‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 85 sur 93 · EXTRAITS DU « JOURNAL · texte numérisé non relu

EXTRAITS DU « JOURNAL

Milan, le 28 germinal an IX (1801). — J'entreprends d'écrire l'histoire de ma vie jour par jour. Je ne sais si j'aurai la force de remplir ce projet déjà commencé à Paris. Voilà déjà une faute de français, il y en aura beaucoup, parce que je prends pour principe de ne me pas gêner et de n'effacer jamais.

12 fructidor. — Dans la connaissance de l'homme, c'est la finesse qui me manque le plus. Je sais bien qu'une certaine passion p a un effet p', mais je ne sais pas reconnaître, dans l'individu que je vois dans le monde, toutes les passions qui l'animent. D'ailleurs, cette maudite manie de briller fait que je m'occupe plus de laisser de moi une profonde impression, que de deviner les autres. Je m'occupe trop à me regarder pour avoir le temps de voir les autres.

Paris, 9 messidor an XII (1804). — Il y a des gens qui me gênent et avec qui je ne suis pas naturel; tels sont : F. Faure et Boissat. C'est, je crois, que je sens bien que ma manière naturelle ne saurait leur plaire et que, cependant, je suis jaloux de leur plaire. Malheureuse vanité! qui fait qu'en voulant plaire je plais moins. Si je vais dans une société, ne rien dire les premiers jours jusqu'à ce que je sente la force d'être naturel. Tâcher d'être moi-même, c'est le seul moyen qu'un homme ait pour plaire. Pour être sûr de cela, n'avoir aucun projet dans la société que celui de m'y faire souffrir, surtout fuir de faire la cour à une femme. Parler chaque jour à celle qui me plaira le plus. Le moyen est sûr, je n'aurai point de peine, et elles me rechercheront. Je pense comme Suard, on ne trompe jamais sur son caractère ceux avec qui l'on vit tous les jours.

La naïveté et la franchise me plaisent chaque jour davantage; je deviens amoureux de La Fontaine.

23 messidor (en lisant dans mes sensations). — Mon peu d'assurance vient de l'habitude où je suis de manquer d'argent.

Quand j'en manque, je suis timide partout; comme j'en manque souvent, cette mauvaise disposition de tirer des raisons d'être timide de tout ce que je vois est de venue presque habituelle pour moi.

Il faut absolument m'en guérir, le meilleur moyen serait d'être assez riche pour porter pendant un an au moins, chaque jour, cent louis en or sur moi. Ce poids continuel que je saurais être d'or détruirait la racine du mal.

28 nivôse an XIII (1805). — Je viens de réfléchir deux heures à la conduite de mon père à mon égard, étant tristement miné par on fort accès de la fièvre Lui,- que j'ai depuis plus de sept mois. Je n'ai pas pu la guérir : 1" parce q m- je n'avais pas d'argent pour payer le médecin; — 2" parce que, ayant sans cesse dans cette ville boueuse les pieds duns l'eau, faute de

bottes, et souffrant du froid de toutes manières, faute de bois et de vêtements, il était inutile et même nuisible d'user le corps par des remèdes, pour cbasser une maladie que la misère m'aurait donnée quand je ne l'aurais pas eue; qu'on joigne à cela toutes les humiliations morales et les inquiétudes d'une vie passée continuellement avec vingt sous, douze, quatre et quelquefois rien dans ma poche, on aura une légère idée de l'état où cet homme ve-rlueux me laisse....

Qu'on calcule l'influence d'une fièvre lente de huit mois, alimentée par toutes les misères possibles, sur un tempérament déjà attaqué d'obstructions et de faiblesse dans le bas-ventre, et qu'on vienne me dire que mon père n'abrège pas ma vie !

Sans l'étude, ou, pour mieux dire, l'amour de la gloire qui a germé dans mon sein malgré lui, je me serais brûlé la cervelle cinq ou huit fois.

Il ne daigne pas répondre depuis plus de trois mois à des lettres où, lui peignant ma misère, je lui demande une légère avance, pour me vêtir, sur ma pension de 3 000 francs, réduite par lui à 2 400 francs, avance dont il peut se rembourser par ses mains, aux mois de printemps que je passerai à Grenoble.

Je lui ai demandé cette avance, qu'un étranger n'aurait pas refusée à un étranger, malade et souffrant du froid à cent cinquante lieues de sa patrie, au mois de vendémiaire an XIII, lorsqu'il avait entre les mains 2 400 francs de ma pension.

D'abord, tout cela et vingt pages de détails tous horriblement aggravants, mon père est un l'ilaia scélérat à mon égard, n'ayant ni vertu, ni pitié. Senza virtu ne carità, comme dit Caroline nel Matrimonio Segreto.

Paris, 20 ventôse an XIII (1805). — Il faut changer absolument mon système d'amour avec Louason. Je m'instruis par mes succès, J'ai été vraiment aimable pour elle dans la grande allée des Tuileries, à trois heures un quart, lorsque je lui disais : « Montrez davantage votre esprit, etc. »

Il s'agit d'être aimable aux yeux de Mélanie et non

pas de lui dire que je l'aime. Comme je la vois souvent tête à tète, il n'y aurait rien de si facile qno de l'ennuyer sans cesse du môme propos : « Je vous aime, je vous adore », à propos de tout.

Il ne faut jamais foire le projet de lui dire telle chose, sous peine de dire des spropositi (bêtises). Il faut tout bonnement lui dire à chaque moment ce que je sentirai, et, dans les moments de silence, lui parler d'elle.

Je crains d'être trop laid pour êtro aimé d'ollo. Je crains que cette peur ne me donne un air gauche, il faut la vaincre.

