CHAPITRE Xfïl
dues, les individus plus instruits, les mœurs plus sociales, la vie plus douce : en niasse l'espèce, surtout dans certaines contrées, a sensiblement gagné ; et cette amélioration désormais ne peut que s'accroître, parce que ses deux principaux obstacles, ceux-là mêmes qui Tavaient rendue jusque-là si lente et quelquefois rétrograde, la difficulté de transmettre et de communiquer rapidement les idées, sont enfin levés.
« En effet, chez les anciens peuples, chaque canton, chaque cité, par la différence de son langage, étant isolé de tout autre, il en résultait un chaos favorable à l'ignorance et à Fanarchie. Il n'y avait point de communications d'idées, point de participation d'invention, point d'harmonie d'intérêts ni de volontés, point d'unité d'action, de conduite : en outre, tout moyen de répandre et de transmettre les idées se réduisant à la parole fugitive et limiléey à des écrits longs d'exécution^ dispendieux et rares, il s'ensuivait empêchement de toute instruction pour le présent, perte d'expérience de génération à génération, instabilité, rétrogradation de lumières, et perpétuité de chaos d'enfance.
Au contraire, dans l'état moderne, et surtout dans celui de l'Europe, de grandes nations ayant contracté Tallianoe d'un même langage, il s'est établi de vastes communautés d'opinions ; les esprits se sont rapprochés, les coeurs se sont entendus ; il y a eu accord de pensée, unité d'action : ensuite un art sacré, un don divin du génie, l'imprimerie, ayant fourni le moyen de répandre, de communiquer en un même instant une même idée à des millions d'hommes, et de la fixer d'une manière durable, sans que la puissance des tyrans pût l'arrêter ni Tanéantir, il s'est formé une masse progressive d'instruction , une atmosphère
croissante de lumières, qui désormais assure solide ment Tamélioration. Et cette amélioration devient un efifet nécessaire des lois de la nature ; car, par la loi de la sengibiUté^ Thomme tend aussi invinciblement à se rendre heureux, que le feu à monter^ que la pierre à graviter, que l'eau à se niveler. Son obstacle est son ignorance, qui régare dans les moyens, qui le trompe sur les effets et les«causes. A force d'expérience il s'éclairera ; à force d'erreurs il se redressera ; il deviendra sage et bon, farce qu'il est de son intérêt de l'être; et, dans une nation, les idées se communiquant, des classes entières seront instruites, et la science deviendra vulgaire ; et tous les hommes connaîtront quels sont les principes du bonheur individuel et de la féli cité publique ; ils sauront quels sont leurs rapports^ leurs droits, leurs devoirs dans l'ordre social ; ils apprendront à se garantir des illusions de la cupidité ; ils concevront que la morale est une science physique, composée, il est vrai, d'éléments compliqués dans leui jeu, mais simples et invariables dans Teur nature» parce qu'ils sont les éléments mêmes de Torganisation de rhomme. Ils sentiront qu'ils doivent être modérez et justes, parce que là est Tavantage et la sûreté de chacun ; que vouloir jouir aux dépens d'autrui est un faux calcul d'ignorance, parce que de là résultent des représailles, des haines, des vengeances, et que l'improbité est l'effet constant de la sottise.
« Les particuliers sentiront que le bonheur individuel est lié au bonheur de la société ;
« Les faibles^ que, loin de se diviser d'intérêts, ils doivent s'unir, parce que l'égalité fait leurs forces ;
« Les riches, que la mesure des jouissances est bornée par la constitution des organes, et que Fennui suit la satiété ;
Cl)APif QE XHi. M
« Le pauvre, que c'est dans l'emploi (Ju temps et la paix du cœur que consiste le plus haut degré du bonheur de Tiiomme ;
« Et l'opinion publique atteignant les rois jusque sur leurs trônes, les forcera de se contenir dans les bornes d'une autorité régulière ;
« Le hasard même, servant les nations, leur donnera tantôt des chefs incapables^ qui^ par faiblesse^ tes laisseront devenir libres; tantôt des chefs éclairés, ifuiy par ver lu f les affranchiront.
« Et alors qu'il existera sur la terre de grands indi-vidusj des corps de nations éclairées et libres^ il arrivera à lespèce ce qui arrive à ses éléments : la communication des lumières d'une portion s'étendra de proche en proche, et gagnera le tout. Par la loi de l'imitationy l'exemple d^un premier peuple sera suivi par les autres; ils adopteront son esprit y ses lois. Les despotes mémes^ voyant qu'ils ne peuvent plus maintenir leur pouvoir sans la justice et la bienfaisance, adouciront leur régime par besoin, par rivalité, et la civilisation deviendra gêné*» raie.
« Et il s'établira de peuple à peuple un équilibre de, forces^ qui, les contenant tous dans le respect de leurs droits réciproques, fera cesser leurs barbares usages de guerre, et soumettra à des voies civiles le jugement, de leurs contestations ; et l'espèce entière deviendra une grande société^ une même famille j gouvernée par un même esprit, par de communes lois, et jouissant de toute la félicité dont la nature humaine est capable.
« Ce grand travail sans doute sera long, parce qu^il faut qu'un même mouvement se propage dans un corps immense; qu'un même levain assimile une énoiv me masse de parties hétérogènes, mais enfin ce mouvement s'opérera, et déjà les présages de cet avenir I. 5
m LES RUINES.
se déclarant. Déjà la grande êociétéy paroonrant dans sa marche les mêmes phases que les soeiélés partielteSj s'annonce pour tendre aux mêmes résultats. Dissoute d'abord en toutes ses parties, elle a vu longtemps ses membres sans cohésion; et Fisolement général des peuples forma son premier âge d'anarchie et d'enfance : partagée ensuite au hasard en sections irrégulières d'Etats et de royaumes, elle a subi les £lcheux effiets de l'extrême inégalité des richesses, des conditions ; et Y aristocratie des grands empires a formé son second âge : puis, ces grands privilégiés se disputant la prédominance, eUe a parcouru la période du choc des factions. Et maintenant les partis, las de leurs discordes, sentant le besoin des lois, soupirent après l'époque de l'ordre et de la paix. Qu'il se montre un cAf/ vertueux! qu^un pevple puissant et juste paraisse l et la terre Télève au pouvoir suprême : la terre attend un peuple législateur; elle lé désire et l'appelle, et mon cœur Fattend... )» Et tournant la tête du côté de l'ocddent.... a Oui, continua-t-il, déjà un bruit sourd frappe mon oreille : un cri de liberté, prononcé sur des rives lointaines, a retenti dans l'ancien continent. A ce cri, un murmure secret contre l'oppression s'élève chez une grande nation ; une inquiétude salutaire l'alarme sur sa situation ; elle s'interroge sur ce qu'elle est, sur ce qu'elle devrait être ; et, surprise de sa faiblesse, elle recherche quels sont ses droits, ses moyens ; quelle a été la conduite de ses chefs.... Encore un jour, une réflexion:... et un mouvement immense va naître ; un siècle nouveau va s'ouvrir! siècle d'étonnement pour le vulgaire, de surprise et d'effroi pour les tyrans, d'affranchissement pour un grand peuple, et d'espérance pour toute la terre! »
CHAWTHK XIV. 6^