VIII
Corollaire relatif à l'héroïsme des premiers peuples.
D'après les principes de la politique héroïque établis ci-dessus, Yhéroïsme des premiers peuples^ dont nous sommes obligés de traiter ici, fut bien différent de celui qu'ont imaginé les philosophes, imbus de leurs préjugés sur la sagesse merveilleuse des anciens et trompés par les philologues sur le sens de ces trois mots, peuple, roi et liberté. Ils ont entendu par le premier mot, des peuples où les plébéiens seraient déjà citoyens; par le second, des monarques ; par le troisième, une liberté populaire. Ils ont fait entrer dans l'héroïsme des premiers âges trois idées naturelles à des esprits
1. Nous avons observé que cette époque est pour l'histoire grecque celle de la plus grande lumière, comme pour l'histoire romaine l'époque de la seconde guerre punique; c'est alors que Tite-Live déclare qu'il écrit l'histoire avec plus de certitude; et pourtant il n'hésite point d'avouer qu'il ignore les trois circonstances historiques les plus importantes. (Vico.)
éclairés et adoucis par la civilisation: l'idée d'une justice raisonnée et conduite par les maximes d'une morale socratique, l'idée de cette gloire qui récompense les bienfaiteurs du genre humain; enfin l'idée d'un noble de'^ir de V immortalité. Partant de ces trois erreurs, ils ont cru que les rois et autres grands personnages des temps anciens s'étaient consacrés, eux, leurs familles et tout ce qui leur appartenait , à adoucir le sort des malheureux qui forment la majorité dans toutes les sociétés du monde.
Cependant cet Achille, le plus grand des héros grecs, Homère nous le représente sous trois aspects entièrement contraires aux idées que les philosophes ont conçues de l'héroïsme antique. Achille est-il juste quand Hector lui demande la sépulture en cas qu'il périsse, et que, sans réfléchir au sort commun de riiumanité , il répond durement : Quel accord entre V homme et le lion, entre le loup et Ï'ag7ieau? Quand je t'aurai tué, je te dépouillerai; pendant trois jours, je te traînerai lié à mon char autour des murs de Troie, et tu serviras ensuite de pâture à mes chiens. Aime-t-il la gloire, lorsque, pour une injure particulière, il accuse les dieux et les hommes, se plaint à Jupiter de son rang élevé, rappelle ses soldats de l'armée alliée, et que, ne rougissant point de se réjouir avec Patrocle de l'affreux carnage que fait Hector de ses compatriotes, il forme le souhait impie que tous les Troyens et tous les Grecs périssent dans cette guerre, et que Patrocle et lui survivent seuls à leur ruine? Annonce-t-il le noble amour de l'immortalité, lorsqu'aux enfers, interrogé par Ulysse s'il est satisfait de ce séjour, il répond qu'il aimerait mieux vivre encore et être le dernier des
esclaves? Voilà le héros qu'Homère qualifie toujours du nom d'irréprochable {iixùiim) et qu'il semble proposer aux Grecs pour modèle de la vertu héroïque ! Si l'on veut qu'Homère instruise autant qu'il intéresse, ce qui est le devoir du poète, on ne doit entendre par ce héros irréprochable que le plus orgueilleux, le plus irritable de tous les hommes; la vertu célébrée en lui, c'est la susceptibilité, la déhcatesse du point d'honneur dans laquelle les duellistes faisaient consister toute leur morale, lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge et que les romanciers exaltent dans leurs chevaliers errants.
Quant à l'histoire romaine, on appréciera les héros qu'elle vante, si l'on réfléchit à Y éternelle i7iimitié que, selon Aristote, les nobles ou héros juraient aux plébéiens . Qu'on parcoure l'âge de la vertu romaine^ que Tite- Live fixe au temps de la guerre contre Pyrrhus [nulla eetas virtutum feracior) et que, d'après Salluste (saint Augustin, Cité de Dieu), nous étendons depuis l'expulsion des rois jusqu'à la seconde guerre punique. Ce Brutus qui immole à la liberté ses deux fils, espoir de sa famille ; ce Scévola qui effraye Porsenna et détermine sa retraite en brûlant la main qui n'a pu l'assassiner; ce Manlius qui punit de mort la faute glorieuse d'un fils vainqueur ; ces Décius qui se dévouent pour sauver leurs armées; ce Fabricius, ces Curius qui repoussent l'or des Samnites et les offres magnifiques du roi d'Épire ; ce Régulus enfin qui, par respect pour la sainteté du serment, va chercher à Garthage la mort la plus cruelle ; que firent-ils pour l'avantage des infortunés plébéiens? Tout l'héroïsme des maîtres du peuple ne servait qu'à l'épuiser par des guerres interminables.
