‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 81 sur 93 · CHAPITRES VI-VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRES VI-VIII

[L'ENFANCE DE BEYLE] [DE JOUBERT A raillane]

... Jamais peut-être le hasard n'a rassemblé deux êtres plus foncièrement antipathiques que mon père et moi.

De là l'absence de tout plaisir dans mon enfance, de 1790 à 1799. Cette saison que tout le monde dit être celle des vrais plaisirs de la vie, grâce à mon père, n'a été pour moi qu'une suite de douleurs amères et de dégoûts. Deux diables étaient déchaînés contre ma pauvre enfance, ma tante Séraphie et mon père, qui dès 1791 devint son esclave.

Le lecteur peut se rassurer sur le récit de mes malheurs, d'abord il peut sauter quelques pages, parti que je le supplie de prendre, car j'écris à l'aveugle, peut-être des choses ennuyeuses même pour 1835 : que sera-ce en 1880 ?

En second lieu, je n'ai presque aucun souvenir de la triste époque 1790-1795, pendant laquelle j'ai été un pauvre petit bambin persécuté, toujours grondé à tout

propos, et protégé seulement par un sage à la Fontenelle qui ne voulait pas liver bataille pour moi. et d'autant qu'en ces batailles son autorité, supérieure à tout, lui commandait d'élever la voix : or, c'est ce qu'il avait le plus en horreur, et ma tante Séraphie, qui, je ne sais pourquoi, m'avait pris en guignon, le savait bien aussi.

Quinze ou vingt jours après la mort de ma mère, mon père et moi, nous retournâmes coucher dans la triste maison, moi dans un petit lit vernissé fait en cage, placé dans l'alcôve de mon père. Il renvoya ses domestiques, il mangea chez mon grand-père qui jamais ne voulut entendre parler de pension. Je crois que c'est par intérêt pour moi que mon grand-pèic se donna ainsi la société d'un homme qui lui était antipathique.

Ils n'étaient réunis que par le sentiment d'une profonde douleur. A l'occasion de la mort de ma mère, ma famille rompit toutes ses relations de société, et, pour comble d'ennui pour moi, elle a depuis constamment vécu isolée.

M. Joubert, mon pédant montagnard (on appelle cela à Grenoble lict. ce qui veut dire tin homme grossier né dans les montagnes du Gap), M. Joubert qui me montrait le latin, Dieu sait avec quelle sottise, en me faisant réciter les règles du rudiment, chose qui rebutait mon intelligence, et l'on m'en accordait beaucoup, mourut. J'allai prendre des leçons sur la petite place Notre- Dame; je puis dire n'y avoir jamais passé sans me rappeler ma mère et la parfaite gaîté de la vie que j'avais menée de son temps. Actuellement, même mon bon grand-père en m'embrassant me causait du dégoût.

Le pédant Joubert à figure terrible me laissa en legs h- second volume d'une traduction française de Quinte- Curce, ce plat Romain qui a écrit sur la vie d'Alexandre.

Gel affreux pédant, homme de cinq pieds six pouces, horriblement maigre, et portanl une redingote; noire, sale <■! déchirée, n'étail cependant pour moi au fond... (phrase inachevée).

Mais son successeur M. L'abbé Raillane fut dans Loule L'étendue du moi un noir coquin. Je ne prétends pas

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dire qu'il ait commis des crimes, mais il est difficile d'avoir une âme plus sèche, plus ennemie de tout ce qui e-<t honnête, plus parfaitement dégagée de tout sentiment d'humanité.

Il était prêtre, natif d'un village de Provence; il était petit, maigre, très pincé, le teint vert, l'œil faux avec des sourcils abominables; il venait de finir l'éducation de Casimir et Augustin Perier et de leurs quatre ou six frères.

Cet homme, par adresse ou par instinct de reprêt (prêtre), était ennemi juré de la logique et de tout raisonnement droit.

Mon père le prit apparemment par vanité.

Peut-être M. Raillane fut-il renvoyé pour quelque méfait; ce qui me donne un soupçon aujourd'hui, c'est qu'il y avait encore dans la maison Perier trois enfants fort jeunes : Camille, de mon âge, Joseph et Amédée, je crois beaucoup plus jeunes.

J'ignore absolument les arrangements financiers que mon père fit avec l'abbé Raillane. Toute attention donnée aux choses d'argent était réputée vile et basse au suprême degré dans ma famille. Il y était en quelque sorte contre la pudeur de parler d'argent, l'argent était comme une triste nécessité de la vie indispensable malheureusement comme les lieux d'aisances, mais dont il ne fallait jamais parler....

Mon horreur pour le métier de cet homme et pour ce qu'il enseignait par métier arrive à un point qui frise la manie.

Croirait-on que, hier encore (4 décembre 1835), venant de Rome à Civita-Vecchia, j'ai eu l'occasion de rendre, sans me gêner, un fort grand service à une jeune femme que je ne suppose pas fort cruelle? Ensuite, elle a découvert mon nom malgré moi; elle était porteur d'une lettre de recommandation pour mon secrétaire. Elle a des yeux fort beaux, et ces yeux m'ont regardé sans cruauté pendant les huit dernières lieues du voyage. Elle m'a prié de lui chercher un logement peu cher, enfin il ne tenait probablement qu'à moi d'en être bien traité; mais, comme j'écrivais depuis huit jours, le fatal souvenir de M. l'abbé Raillane était

réveillé. Le nez aquilin, mais un peu trop petit, de cette jolie Lyonnaise m'a rappelé celui de l'abbé; dès lors il m'a été impossible même de regarder, et j'ai fait semblant de dormir en voiture. Même, après l'avoir fait embarquer par grâce, et moyennant buit livres au lieu de vingt-cinq, j'hésitais à aller voir le nouveau logement, pour n'être pas obligé de la voir et de recevoir ses remerciements.

