CHAPITRE XI
sociations scélérates; et, se partageant les pouvoirs, les rangs , les honneurs, ils s'attribuèrent des privilèges, des immunités ; s'érigèrent en corps séparés, en classes distinctes ; s'asservirent en commun le peuple ; et, sous le nom d' aristocratie ^ l'Etat fut tourmenté parles . passions des grands et dés riches.
Dans un autre pays, tendant au même but par d'autres moyens, des imposteurs sacrés abusèrent de la crédulité des hommes ignorants. Dans l'ombre des temples, et derrière les voiles des autels, ils firent agir, et parler les dieux, rendirent des oracles, montrèrent des prodiges, ordonnèrent /i^s sacrifices, imposèrent des offrandes y prescrivirent des fondations; et, sous le ûom de théocratie et de religion, les Etats furent tourmentés par les passions des prêtres.
Quelquefois, lasse de ses désordres ou de ses tyrans, une nation, pour diminuer les sources de ses maux, se donna un seul maître ; et alors, si elle limita les pouvoirs du prince, il n'eut d'autre désir que de- les étendre; et si elle les laissa indéfinis, il abusa du dépôt qui lui était confié ; et, sous le nom de monarchie, les Etats furent tourmentés par les passions des rois et des princes.
Alors, des factieux, profitant du mécontentement des esprits, flattèrent le peuple de l'espoir d'un meilleur maître ; ils répandirent les dons, les promesses ; renversèrent le despote pour s'y substituer, et leurs disputes pour la succession ou pour le partage tourmentèrent les Etats des désordres et des dévastations des guerres civiles.
Enfin, parmi ces rivaux, un individu plus habile ou plus heureux, prenant l'ascendant, concentra en lui toute la puissance : par un phénomène bizarre, un seul homme maîtrisa des miUions de ses semblables
contre leur gré ou sans leur aveu, et Tart de la tyrannie naquit encore de la cupidité. En effet, observant l'esprit d'égoïsme qui sans cesse divise tous les hommes, l'ambitieux le fomenta adroitement ; il flatta la vanité de l'un, aiguisa la jalousie de l'autre, caressa l'avarice de celui-ci , enflamma le ressentiment de celui-là, irrita les passions de tous ; opposant les intérêts ou les préjugés, il sema les divisions et les haines, promit au pauvre la dépouille du riche, au riche l'asservissement d(i pauvre, menaça un homme par un homme, une classe par une classe f et isolant tous les citoyens par la défiance, il fit sa force de leur faiblesse, et leur imposa un joug d'opinion, dont ils se serrèrent mutuellement les nœuds. Par l'armée, il s'empara des contributions ç par les contributions, il disposa de l'armée ; par le jeu correspondant des richesses et des places, il enchaîna tout un peuple d'un lien indissoluble, et les Etats tombèrent dans la consomption lente du despotisme.
Ainsi, un même mobile, variant son action sous toutes les formes, attaqua sans cesse la consistance des Etats, et un cercle éternel de vicissitudes naquit d'im cercle éternel de passions.
Et cet esprit constant d'égoïsme et d'usurpation engendra deux effets principaux également funestes : l'un, que divisant sans cesse les sociétés dans toutes leui's fractions, il en opéra la faiblesse et en facilita la dissolution: l'autre, que tendant toujours à concentrer le pouvoir en une seule main, il occasionna un engloutissement successif de sociétés et d'Etats, fatal à leur paix et à leur existence commune.
En effet, de même que dans un Etat, un parti avait absorbé la nation, puis une famille le parti, un individu la famille ; de même il s'établit d'Etat à Etat un