OU DISSERTATION TOUCHANT LA PHILOSOPHIE PREMIÈRE
Première question. S’il faut tenir les choses douteuses pour fausses et comment. De la doctrine de Descartes il résulte : I ° que nous pouvons douter de toutes choses, même des plus cbilres, jusqu’à ce que nous soyons assurés que Dieu existe; 2“ que réputer une chose douteuse, c’est la réputer fausse ou en assurer le contraire ; 3" que si le contraire de la chose dont on doute est également- incertain, on peut aflirmer le contraire de ce contraire, c’est-à-dire justement la chose dont on doute.
Réponse. Si par la règle que tout ce qui a la moindre apparence de doute doit être tenu pour faux, on entend qu’il ne faut pas s’appuyer sur les choses incertaines, la règle est légitime; mais si l’on veut dire qu’il faut admettre leur contraire comme existant en effet, et s’y appuyer pour arriver à quelque chose de certain, elle est illégitime.
Deuxième question. Si c’est une bonne méthode de philosopher que de faire une abdication générale de toutes les choses dont
on peut douter. Pour juger celte méthode, il faut essayer d’en
faire usage.
§ I®’’. On ouvre la voie qui donne entrée à cette méthode. Vous ; commandez que je rejette toutes les choses que j’ai reçues en ma | créance : les esprits comme les corps, et que je suive en cela ' votre exemple; mais quelles raisons vous ont déterminé à ce doute? Si elles sont bonnes, jamais vous ne pourrez revenir à vos premiers jugements; si elles sont mauvaises, comment peuvent-elles inlluer maintenant sur votre esprit? Vos motifs sont les erreurs des sens, les rêves, la folie. Mais vous devez rejeter tout ce qui a quelque apparence de doute : êtes-vous assuré que les erreurs des sens ne soient pas douteuses? Êtesvous certain qu’il y ait des rêves et des fous? Si vous dites que oui, tout n’est donc pas douteux; si vous dites que non, comment s’appuyer sur ces opinions pour en rejeter d’autres? Avant de faire une abdication générale de toutes choses, il faudroit donc établir une règle certaine pour reconnoître celles qui seroiem bien ou mal rejetées.
§ 11. On prépare la voie qui donne l'entrée à cette méthode. «Cette proposition, j’ea:is<e,esl,dites-vous, nécessairement vraie, toutes les fois que je la conçois^en mon esprit. » (Jue parlez-vous d’esprit? vous l’avez rejeté tout à l’heure. Pour savoir ce que vous êtes, pourquoi recherchez-vous vos anciennes opinions? vous les avez abandonnées comme incertaines.
§ III. Ce que c'est que le corps. Si vous me demandez l’opinion que je m’en étois formée autrefois, je vous répondrai qu’elle éloit conforme à la vôtre. Si vous voulez connoUre toutes les opinions possibles sur le corps, je vous citerai celle des philosophes modernes qui enseignent que lo corps est ou étendu actuellement, ou en puissance et indivisible, susceptible d’être mû, comme la pierre lancée en l’air, et de se mouvoir, comme la pierre qui tombe; capable de sentir, comme le chien ; de penser, • comme le singe, ou d’imaginer, comme le mulet.
§ IV. Ce que c'est que l'àme. Vous demandez sans doute ici, non-seulement l’opinion que vous vous étiez formée de l’ànie.
FAITES CONTRE LES MÉDITATIONS, ETC, 177 mais tous les jugements qu’on en a portés autrefois; or, quelques-uns diront que l’àme est un corps ayant les trois dimensions, etc. Puisque vous voulez prouver que l’esprit n’est pas corporel , vous devez, non pas le supposer, mais le démontrer, et répondre à toutes les objections qui peuvent vous être faites.
§ V. On tente l'entrée de cette méthode. Vous êtes quelqu’une des choses que vous croyiez être jadis; vous croyiez qu’il appartenoit à l’esprit de penser : or, vous pensez; vous êtes donc une chose qui pense, un esprit, un entendement, une raison. Mais j’ai cru, moi, que la pensée appartenoit au corps : or, je pense, donc je suis une chose qui pense, une étendue, une chose divisible. Si en vous attribuant la pensée vous prétendez prouver par là que l’àme do l’homme n’est pas corporelle, ne faites-vous pas une pétition de principes?
