‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 82 sur 93 · MORT DU PAUVRE LAMBERT · texte numérisé non relu

MORT DU PAUVRE LAMBERT

... Mon ami, auquel je disais tout, était un garçon fort intelligent nommé Lambert, valet de chambre de mon grand-père. Mes confidences ennuyaient Lambert et, quand je Le serrais <l<' trop près, il me donnait une petite calotte bien sèche et proportionnée à mon âge. Je ne l'en aimais que mieux. Son principal emploi, qui lui déplaisait fort, était d'aller chercher des pêches a

Saint-Vincent près le Fontanil (domaine de mon grandpère). Il y avait près de cette chaumière, que j'adorais, des espaliers fort bien exposés qui produisaient des pêches magnifiques. Il y avait des treilles qui produisaient d'excellent lardan (sorte de chasselas, celui de Fontainebleau n'en est que la copie). Tout cela arrivait à Grenoble dans deux paniers placés à l'extrémité d'un bâton plat, et ce bâton se balançait sur l'épaule de Lambert, qui devait faire ainsi les quatre milles qui séparent Saint-Vincent de Grenoble.

Lambert avait de l'ambition, il était mécontent de son sort; pour l'améliorer il entreprit d'élever des vers à soie, à l'exemple de ma tante Séraphie qui s'abîmait la poitrine en faisant des vers à soie à Saint-Vincent. (Pendant ce temps je respirais, la maison de Grenoble, dirigée par mon grand-père et la sage Elisabeth, devenait agréable pour moi. Je me hasardais quelquefois à sortir sans l'indispensable compagnie de Lambert.)

Ce meilleur ami que j'eusse avait acheté un mûrier, près de Saint-Joseph; il élevait ses vers à soie dans la chambre do quelque maîtresse.

En ramassant (cueillant) lui-même les feuilles de co mûrier il tomba, on nous le rapporta sur une échelle. Mon grand-père le soigna comme un fils. Mais il y avait commotion au cerveau, la lumière ne faisait plus d'impression sur ses pupilles, il mourut au bout de trois jours. Il poussait dans le délire, qui ne le quittait jamais, des cris lamentables qui me perçaient le cour.

Je connus la douleur pour la première fois de ma vie. Je pensai à la mort.

L'arrachement produit par la perte de ma mère avait été de la folie où il entrait, à ce qui me semble, beaucoup d'amour. La douleur de la mort de Lambert fut de la douleur comme je l'ai éprouvée tout le reste de. ma vie, une douleur réfléchie, sèche, sans larmes, sans consolation. J'étais navré et sur le point de tomber (ce qui fut vertement blâmé par Séraphie) en entrant dix fois le jour dans la chambre de mon ami dont je regardais la belle figure, il était mourant et expirant.

Je n'oublierai jamais ses beaux sourcils noirs et cet air de force et de santé que son délire ne faisait qu'aug-

menter. Je le voyais, après chaque saignée, je voyais tenter l'expérience de la lumière devant les yeux (sensation qui me fut rappelée le soir de la bataille de Landshut, je crois, 1809).

J'ai vu une fois en Italie une figure de Saint Jean regardant crucifier son ami et son Dieu qui, tout à coup, me saisit par le souvenir de ce que j'avais éprouvé vingt-cinq ans auparavant à la mort du pauvre Lambert, c'est le nom qu'il prit dans la famille après sa mort. Je pourrais remplir encore cinq ou six pages de souvenirs clairs qui me restent de cette grande douleur. On le cloua dans sa bière, on l'emporta....

Sunt lacrimae rerum.

Le même côté de mon cœur est ému par certains accompagnements de Mozart dans Don Juan.

La chambre du pauvre Lambert était située sur le grand escalier à côté de l'armoire aux liqueurs.

Huit jours après cette mort, Séraphie se mit fort justement en colère parce qu'on lui servit je ne sais quel potage (à Grenoble soupe) dans une petite écuclle de faïence ébréchée, que je vois encore (quarante ans après l'événement), et qui avait servi à recevoir le sang de Lambert pendant une des saignées. Je fondis en larmes tout à coup au point d'avoir des sanglots qui m'étouffaient. Je n'avais jamais pu pleurer à la mort de ma mère. Je ne commençai à pouvoir pleurer que plus d'un an après, seul, pendant la nuit, dans mon lit. Séraphie, en me voyant pleurer Lambert, me fit une scène. Je m'en allai à la cuisine en répétant à demivoix et comme pour me venger : Infâme! infâme!

Mes plus doux épanchements avec mon ami avaient lieu pendant qu'il travaillait à scier le bois au bûcher, séparé de la cour en G, par une cloison à jours, formée de montants de noyer façonnés au tour, comme une balustrade de jardin1.

Après sa mort, je me plaçais dans la galerie au second étage de laquelle j'apercevais parfaitement les montants de la balustrade qui me Remblaient superbes

Page 1