CHAPITRE XL M
reuse, l'humble propriétaire abandonaa son champ» ou le vendit à Thomme puissant; et les fortunes se concentrèrent en un moindre nombre de mains. Et toutes les lois et les institutions favorisant cette accumulation, les nations se partagèrent entre un groupe d'oisifs opulents et une multitude pauvre de mercenaires. Le peuple indigent s'avilit, les grands rassasiés se dépravèrent ; et le nombre des intéressés à la conservation de l'Etat décroissant, sa force et son existence devinrent d'autant plus précaires.
D'autre part, nul objet n'étant offert à l'émulation , nul encouragement à l'instruction, les esprits tombèrent dans une ignorance profonde.
Et Y administration étant secrète et mystérieuse , il n'exista aucun moyen de réforme ni d'amélioration ; les chefs ne régissant que par la violence et la fraude, les peuples ne virent plus en eux qu'une faction d'ennemis publics, et il n'y eut plus aucune harmonie entre les gouvernés et les gouvernants.
Et tous ces vices ayant énervé les États de l'Asie opulente, il arriva que les peuples vagabonds et pauvres des déserts et des monts adjacents convoitèrent les jouissances des plaines fertiles; et, par une cupidité commune, ayant attaqué les empires policés^ ils renversèrent les trônes des despotes ; et ces révolutions furent rapides et faciles, parce que la politique des tyrans avait amolli les sujets, rasé les forteresses, détruit les guerriers; et parce que les sujets accablés restaient sans intérêt personnel, et les soldats mercenaires sans courage.
Et des hordes barbares ayant réduit des nations entières à l'état d'esclavage, il arriva que les empires, formés d'un peuple conquérant et d'un peuple conquis, réunirent en leur sein deux classes essentielle-
ment opposées et ennemies. Tous les principes de la société furent dissous : il n'y eut plus ni intérêt com^ mun^ ni esprit public; et il s'établit une distinction de casks et de races, qui réduisit en système règfulier le maintien du désordre ; et, selon que Ton naquit d'un certain sang, l'on naquit serf ou tyran, meuble ou propriétaire.
Et les oppresseurs étant moins nombreux que les opprimés, il fallut, pour soutenir ce faux équilibre^ perfectionner la science de Y oppression. L'art de gouverner ne fut plus que celui d'assujettir au plus petit nombre le plus grand. Pour obtenir une obéissance si contraire à l'instinct, iL fallut établir des. peines les plus sévères ; et la cruauté des lois rendit les mœurs atroces. Et la distinction des personnes établissant dans l'Etat deux codes, deux justices, deux droits ; le peuple, placé entre le penchant de son cœur et le serment de sa bouche, eut deux consciences contradictoires, et les idées du juste et de l'injuste n'eurent plus de base dans son entendement.
Sous un tel régime, les peuples tombèrent dans le désespoir et l'accablement. Et les accidents de la nature s' étant joints aux maux qui les assaillaient, éper- 'dus de tant de calamités, ils en reportèrent les causes à des puissances supérieures et cachées ; et parce qu'ils avaient des tyrans sur la terre, ils en supposèrent dans les cieux ; et la superstition aggrava les malheurs des nations.
Et il naquit des doctrines funestes, des systèmes de religion atrabilaires et misanthropiques, qui peignirent les dieux méchants et envieux comme les despotes. Et pour les apaiser, l'homme leur offrit le sacrifice de toutes ses jouissances : il s'environna de privations^ et renversa les lois de la nature. Prenant ses plaisirs pour