Rien de si dégoûtant qu'un homme qui, au moment où il vous ennuie, se met à vous parler de son amour.

Je prends donc la résolution de ne lui parler do mon amour qu'à propos, et de le montrer cependant assez pour qu'elle ne le croie pas éteint. Je la vois tous les jours. C'est à moi de tâcher à ne pas être ennuyeux.

J'étais chez Dz. (Dugazon) depuis midi à lire Anunaïde, et, me la figurant jouée par Mélanie, je goûtais mieux les beaux traits, et je passais sur les mauvais sentiments, lorsqu'elle est arrivée à une heure.

J'ai été froid en commençant; voilà, je crois, une des suites de ma malheureuse habitude de penser à ce que je lui dirai. Elle m'a dit quelques mots, la première, de la soirée d'hier, qui ont enfin fait une impression assez forte pour mettre mon ômc en scène, au lieu de mon esprit.

Dz., qui joue ce soir le Bourgeois (pour la dernière fois), nous a laissé dire. J'ai fini le rôle du Misanthrope, tout le cinquième acte; j'ai accroché quelques vers.

Louason s'est mise à dire lo quatrième acte d'Ariane, elle n'était pas on train; peu à pou, elle s'y est mise. Elle a dit le cinquième, a été superbe dans trois on quatre passages et sublime dans ces deux vers, après lecture de la lettre de Tbésée à Pirithous :

Prenez soin d'Ariane ! 11 viole «a foi,

Me déiespère, et veut qu'on prenne loio de moi.

Puisqu'elle a dit deux vers comme cela, elle peut tous les dire, en écoutant son âme. Je crois donc qu'elle

pont devenir une actrice sublime dans l'expression de L'amour <'t des mouvements de métromanie :

< l'est le sort des héros «l'être persécutée.

Je sens que c'est le mien de l'aimer davantage.

Elle nous a serré l'âme, au point que j'en étais bête comme un panier. J'étais tout chose, comme dit certain niais. Nous sommes sortis de chez Dz. à trois heures, après nous être chauffés un moment ensemble.

Il faisait un temps agréable. Nous nous sommes allés promener aux Tuileries. Je crois que je lui ai été agréable pendant une heure, parce que je lui disais exactement ce que je pensais dans le moment. J'ai eu occasion de lui développer la description de Y esprit que j'ai écrite sur ce cahier, il y a quelques pages.

Je goûtais le pur contentement; nos âmes se parlaient. Elle me parlait avec une grâce charmante. Dans ces moments, je lui ai dit ce que je pensais alors :

« Quand on ne serait pas amoureux de vous, on le deviendrait en vous entendant. »

Ce propos était fait pour aller à son âme et je suis persuadé qu'il y est allé. Tout ce qui peut l'avoir gâté, c'est le souvenir des propos de même genre que je lui ai tenus quand son âme n'était pas émue.

Je remarque qu'en tout, pour bien faire, j'ai besoin de me blaser un peu. Rolandeau, qui n'est pas gauche (minuit c. (sic), m'avait bien deviné.

30 prairial, juin 1805. — Ta véritable passion est celle de connaître et d'éprouver. Elle n'a jamais été

satisfaite.

6 messidor, Grenoble, juin 1805. — Je relis la plupart de mes cahiers, je les trouve remplis de choses communes, mais peut-être elles ne paraîtraient pas si simples, si je ne les avais pas laborieusement découvertes.

Je crois qu'à l'avenir je n'écrirai que the World (le Monde) lui-même en des anecdotes.

Ils m'ennuient et me rendent triste (ses parents et ses amis).

[CAMPAGNE DE VIENNE (1809)] Vingt-sixième cahier — du 12 avril au 11 mai 1809

Avril. — Je suis parti de Strasbourg, le 12 avril 1809, à deux heures et demie avec M. G.

Nous suivions le cours du Rhin, laissant à notre droite les montagnes qui forment son bassin. Cela m'inspire un sentiment favorable à l'Allemagne. Il fut fortifié par une très belle fille que j'avais vue à la fenêtre de la poste à Kehl.

La partie de la ville de Stuttgard que nous avons vue est fort bien bâtie. A la poste, on me dit qu'il n'y avait pas de chevaux, parce que le lendemain le prince royal et plusieurs m... devaient aller faire leur cour à l'empereur Napoléon, à Louisbourg.

19 avril. — Nous sommes partis aune heure et demie et avons trouvé, pour arriver à Neubourg, un paysage grandiose dans le genre de ceux de Claude Lorrain. Nous marchions derrière les coteaux qui ceignent le cours du Danube, les sommets de ces coteaux étaient couronnés de bouquets de bois, à notre gauche; à la droite, nous avions une forêt presque continue avec des éclaircies ; de temps en temps, entre deux coteaux, nous apercevions le Danube à trois quarts de lieue; le lonl formait un paysage superbe et réellement un des plus beaux qu'on puisse voir et auquel il ne manquait que de hautes montagnes et un lac.

A une lieue de Neubourg, j'ai rencontré Montbaston, qui m'a dit :

« Quoi! vous venez de passer à deux cents pas du tombeau de La Tour d'Auvergne et vous ne l'avez pas vu !

— Vous qui l'avez vu, dites-moi ce que c'est.

— Un massif de pierre de quatre pieds de haul ei sept de long, qui n'a pas coûté cenl écus. D'un coté : A la mémoire de La Tour d'Auvergne, premier grenadier de France, tué le S juin 1800. De l'autre coté : .1 la mémoire <lc ...y, chef de brigade du..., tué le S juin ÎS00. »

Comme L'aimable M... me disail celo, je crus entendes

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