LE PASSAGE DU SAINT-BERNARD
... La nature m'a donné les nerfs délicats et la peau sensible d'une femme. Je ne pouvais pas, quelques mois après, tenir mon sabre deux heures sans avoir la main pleine d'ampoules. Au Saint-Bernard, j'étais pour le physique comme une jeune fille de quatorze ans; j'avais
dix-sept ans et trois mois, mais jamais fils gàlé de grand seigneur n'a reçu une éducation plus molle.
Le courage militaire, aux yeux de mes parents, était une qualité de Jacobins; on ne prisait que le courage d'avant la Révolution, qui avait valu la croix de Saint- Louis au chef de la branche riche de la famille (M. le capitaine Beyle, de Sassenage).
J'arrivai donc au Saint-Bernard poule mouillée complète. Que fussé-je devenu sans la rencontre de M. Burclviller et si j'eusse marché seul? J'avais de l'argent et n'avais même pas songé à prendre un domestique. Etourdi par nos délicieuses rêveries, toutes les remarques prudentes glissaient sur moi, je les trouvais bourgeoises, plates, odieuses.
De là, mon dégoût, même en 1836, pour les faits comiques, où se trouve nécessairement, de toute nécessité, un personnage bas.
Drôle de disposition pour un successeur de Molière ! Tous les sages avis des hôteliers suisses avaient donc glissé sur moi.
A une certaine hauteur, le froid devint piquant ; une brume pénétrante nous environne, la neige couvrait la route depuis longtemps. Cette route, petit sentier entre deux murs, à pierres sèches, était remplie de huit ou dix pouces de neige fondante et, au-dessous, des cailloux roulants.
De temps en temps un cheval mort faisait cabrer lit mien; bientôt, ce qui lut bien pis, il ne se cabra plus du tout. Au fond c'était une rosse.
A chaque instant tout devenait pire. Je lroti\ai le
danger pour la première fois; ce danger n'était pas grand, il faut L'avouer, mais pour une jeune fille de quatorze ans «jui n'avait pas été mouillée par La pluie
dix lois en sa vie !
Le danger n'était, donc, pas grand, mais il était en
moi-môme; Les circonstances diminuaient l'homme.
Je n'aurai pas honte de me rendre justice, je lus
constamment Kr;i'- Si je rêvais, c'était aux phrases par lesquelles J.-J. Rousseau pourrait décrire ces monts sourcilleux couverts de neige cl l'élevant jusqu'aux
nues avec leurs pointes sans cesse obscurcies par de gros nuages qui courent rapidement.
Mon cheval faisait mine de tomber, le capitaine jurait et était sombre, son prudent domestique, qui s'était fait mon ami, était fort pâle.
J'étais transpercé d'humidité, sans cesse nous étions gênés et même arrêtés par des groupes de quinze ou vingt soldats qui montaient.
Au lieu des sentiments héroïques que je leur supposais, d'après six ans de rêveries héroïques, j'entrevoyais des égoïstes aigris et méchants; souvent ils juraient contre nous de colère de nous voir à cheval et eux à pied. Un peu plus ils nous volaient nos chevaux.
Cette vue du caractère humain me contrariait, mais je l'écartais bien vite pour jouir de cette idée : je vois donc une chose difficile!
Enfin, après une quantité de zigzags dans un fond entre deux rochers pointus et énormes, j'aperçus, à gauche, une maison basse, presque couverte par un nuage qui passait.
C'est l'hospice! on nous y donna, comme à toute l'armée, un demi-verre de vin qui me parut glacé comme une décoction rouge.
11 me semble que nous entrâmes, ou bien les récits de l'intérieur de l'Hospice qu'on me fit produisirent-ils une image qui, depuis trente-six ans, a pris la place de la réalité'?
Voilà un danger de mensonge que j'ai aperçu depuis trois mois que je pense à ce véridique journal.
Par exemple, je me figure fort bien la descente. Mais je ne veux pas dissimuler que, cinq ou six ans après, je vis une gravure que je trouvai fort ressemblante; et mon souvenir n'est plus que la gravure.
C'est là le danger d'acheter des gravures de beaux tableaux que l'on voit dans ses voyages. Bientôt la gravure forme tout le souvenir, et détruit le souvenir réel.
C'est ce qui m'est arrivé pour la Madone de Saint- Sixte de Dresde. La belle gravure de Millier l'a détraita pour moi, tandis que je me figure parfaitement le» méchants pastels de Mengs, de la même galerie do
Dresde, dont je n'ai vu la gravure nulle part.
Je vois fort bien l'ennui de tenir mon cheval par la bride; le sentier était formé de rochers immobiles.
Le diable c'est que les quatre pieds de mon cheval se réunissaient dans la ligne droite formée par la réunion des deux rochers, et alors la rosse faisait mine de tomber, à droite il n'y avait pas grand mal, mais à gauche ! Que dirait M. Daru, si je lui perdais son cheval? Et d'ailleurs tous mes effets étaient dans l'énorme porte-manteau et peut-être la plus grande partie de mon argent.
Le capitaine jurait contre son domestique qui lui blessait son second cheval, il donnait des coups de canne à la tète de son propre cheval, c'était un homme fort violent, et enfin il ne s'occupait pas de moi le moins du monde.
Pour comble de misère, un canon vint à passer, il fallut faire sauter nos chevaux à droite de la route; mais de cette circonstance je n'en voudrais pas jurer, elle est dans la gravure.
Je me souviens fort bien de cette longue descente circulaire autour d'un diable de lac glacé.