qu'à l'enfoncer dans un abîme d'usure pour l'ensevelir ensuite dans les cachots particuliers des nobles où les débiteurs étaient déchirés à coups de verges comme les plus vils des esclaves. Si quelqu'un tentait de soulager les plébéiens par une loi agraire, l'ordre des nobles accusait et mettait à mort le bienfaiteur du peuple. Tel fut le sort (pour ne citer qu'un exemple) de ce Manlius qui avait sauvé le Gapitole. Sparte, la ville héroïque de la Grèce, eut son Manlius dans le roi Agis; Rome, la ville héroïque du monde, eut son Agis dans la personne de Manlius : Agis entreprit de soulager le pauvre peuple de Lacédémone et fut étranglé par les éphores; Manlius, soupçonné à Rome du même dessein, fut précipité de la roche tarpéienne. Par cela seul que les nobles des premiers peuples se tenaient pour héros^ c'est-à-dire pour des êtres d'une nature supérieure à celle des plébéiens, ils devaient maltraiter la multitude. En lisant l'histoire romaine, un lecteur raisonnable doit se demander avec étonnement que pouvait être cette vertu si vantée des Romains avec un orgueil si tyrannique? cette modération ^N^cidini d'avarice? cette douceur avec un esprit si farouche? cette justice au milieu d'une si grande inégalité ?
Les principes qui peuvent faire cesser cet étonnement et nous expliquer l'héroïsme des anciens peuples, sont nécessairement les suivants : I. En conséquence de l'éducation sauvage des géants dont nous avons parlé, V éducation des enfants dut conserver chez les peuples héroïques cette sévérité, cette barbarie originaire; les Grecs et les Romains pouvaient tuer leurs enfants nouveau-nés ; les Lacédémoniens battaient de verges leurs enfants dans le temple de Diane, et souvent
jusqu'à la mort. Au contraire, c'est la sensibilité paternelle des modernes qui leur donne en toute chose cette délicatesse étrangère à l'antiquité. — II. Les épouses doivent s acheter chez de tels peuples avec les dots héroï^ ques, usage que les prêtres romains conservèrent dans la solennité de leur mariage qu'ils contractaient coemptione et farre. Tacite en dit autant des anciens Germains auxquels cette coutume était probablement commune avec tous les peuples barbares. Chez eux les femmes sont considérées par leurs maris comme nécessaires pour leur donner des enfants, mais du reste traitées comme esclaves. Telles sont les mœurs du nouveau monde et d'une grande partie de l'ancien. Au contraire, lorsque la femme apporte une dot, elle achète la liberté du mari et obtient de lui un aveu public qu'il est incapable de supporter les charges du mariage. C'est peut-être l'origine des privilèges importants dont les empereurs romains favorisent les dots. — III. Les fils acquièrent, les femmes épargnent pour leurs pères et leurs maris; c'est le contraire de ce qui se fait chez les modernes. — IV. Les jeux et les plaisirs sont fatigants^ comme la lutte, la course. Homère dit toujours Achille aux pieds légers. Ils sont en outre dangereux: ce sont des joutes, des chasses, exercices capables de fortifier l'âme et le corps et d'habituer à mépriser, à prodiguer la vie. — V. Ignorance complète du luxe, des commodités sociales, des doux loisirs. — YI. Les guerres sont toutes religieuses, et par conséquent atroces. — YII. De telles guerres entraînent dans toute leur dureté les servitudes héroïques; les vaincus sont regardés comme des hommes sans dieux, et perdent non seulement la liberté civile, mais la liberté natu-
relie. — D'après toutes ces considérations, les républiques doivent être alors des aristocraties naturelles^ c'est-à-dire composés d'hommes qui soient naturellement les plus courageux; le gouvernement doit être de nature à réserver tous les honneurs civils à un petit nombre de nobles, de pères de famille qui fassent consister le bien public dans la conservation de ce pouvoir absolu qu'ils avaient originairement sur leurs familles et qu'ils ont maintenant dans l'État, de sorte qu'ils entendent le mot patrie dans le sens étymologique qu'on peut lui donner: V intérêt des pères {patria, sous-entendu res).
Tel fut donc V héroïsme des premiers peuples, telle la nature morale des héros, tels le^wx^ usages, \q\xv^ gouver^ nements et leurs lois. Cet héroïsme ne peut désormais se représenter, pour des causes toutes contraires à celles que nous avons énumérées et qui ont produit deux sortes de gouvernements humains, les républiques populaires et les monarchies. Le héros digne de ce nom, caractère bien différent de celui des temps héroïques, est appelé par les souhaits des peuples affligés ; les philosophes en raisonnent, les poètes Yimaginent^ mais la nature des sociétés ne permet pas d'espérer un tel bienfait du ciel.
Tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur Vhéroïsme des premiers peuples reçoit un nouveau jour des axiomes relatifs à Vhéroïsme romain, que l'on trouvera analogue à Vhéroïsme des Athéniens encore gouvernés par le sénat aristocratique de l'Aréopage et à Vhéroïsme de Sparte, république d' Héraclides , c'est-à-dire de héros ou nobles, comme on Ta démontré.