CHAPITRE VIII De l'ouvrier suprême
Avec ce que nous avons dit du vrai et du fait, avec ces propositions, que le vrai est la collection de tous les éléments de l'objet, de tous en Dieu, et dans l'homme des éléments externes ; que le verbe de l'intelligence est propre en Dieu et impropre dans l'homme, et que la faculté se rapporte à ce que nous faisons bien et facilement, s'accordent ces quatre expressions latines, Numen, Fatum, Casus et Fortuna.
§ I. — Numen.
Ils appelaient Numen la volonté des dieux, ce qui donne à entendre que le Dieu très bon et très grand exprime sa volonté par le fait même, et l'exprime avec autant de célérité et d'aisance qu'il y en a dans un
clin d'œil. Longin admire Moïse pour la manière digne et grande dont il parle de Dieu : Dixit et facta sunt. Les Latins exprimaient ces deux idées par un seul mot. En effet, la bonté divine n'a qu'à vouloir pour faire les choses qu'elle veut ; et telle est la facilité de cette création que ces choses semblent naître d'ellesmêmes. Plutarque nous raconte que les Grecs admiraient la poésie d'Homère et les peintures de Nicomaque, parce qu'elles semblaient nées d'elles-mêmes plutôt que formées par l'art; je pense que c'est cette faculté créatrice qui a fait appeler divins les, poètes et les peintres. Ainsi, cette divine facilité à faire est la nature; et dans l'homme, c'est cette vertu rare et précieuse, aussi difficile que vantée, que nous appelons naturalezza; ce que Gicéron tournerait par genus sua sponte fusum, et quodammodo naturale.
§ IL — Fatum et Casus.
Dictum se prend chez les Latins pour certum; certum signifie déterminé ; or, fatum est la même chose que dictum: et factum et verum- ont aussi pour synonyme verbum. Les Latins eux-mêmes, pour exprimer un fait accompli rapidement, disaient dictum factum, aussitôt dit que fait. En outre, ils appelaient casus la manière dont tournent et finissent les choses et les mots. Aussi les sages Italiens qui imaginèrent les premiers ces expressions, désignèrent l'ordre éternel des causes par le mot de fatum, et le résultat de cet ordre éternel par casus; ainsi les faits seraient des paroles de Dieu, et les événements les cas des mots
avec lesquels Dieu parle ; fatum serait la même chose que le fait; voilà pourquoi ils regardèrent le destin comme inexorable, parce que les faits ne peuvent pas ne pas être faits.
§ m. — Fortuna.
Les Latins disaient de la Fortune qu'elle était favorable ou contraire; et cependant fortuna ViQui de l'ancien mot for tus, qui signifiait bon. Aussi, par la suite, pour distinguer l'une de l'autre, ils disaient fors fortuna. Or, la fortune est un Dieu qui opère par des causes déterminées, indépendamment de notre attente. L'ancienne philosophie italique aurait-elle donc pensé que tout ce que Dieu fait est bon, et que tout vrai, ou tout fait, est bon, et que nous, par notre injustice qui nous fait tourner les yeux sur nous-mêmes au lieu de les porter sur l'ensemble de l'univers, nous considérons comme un mal ce qui nous est contraire, mais bon dans son rapport au monde entier? Le monde sera donc une république naturelle, où Dieu, comme un monarque, a en vue le bien commun, où chacun, comme particulier, pense à son bien propre, et où le mal privé sera le bien public; et de même que dans une république fondée par les hommes le salut du peuple est la loi suprême, de même dans cet univers établi par Dieu, la reine de toutes choses sera la fortune, ou la volonté de Dieu, en ce sens que, toujours attentive au salut de l'ensemble, elle domine le bien privé, les natures particulières; et de même que le salut des particuliers doit céder au salut public, ainsi le bien de
chacun sera subordonné au bien de l'univers; et de cette manière les choses qui semblent adverses dans la nature seront encore des biens.