§ VI. L on en tente derechef Ventrée. Vous vous demandez ce que vous avez cru que vous étiez autrefois. Mais autrefois a-t-il existé? J’ai fait une abdication générale de toutes mes croyances, je ne connois plus d’autrefois. Cherchez ce que vous êtes dans ce que vous étiez, c est admettre cette maxime : Je suis une des choses que j’ai cru être. Vous n’êles pas certain d’avoir connu tout ce qui est dans le corps, et affirmer que vous n'êtes pas le corps, parce que vous n’êtes aucune des choses que vous y connoissiez autrefois, c’est imiter l’exemple de ce paysan qui, voyant un loup pour la première fois, s’écria que ce n’éloit pas un animal, parce que ce loup ne ressembloit à aucun des animaux qu’il connoissoit. ^
§ VII. L'on tente Ventrée pour la troisième fois. Comme vous avez tout rejeté et que vous êtes, par conséquent vous n’êtes rien. Mais je me maintenant que vous puissiez tout rejeter, car ou bien vous vous exceptez de votre proposition : il n'y a plus nen, et alors vous êtes nécessairement quelque chose; ou vous vous y comprenez, et alors vous tombez en coiUradiclion avec vous-même. Vous ne savez pas que vous êtes telle chose déterminée, je vous 1 accorde, mais vous savez que vous ôtes une clmse indeterniinee,
§ VIH. L'on tente pour la quatrième fois Ventrée dans cette méthode, et l’on en désespère. Votre concept de la puissance est clair, dites-vous, parce que vous le connoissez certainement, et il est distinct, parce que vous ne connoissez rien autre chose ; et si vous existez tel que vous vous connoissez, vous n êtes qu’une chose qui pense et rien davantage. Or, 1® du connoître à l’être la conséquence n’est pas bonne : la substance qui pense est ou indivisible, comme dans Platon, ou divisible, comme dans le cheval ; 2® pesez bien les mots délerminément, indéterminément, distinctement, confusémentj 3® ce qui conclut trop ne conclut rien. Si vous ne vous connoissez que comme une substance qui pense et rien autre chose, vous excluez de vous, non-
seulement le corps, mais l’esprit.
§ IX. On fait sûrement retraite dans l’ancienne forme. De ce principe : « Nulle chose qui est telle que je puis douter si elle existe, n’exisle en effet,» on peut tirer par syllogisme régulier celte conséquence, que je ne suis pas un corps, et aussi que je ne suis pas un esprit. Ce principe est donc mal posé, et il faut l’abandonner.
Réponse à la seconde question : Si c'est une bonne méthode de philosopher que de faire une abdication générale de tout ce qui est douteux. Celle méthode pèche 1® par les principes, en voulant tirer le certain de l’incertain; 2® par la forme, en ne remplaçant le syllogisme par aucun autre procédé : et d’ailleurs quel syllogisme pourroit tenir contre le rêve, la folie et le génie trompeur dont elle est sans cesse effrayée? 3® par la conclusion, car elle ne peut arriver à aucun but après s être fermé tous les chemins; 4“ par excès, en voulant prouver que deux et trois font cinq et que les corps existent, choses qui se passent de démonstration ; 5® par défaut, car ayant voulu embrasser trop de choses, elle n’a rien tenu, si ce n’est ; Je pense, je suis, ce qui est de peu de profit; G” par péché général, car elle admet la non-existence des corps aussi gratuitement que les autres en admettent l’existence; 7® par péché particulier, en niant ce que les autres affirment; 8® par ignorance, en s’appuyant sur ce
principe : il n’y a pas de corps; 9» avec connoissNnce, car elle s’aveugle elle-même par une abdication volontaire; 10° par concession, lorsqu'on reprend toutes les vieilles opinions qu’elle avoit rejetées; 11“ par omission, en ne démontrant pas des choses qu’elle admet pour vraies, comme les erreurs des sens, le rêve perpétuel, etc.; 12° enfin elle pèche en ce qu’elle n’â rien de bon ou rien de nouveau, et qu’elle a beaucoup de superflu; car si par I abdication générale qu’elle recommande, elle entend une abstraction métaphysique,; si elle prétend qu’on peut concevoir sa pensée sans concevoir pour cela rien de l’àme, de 1 esprit ou du corps, de même que l’on conçoit l’animal sans concevoir celui qui hennit ou rugit, etc.; si enfin elle veut dire que la conscience de notre pensée ne peut appartenir qu’à une chose spirituelle, tout cela sera bon, mais ne sera pas nouveau • si, au contraire, par l’abdication générale, elle demande une négation absolue, si elle dit qu’on peut penser sans qu’il existe ni âme, ni esprit, ni corps, et que la pensée non rélléchie n’est
le propre d aucun animal, cela sera nouveau mais ne sera pas bon. ‘
remarques de L’AUTEUR
Sun LES SEPTIÈMES OBJECTIONS
^ PREMiEnE QUESTION. Le doutc général que je demande ne doit s appliquer qu’aux matières spéculatives et non à la pratique de a vie. Les raisons qui ne suffisent pas pour nous faire douter toujours peuvent légitimer un doute temporaire. En disant qu’il a oit regarder les choses douteuses comme fausses, j’ai voulu dire que dans la recherche de la vérité on ne devoit pas plus tenir compte des incertitudes que des faussetés, mais non pas athrmer le Je ce qc-„„ révoquoi. C.
