‹ Œuvres choisies de VicoChapitre 25 sur 93 · Fondements du vrai · texte numérisé non relu

Fondements du vrai

(Méditer le monde social dans son idéal éternel.)

5. Pour être utile au genre humain, la philosophie doit relever et diriger l'homme déchu et toujours débile; elle ne doit ni l'arracher à sa propre nature, ni l'abandonner à sa corruption.

Ainsi sont exclus de l'école de la nouvelle science les Stoïciens qui veulent la mort des sens, et les Épicuriens qui font des sens la règle de l'homme; ceux-là s'enchainant au destin, ceux-ci s'abandonnant au hasard et faisant mourir l'âme avec le corps ; les

uns et les autres niant la Providence. Ces deux sectes isolent l'homme et devraient s'appeler philosophies solitaires. Au contraire nous admettons dans notre école les philosophes politiques, et surtout les Platoniciens, parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur trois points capitaux : existence d'une Providence divine, nécessité de modérer les passions humaines et d'en faire des vertus humaines^ immortalité de l'âme. Cet axiome nous donnera les trois principes de la nouvelle science ^

6. La philosophie considère l'homme tel qu'il doit être; ainsi elle ne peut être utile qu'à un bien petit nombre d'hommes qui veulent vivre dans la république de Platon, et non ramper dans la fange du peuple de Romulus^.

7. La législation considère l'homme tel qu'il est, et veut en tirer parti pour le bien de la société humaine. Ainsi de trois vices, l'orgueil féroce, l'avarice, l'ambition, qui égarent tout le genre humain, elle tire le métier de la guerre, le commerce, la politique {la

1. Le principe du droit naturel est le juste dans son unité, autrement dit, l'unité des idées du genre humain concernant les choses dont l'utilité ou la nécessité est commune à toute la nature humaine. Le pyrrhonisme détruit l'humanité, parce qu'il ne donne point l'unité. L'épicuréisme la dissipe, en quelque sorte, parce qu'il abandonne au sentiment individuel le jugement de l'utilité. Le stoïcisme l'anéantit, parce qu'il ne reconnaît d'utilité ou de nécessité que celle de l'àme, et qu'il méconnaît celles du corps ; encore le Sage seul peut-il juger de celles de l'àme. La seule doctrine de Platon nous présente le juste dans son unité; ce philosophe pense qu'on doit suivre comme la règle du vrai ce qui semble un, ou le même à tous les hommes. {Scienza nuova, édition de 1725, réimprimée en 1817, page 74.)

2. Dicit enim (Cato) tanquam in Platonis Tzoki'zdif, non tanquam in Romuli fasce senteniiam. (Cic. ad Atticum, lib. II.) (Note du Trad.)

corte), dans lesquels se forment le courage, l'opulence, la sagesse de l'homme d'État. Trois vices capables de détruire la race humaine produisent la félicité publique.

Convenons qu'il doit y avoir une Providence divine, une intelligence législatrice du monde : grâce à elle, les passions des hommes livrés tout entiers à l'intérêt privé, qui les ferait vivre en bêtes féroces dans les solitudes, ces passions mêmes ont formé la hiérarchie civile, qui maintient la société humaine.

8. Les choses, hors de leur état naturel, ne peuvent y rester, ni s'y maintenir.

Si, depuis les temps les plus reculés dont nous parle l'histoire du monde, le genre humain a vécu, et vit tolérablement en société, cet axiome termine la grande dispute élevée sur la question de savoir si la nature humaine est sociable^ en d'autres termes sHl y a un droit naturel; dispute que soutiennent encordes meilleurs philosophes et les théologiens contre Épicure et Garnéade, et qui n'a point été fermée par Grotius luimême.

Get axiome, rapproché du septième et de son corollaire, prouve que l'homme a le libre arbitre, quoique incapable de changer ses passions en vertus, mais qu'il est aidé naturellement par la providence de Dieu, et d'une manière surnaturelle par la Grâce.

9. Faute de savoir le trai, les hommes tâchent d'arriver au certain, afin que si V intelligence ne peut être satisfaite par la science, la volonté du moins se repose sur la conscience.

10. La philosophie contemple la raison^ d'où vient la science du vrai; la philologie étudie les actes de la liberté humaine, elle en suit Vautorité; et c'est de là que vient la conscience du certain. — Ainsi nous comprenons sous le nom de philologues tous les grammairiens, historiens, critiques, lesquels s'occupent de la connaissance des langues et des faits (tant des faits intérieurs de l'histoire des peuples, comme lois et usages, que des faits extérieurs^ comme guerres, traités de paix et d'alliance, commerce, voyages).

Le même axiome nous montre que les philosophes sont restés à moitié chemin en négligeant de donner à leurs raisonnements une certitude tirée de Vautorité des philologues; que les philologues sont tombés dans la même faute, puisqu'ils ont négligé de donner aux faits ce caractère de vérité qu'ils auraient tiré des raisonnements philosophiques. Si les philosophes et les philologues eussent évité ce double écueil, ils eussent été plus utiles à la société, et ils nous auraient prévenus dans la recherche de cette nouvelle science.

11. L'étude des actes de la liberté humaine, si incertaine de sa nature, tire sa certitude et sa détermination du sens commun appliqué par les hommes aux nécessités ou utilités humaines, double source du droit naturel des gens^.

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