‹ Œuvres Choisies de VChapitre 40 sur 109 · CHAPITRE Xlir. 6i · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlir. 6i

€c Voudrais-tu penser que l'espèce va se détériorant? Garde-toi de l'illusion et des paradoxes du mtsanthrope : l'homme, mécontent du présent, suppose au passé une perfection mensongère, qui n'est que le masque de son chagrin. Il loue les morts en haine des vivants, il bat les enfants avec les ossements de leurs pères.

Pour démoniaisr une prétendue perfection rétrograde, il faudrait démentir le témoignage des faits et de la raison; et s'il reste aux faits passés de l'équivoque, il faudrait démentir le fait subsistant de Torganisation de l'homme ; il faudrait prouver qu'il naît avec un usage éclairé de ses sens ; qu'il sait, sans expérience, distinguer du poison l'aliment; que l'enfant est plus sage que le vieillard ^ . l'aveugle plus assuré dans sa marche que le clairvoyant ; que l'homme civilisé est plus malheureux que l'anthropophage ; en un mot, qu'il n'existe pas d'échelle progressive d'expérience et d'instruction.

« Jeune homme, crois-en la voix des tombeaux et le témoignage des monuments : des contrées sans doute ont déchu de ce qu'elles'furent à certaines époques ; mais si l'esprit sondait ce qu'alors même furent la sagesse et la félicité de leurs habitants, il trouverait qu'il y eut dans leur gloire moins de réalité que d'éclat; il verrait que dans les anciens Etats, même les plus vantés, il y eut d'énormes vices^, de cruels abus, d'où résulta précisément leur fragilité ; qu'en général les principes des gouvernements étaient atroces ; qu'il régnait de (peuple à peuple un brigandage insolent, dés guerres barbares ; des haines implacables ; que le droit naturel était ignoré ; que la moralité était pervertie par un fanatisme insensé, par des superstitions déplorables : qu'un songe, qu'une

vision, un oracle, causaient à chaque instant dé vastes commotions : et peut-être les nations ne sont-elles pas encore bien guéries de tant de maux ; mais du moins Tintensité en a diminué, et lexpérience du passé n'a pas été totalement perdue. Depuis trois siècles surtout, les lumières se sont accrues, propagées; la civilisation, favorisée de circonstances heureuses, a fait des progrès sensibles ; les inconvéftients mêmes et les abus ont tourné à son avantage ; car si les conquêtes ont trop étendu les Etats, les peuples, en se réunissant sous un même joug, ont perdu cet esprit d'isolement et de division qui les rendait tous ennemis : si les pouvoirs se sont concentrés, il y a eu, dans leur gestion , plus d'ensemble et plus d harmonie : si les guerres sont devenues plus vastes dans leurs masses, elles ont été moins meurtrières dans leurs détails : si les peuples y ont porté moins de personnalité, moins d'énergie, leur lutte a été moins sanguinaire, moins acharnée ; ils ont été moins libres, mais moins turbulents ; plus amollis, mais plus pacifiques* Le despotisme même les a servis ; car si les gouvernements ont été plus absolus, ils ont été moins inquiets et moins orageux ; si les trônes ont été des propriétés, ils ont excité, à titre d'héritage, moins de dissensions, et les peuples ont eu moins de secousses ; si enfin les despotes, jaloux et mystérieux, ont interdit toute connaissance de leur administration, toute concurrence au maniement des affaires, les passions, écartées de la carrière politique, se sont portées vers les arts, les sciences naturelles, et la sphère des idées en tout genre s'est agrandie : l'homme, livré aux études abstraites, a mieux saisi sa place dans la nature, ses rapports dans la société ; les principes ont été mieux discutés, les fins mieux connues, les lumières plus répn-

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