Comme il n'y a aucune consolation, rien que de laid et de sale, dans les souvenirs de l'abbé Raillane, depuis deux ans au moins je détourne les yeux avec horreur du souvenir de cette terrible époque. Cet homme aurait dû faire de moi un coquin; c'était, je le sais maintenant, un parfait tejé (jésuite), il me prenait à part dans mes promenades, le long de l'Isère, de la porte de la Graille à l'embouchure du Drac, ou simplement à un petit bois, au delà de l'Ile, pour m'expliquer que j'étais imprudent en paroles.

« Mais, monsieur, lui disais-je en d'autres termes, c'est vrai, c'est ce que je sens.

— N'importe, mon petit ami, il ne faut pas le dire, cela ne me convient pas. » Si ces maximes eussent pris, je serais riche aujourd'hui, car trois ou quatre fois la fortune a frappé à ma porte (j'ai refusé, en 1814, la direction générale des subsistances (blé) de Paris, bous les ordres de M. le comte B..., dont la femme avait pour moi la plus vive amitié; après son amant, M. Pépin de Belisle, mon ami intime, j'étais peut-être ce qu'elle aimait le mieux), je serais donc riche, mais je serais un coquin, je n'aurais pas les charmantes visions du beau qui souvent encore remplissent ma tète à mon ûgc de fifty two.

Le lecteur croit peut-être que je cherche à éloigner cette coupe fatale d'avoir à parler de l'abbé Rail- Jane.

Il avait un frère, tailleur au bout de la Grand'Rue, prèi de la place ClaYeyson, qui était l'ignoble en personne. Une seule disgrâce manquait à ce tejé : il n'était pas sale, mais au contraire fort soigné et fort propre. Jl nv.iit h- goût des serins des Canaries, il les faisait nicher et les tenait fort proprement, mais à côté do

mon lit. Je ne conçois pas comment mon père souffrait une chose aussi peu saine.

Mon grand-père n'était jamais remonté dans la maison après la mort de sa fille; il ne l'eût pas souffert, lui; — mon père Chérubin Beyle, comme je l'ai dit, m'aimait comme le soutien de son nom, mais nullement comme fils.

La oagc des serins en fils de fer attachés à des montants en bois (eux-mêmes attachés au mur par des happes à plâtre) pouvait avoir cinq pieds de long, six de haut, et six de profondeur. Dans cet espace voltigeaient tristement, loin du soleil, une trentaine de pauvres serins de toutes couleurs. Quand ils nichaient, l'abbé les nourrissait avec des jaunes d'œufs, et, de tout ce qu'il faisait, cela seul m'intéressait. Mais ces diables d'oiseaux me réveillaient au point du jour : bientôt après j'entendais la pelle de l'abbé qui rangeait son feu avec un soin que j'ai reconnu plus tard appartenir aux tesjés. Mais cette volière produisait beaucoup d'ordures et à deux pieds de mon lit et dans une chambre humide, obscure, où le soleil ne donnait jamais. Nous n'avions pas de fenêtre sur le jardin Lamouroux, seulement un jour de souffrance (les villes de parlement, remplies de mots de droit) qui donnait une brillante lumière à l'escalier L, ombragé par un beau tilleul, quoique l'escalier fût au moins à quarante pieds de terre. Ce tilleul devait être fort grand.

L'abbé se mettait en colère, calme, sombre et méchant, d'une diplomatie flegmatique, quand je mangeais le pain sec de mon goûter près de ses orangers. Ces orangers étaient une semblable manie bien plus incommode encore que celle des oiseaux. Ils avaient, les uns trois pouces et les autres un pied de haut, et étaient placés sur la fenêtre à laquelle le soleil atteignait un peu pendant deux mois d'été. Le farouche abbé prétendait que les miettes qui tombaient de notre pain bis attiraient les mouches, lesquelles mangeaient ses orangers. Cet abbé aurait donné dos leçons de politesse aux bourgeois les plus bourgeois, les plus patets, de la ville. (Palet, prononcez : patais, extrême attention donnée aux plus petits intérêts....)

Autrefois, quand j'entendais parler des joies naïves de L'enfance, des étourderies de cet âge, du bonheur de la première jeunesse, le seul véritable de la vie, mon cœur se serrait. Je n'ai rien connu de tout cela; et, bien plus, cet âge a été pour moi une époque continue de malheur et de haine et de délires de vengeance toujours impuissante. Tout mon malheur peut se résumer en ces deux mots : jamais on ne m'a permis de parler à un enfant de mon âge; et mes parents, s'ennuyant beaucoup, par suite de leur séparation de toute société, m'honoraient d'une attention continue. Pour ces deux causes, à cette époque de la vie si gaie pour les autres enfants, j'étais méchant, sombre, déraisonnable, esclave en un mot, dans le pire sens du mot; et peu à peu je pris les sentiments do cet état. Le peu de bonheur que je pouvais arracher était préservé par le mensonge.

Sous un autre rapport j'étais absolument comme les peuples actuels de l'Europe : mes tyrans me parlaient toujours avec les douces paroles de la plus tendre sollicitude, et leur plus ferme alliée c'était la gion (religion). J'avais à subir des homélies continuelles sur l'amour paternel et les devoirs des enfants. Un jour, ennuyé des paroles de mon père, je lui dis : « Si tu m'aimes tant, donne-moi cinq sous par jour et laisse-moi vivre comme je voudrais. D'ailleurs, sois bien sûr d'une chose, dès que j'aurai l'âge, je m'engagerai. »

Mon père marcha sur moi comme pour m'anéantir, il était hors de lui : « Tu n'es qu'un vilain impie, » me dit-il.

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