CHAPITRE XIY
raison a commencé de prendre un premier essor ; mais là même, les lumières des particuliers sont^^elles communes aux nations? L'habileté des gouvernements a-t-elle tourné à Tayantage des peuples? Et ces peuples qui fie disent policés, ne sont-ils pas ceux qui, depuis trois siècles, remplissent la terre de leurs injustices? ne sont-ce pas eux qui, sous des prétextes de commerce, ont dévasté Tlnde, dépeuplé le nouveau continent, et soumettent encore aujourd'hui l'Afrique au plus barbare des esclavages? La liberté nattra-t-elledu sein des tyrans, et la justice sera-t-elle rendue par des mains spoliatrices et avares î O Génie! j'ai vu les pays civilisés, et l'illusion de leur sagesse s'est dissipée devant mes regards : j'ai vu les richesses entassées dans quelques mains, et la multitude pauvre et dénuée ; j'ai vu tous les droits, tous les pouvoirs concentrés dans certaines classes^ et la masse des peuples passive et précaire : j'ai vu des maisons de prifice^ et point de corps de nations ; des intérêts de gouvernementy et point d'intérêt ni d'esprit public : j'ai vu que toute la science de ceux qui commandent consistait à opprimer prudemment ; et la servitude raffinée des peujples policés m'a paru plus irrémédiable.
a Un obstacle surtout, ô Génie ! a profondément frappé ma pensée : en portant mes regards sur le globe, je l'ai vu partagé en vingt systèmes de cultes différents : chaque nation a reçu ou s'est fait des opinions rehgieuses opposée^; et chacune, s'attribuant exclusivement la vérjte , veut croire toute autre en erreur. Or si, comme il est de fait , dans leur discordance , le grand nombre des hommes se trompe, et se trompe de bonne foi, il s'ensuit que notre esprit se persuade du mensonge comme de la vérité; et alors^ quel moyen de l'éclairer? Comment dissiper
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Je ppéjijgé qui d'abord a «airi l'esprit? Gomment wa> tdut écarter son bandeau , quand le premier article <de chaque croyance, le premier dogme de toute religion, est la iwroscription absolue du doute, l'interdic^ <l>» de l'examen^ i^abnégution de son propre jugement ? Que fera la vérité pour être reconnue ? Si elle s'offipe nvec les preuves du raisonnement, l'homme pusilla^ nime récuse sa conscience ; si elle invoque l'autorité des puissances célestes, l'homme préoccupé lui oppose une autorité du même genre, et traite toute innovation de blasphème. Ainsi Thomme, dans son aveuglement, rivant sur lui-même ses fers, s'est à jamais livré sans défense au jeu de son ignorance et de ses passions. Pour dissoudre des entraves si fatales, îl &udrait un' concours inouï d'heureuses circon* «tances; il faudrait qu'une nation entière, guérie du délire de la superstition, fût inaccessible aux impul^ pions du fanatisme ; qu'affranchi du joug d'une fausse doctrine, un peuple s'imposât lui-même celui de la vraie morale et de la raison ; qu'il fut à la fois hardi et prudent j instruit et docile ; que chaque individu, connaissant ses droits, n'en transgressât pas la limite; que le pauvre sût résister à la séduction, le riche à l'avarice ; qu'il se trouvât des chefs désintéressés et justes ; que les oppresseurs fussent saisis d'un esprit de démence et de vertige ; que le peuple, recouvrant ses pouvoirs, sentît qu'il ne les peut exercer, et qu'il se constituât des organes ; que, créateur de ses magistrats, il sût à la fois les censurer et les respecter; que, dans la réforme subite de toute, une nation vivant d'abus, chaque individu disloqué souffrît patiemment les privations et le changement de ses habitudes ; qu^î cette nation enfin fût assez courageuse pour conquérir sa liberté, assez instruite pour Taff^rmir, ass^z puis-
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santé pour la défendre, assez généreuse pour la partager : et tant de conditions pourront-elles jamais se rassembler ? Et lorsqu en ses combinaisons infinies, le sort produirait enfin celle-là, en verrai-je les jours fortunés ? et Jijia cendre nesera-t-elle pas dès longtemps refroidie ?j> ,
A ces ijaots, ma poitrine oppressée se refusa à la pa« rôle. • . Le Génie ne me répondit point ; mais j'entendis qu'il disait à voix basse : c< Soutenons Tespoir de cet homme; car si celui qui aime ses semblables se décourage, que deviendront les nations? Et peut-être le passé n est-il que trop propre à flétrir le courage ? Eh bien 1 anticipons le temps à venir ; dévoilons à la vertu le siècle étonnant près de naître , afin qu'à la vue du but qu'eUe désire, ranimée d'une nouvelle ardeur, elle redouble Teffiort qui doit l'y porter »