‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 86 sur 93 · I. B I < ) r R N A L D F. 8 T B NDII A L · texte numérisé non relu

I. B I < ) r R N A L D F. 8 T B NDII A L

le canon, et, au milieu do ce pays émouvant, cela me fit un vif plaisir. Mais, hélas! ce n'était que le tonnerre; peu à peu, un superbe orage arrivant de la droite nous couvrit «le grêle pendant une demi-heure h blanehil la terre comme de la neige.

C'est par cet aimable temps (aimable pour moi, mais fort plat pour tout le monde) que nous grimpâmes dans Ncubourg, à la queue d'un convoi. Nous trouvâmes dans la rue trois rangées de voitures et, sur la place, deux régiments avec leurs bagages; nous faisions vingt pas toutes les cinq minutes, et la grêle se changeait en grosse pluie. La ville est fort bien bâtie.

Ems, le 5 mai. — J'ai décrit les sensations et événe ments antérieurs à Burckhauscn dans une lettre de huit pages à ma sœur, ça manque de profondeur et est enjolivé. Je l'ai portée jusqu'ici pour faire mon journal d'après elle, mais je n'en ai pas le temps.

Je meurs de sommeil en écrivant ceci, et M. G. s'endort à ma gauche; à droite, M. et R. ont des mines de déterrés.

Je reprends à Lombaeh Nous allâmes chercher de

la viande et du vin au couvent. Je fus sur le point d'y recevoir un coup de sabre dans le ventre, d'un officier qui rossait un soldat avec la poignée.

En allant et venant, j'admirais toujours la situation de Lombaeh. Jo me disais : « Voilà le spectacle le plus intéressant que j'aie eu de ma vie ». En voyant quelques pièces de canon braquées à côté de la porte du couvent, je dis à Lacombe :

« Il ne manque ici que l'ennemi et un incendie. »

Nous rentrons, nous dormons sur des chaises chez le commandant de la place, nous soupons et nous redormons. A deux heures, on parle de départ. Je descends sur la place. En m'y promenant, je remarque beaucoup de clarté derrière une maison ; je me dis : « Voilà un bivouac bien brillant ». La clarté et la fumée augmentent, un incendie se déclare. Le trouble du moment de l'incendie a été observe par moi dans toutes se- gradations, depuis la tranquillité du sommeil

jusqu'aux chevaux du fourgon accourant de toutes parts au galop.

On ne voyait pas la flamme; à cela près, l'incendie était superbe : une colonne de fumée pleine de lumière traversait la ville transversalement, elle nous éclairait sur le chemin jusqu'à deux lieues.

Le coteau qui est au nord de la ville en était éclairé au point que, d'en bas, où j'attendais avec ma voiture l'arrivée de Guny, je pouvais compter les troncs des pins situés sur le sommet. Le kiosque et toutes les maisonnettes situées sur la pente sortaient parfaitement.

La lumière brillante de l'incendie frappait sur les sommets de quelques édifices.

Nous arrivâmes à Wels vers les cinq heures, fûmes fort bien logés chez un brave homme. Nous étions venus en voiture légère. Les paysans, attelés à la grosse, coupèrent les traits et la laissèrent gisante au milieu du chemin.

Charles arriva tout riant nous dire cela. Il rit de tous les accidents ; c'est un moyen de s'excuser de prendre la peine d'y remédier.

A trois heures, nous partîmes de Wels pour Ebersberg, sur la Traun. Chemin superbe dans une plaine bordée de jolis coteaux, mais d'ailleurs assez plate, jusqu'à un poteau. A côté du poteau, un homme mort; nous prenons à droite, la route se complique, les voitures se serrent, et enfin il s'établit une file. Nous parvenons enfin à un pont de bois extrêmement long sur la Traun semée de bas-fonds.

Le corps du maréchal Masséna s'est battu ferme pour passer ce pont et, dit-on, mal à propos, l'Empereur tournant ce pont.

En arrivant sur le pont, nous trouvons des cadavres d'hommes et de chevaux, il y en a une trentaine encore sur le pont; on a été obligé d'en jeter une grande quantité dans la rivière qui est démesurément large; au milieu, à quatre cents pas au-dessous du pont, était un cheval droit et immobile — effet singulier. Toute la ville d'Ebersberg achevait de brûler, la rue où QOUf passâmes était garnie d« cadavres, la plupart français,

et presque tous brûlés. Il y en avait de tellement brûlés et noirs qu'à peine reconnaissait-on la forme humaine du squelette. En plusieurs endroits les cadavres étaient entassés; j'examinais leur ligure. Sur le pont, un brave Allemand mort les yeux ouverts ; courage, fidélité et bonté allemande étaient peints sur sa figure, qui n'exprimait qu'un peu de mélancolie.

Peu à peu, la rue se resserrait, et enfin, sous la porte et avant, notre voiture fut obligée de passer sur ces cadavres défigurés par les flammes. Quelques maisons brûlaient encore. Ce soldat qui sortait d'une maison avait l'air voûté. J'avoue que cet ensemble me fit mal au cœur.

Ce spectacle frappant, je l'ai mal vu.

La pluie froide, le manque de nourriture, la mer d'airain qu'il y a entre mes pensées et le cerveau de mon camarade, tout cela fit que j'eus presque mal au cœur de ce spectacle. J'ai appris depuis que c'était réellement une horreur.

Le pont a été attaqué par les tirailleurs du Pô, qui étaient 800; il n'en reste plus que 200; par la division Clnparède, qui était 8 000, et qui est réduite à 4 000, dit-on.

Il paraît probable qu'il y a eu 1 500 morts. Ce diable de pont est énormément long, les premiers pelotons qui s'y présentèrent furent tués net. Les seconds les poussèrent dans la rivière et passèrent. On s'empara de la ville, et l'on plaça les blessés en très grand nombre dans les maisons. Les Autrichiens revinrent et reprirent la ville en faisant plier, je crois, le 20e régiment d'infanterie légère. On se battit dans la ville, les obus y pouvaient et finirent par y mettre le feu. On sent bien que personne ne s'occupait de l'éteindre, toute la ville brûla, ainsi que les malheureux blessés placés dans les maisons.

Voilà comment on explique l'horreur qu'on voit dans la rue en passant. Cette explication me paraît probable. Car d'où viendraient tant de soldats brûlés? de morts? On n'a tué personne dans les maisons, on n'y a pas transporté les morts, donc ces grands diables ont été brûlés vivants.

Los connaisseurs disent que le spectacle d'Ebersbcrg osl mille fois plus horrible que celui de tous les champs de bataille possibles, où l'on ne voit enfin que des hommes coupés dans tous les sens, et non pas des cadavres horribles avec le nez brûlé et le reste de la figure reconnaissable.

Nous arrivâmes à Ems, où nous sommes. Rien de remarquable. L'aimable Martial me promet de faire mon affaire ici; j'ai couché cette nuit [du 5 au 6] dans le logement de Richard. Sans le caractère usurpant, intrigant, effronté, on ne fait rien à l'armée.

Page 1