Enfin, vers Etrouble, la nature commença à devenir moins austère.
Ce fut pour moi une sensation délicieuse.
Je dis au capitaine; Burelviller :
« Le Saint-Bernard n'est (pie ça? »
Il me semble qu'il se fâcha et crut que je mentais, (en termes dont nous nous servions) (pu: je lui lâchais une blague.
Je crois entrevoir, dans mes souvenirs, qu'il me traita de conscrit, ce qui me sembla une injure.
A Etrouble, mon bonheur fut ex t renie, mais je commençais à comprendre que ce n'était que dans les moments où le capitaine était gai, (pie je pouvais hasarder rues remarques.
Je me 'lis : « Je suis en Italie, c'est-à-dire dans le pays de la Zulietta que J.-J. Rousseau trouva à Venise, eu Piémont, dans Le pays de Mme Bazile ».
Je comprenais bien queues idées étaient encore plus
de contrebande pour le capitaine qui, une fois, avait traité Rousseau de polisson d'écrivain.
Je serais obligé de faire du roman, et de chercher à me figurer ce que doit sentir un jeune homme de dixsept ans, fou de bonheur et s'échappant du couvent, si je voulais parler de mes sensations d'Etrouble au fort de Bard.
... Nous croyions l'armée à quarante lieues en avant de nous.
Tout à coup nous nous trouvâmes arrêtés par le fort de Bard.
Je me vois bivouaquant à une demi-lieue du fort, à gauche de la grande route.
Ici le récit se confond avec le souvenir.
Il me semble que nous fûmes arrêtés deux ou trois jours sous Bard.
Le Premier Consul était-il avec nous?
Fût-ce, comme il me semble, pendant que nous étions dans cette petite plaine, sous le fort, que le colonel Dufour essaya de l'emporter de vive force, et que deux sapeurs essayèrent de couper les chaînes du pont-levis? Vis-je entourer de paille la roue des canons, ou bien est-ce le souvenir du récit que je trouve dans ma tète?
La canonnade épouvantable dans ces rochers si hauts, dans une vallée si étroite, me rendait fou d'émotion.
Enfin le capitaine me dit : « Nous allons passer sur une montagne à gauche, c'est le chemin ».
J'ai appris, depuis, que cette montagne se nomme Albaredo.
Après une demi-lieue, j'entendis donner cet avis de bouche en bouche : « Ne tenez la bride de vos chevaux qu'avec deux doigts de la main droite afin que, s'ils tombent dans le précipice, ils ne vous entraînent pas.
— Diable! il y a donc danger », me dis-je. On s'arrêta sur une petite plate-forme.
« Ah! voilà qu'ils nous visent, dit le capitaine.
— Est-ce que nous sommes à portée? dis-je au capitaine.
— Ne voilà-t-il pas mon bougre qui a déjà peur? » me dit-il avec humeur. Il y avait là sept à huit personnes.
Ce mot fut comme le chant du coq pour saint Pierre. Je rêvai, — je m'approchai au bord de la plate-forme pour être plus exposé, et, quand il continua la route, je traînai quelques minutes pour montrer mon courage.
Voilà comment je vis le feu pour la première fois....
Le soir, en y réfléchissant, je ne revenais pas de mon étonnement : Quoi! n'est-ce que ça? me disais-je.
Cet étonnement un peu niais et cette exclamation m'ont suivi toute ma vie. Je crois que cela tient à l'imagination.
Parenthèse. — Souvent je me dis, mais sans regret : Que de belles occasions j'ai manquées ! Je serais riche, du moins j'aurais de l'aisance! mais je vois, en 1836, que mon plus grand plaisir est de rêver, mais à quoi? Souvent à des choses qui m'ennuient. L'activité des démarches nécessaires pour amasser 10 000 francs de rente est impossible pour moi. De plus, il faut flatter, ne déplaire à personne, etc. Ce dernier presque impossible pour moi.
J'ai eu le rare plaisir de faire toute ma vie à peu près ce qui me plaisait. Je ne dois donc pas me plaindre du destin. J'ai eu un lot exécrable de sept à dix-sept, mais depuis le passage du mont Saint-Bernard je n'ai plus eu à me plaindre du destin ; — au contraire, à m'en louer.
Le bonheur pour moi, c'est de ne commander à personne et de n'être pas commandé; je crois donc que j'ai bien fait de ne pas épouser Mlle Riett ou Mlle i. Dane.
— Fin de la parenthèse.
Je me souviens que j'eus un extrême plaisir en entrant à Etrouble et à Aostc. Quoi, le passage du Saint-Bernard n'est-ce que ça*l me disais-je sans cesse; j'avais même eu tort de le dire haut quelquefois, et enfin le capitaine Burelviller me malmena, malgré mon innocence, et prit cela pour une blague (ifl est : bravade). Fort souvent, mes naïvetés ont fait le même effet,...
Le Journal de Stendhal a été publié en 1888 par MM. C. Stryienski et François de Nion (Charpentier). Nous y voyons, suivant les termes mêmes de la Préface, Beyle « s'expliquant, se commentant, s'analysr.nt, s'épiloguant... ». Songeons qu'il a dix-huit ans à peine lorsqu'il commence les premières lignes, et demandons-nous si, au lieu de se borner à railler les faiblesses, les défauts, les vanités, les paradoxes et les caprices de ce tout jeune homme, il ne serait pas plus juste de réfléchir à ce qu'il y a d'énergie intellectuelle et de franchise morale dans cette étude de soi-même, faiic à un âge où les passions parlent d'ordinaire beaucoup plus haut que la volonté.