisine de la colère.

En arrivant au cimetière, qui était dans un bastion près de la rue des Mûriers (aujourd'hui, du moins en 1828, occupé par un grand bâtiment, magasin du génie), je fis des folies que Marion m'a racontées depuis. 11 paraît que je ne voulais pas qu'on jetât de la terre sur la bière de ma mère, prétendant qu'on lui ferait mal. Mais

Sur les noires couleurs d'un si triste tableau Il faut passer l'éponge ou tirer le rideau.

Par suite du jeu compliqué du caractère de ma famille, il se trouva qu'avec ma mère finit toute la joie de mon enfance.

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