Dcumcmc ocbsto,. § 1. Si j-ai ,,.3 j,
des choses ,u, me sonl inco.mccs, e. que j’.ie reconnu ensnilo que mou esprit esisle, c'est que les choses que je nie dans un
temps, lorsqu’elles me paroissent incertaines, peuvent devenir évidentes pour moi par la suite. Le doute et la certitude sont des relations de notre esprit aux objets, et non des propriétés appartenant aux objets eux-mèmes et devant leur demeurer toujours attacliées. Les raisons qui m’obligent de douter sont assez fortes, tant que je n'en aï pas trouvé d autres à leur opposer.
§ 11. Si j’ai rejeté l’esprit, d’abord comme douteux, rien n’empêche que je le puisse reprendre, si j’arrive à le concevoir clairement. Faire la revue de ses anciennes opinions, après les avoir rejetées, c’est vider sa corbeille et n’y replacer les fruits qu’a près' examen.
§ 111. Pour effacer la différence que j’établis entre l’esprit et le corps, et que je fonde sur ce que le premier pense et que le second ne pense pas, mais est étendu, vous appelez corps toutes les choses qui sentent, imaginent et pensent; mais je ne tiens pas aux noms.
§ IV. Je ne demande point toutes les opinions qu’on a pu concevoir de l’âme. 11 est faux que je suppose sans démonstration que l’esprit n’est pas corporel; je ne dispute pas des mots corps et âme, mais de deux choses qui sont foit distinctes.
§ V. Je n’ai point dit que je fusse quelqu’une des choses que je croyais être autrefois; au contraire, j’ai admis que je pouvois être quelqu’une des choses qui m’étoient inconnues. Je me suis attribué la pensée, à laquelle j’ai donné le nom d’esprit, et par Ce nom je n’ai rien voulu dire de plusqu une chose qui pense, je n’ai donc pas supposé que l’esprit fût incorporel, je 1 ai démontré dans ma sixième^ Méditation, et, en conséquence, je n ai pas fait de ])élition de principes.
§ VI. En cherchant ce que j’ai pensé que j’étois auti-efois, je cherche ce qu’il me semble maintenant ce que j’ai été. Je n’ai pas posé en principe que j’étois certain d'avoir connu tout ce qui appartenoit au corps, par conséquent on ne peut m’appliijuer la fable du paysan.
§ VU. Pour bien philosopher,* il faut se résoudre une fois en sa vie à se défaire de toutes ses opinions, quoiqu’il y en ait parmi elles qui puissent être vraies, afin de les reprendre ensuite line a une, et de n’admettre que celles qui sont indubitables. Or, le révérend père, au lieu de s’arrêter à ce dessein se bat contre mon ombre, et croit m’aiTêter tout court par ces mots déterminément et indéterminément.
§ VllI. Un concept n’est pas clair parce qu’on le connoît certainementj car on peut savoir certainement une chose (par exemple, une chose révélée) sans la concevoir clairement, et
pour que ce concept soit distinct, il n’est pas nécessaire de ne connoître rien autre chose. Du connoître à l’être la conséquence est bonne, parce que nous ne pouvons connoître une chose si elle n’est en effet comme nous la connoissons. 11 n’a pas été prouvé qu’aucune substance pensante fût divisible. Les mots délerminément, indéterminément, seuls, comme ils sont ici, n ont aucun sens. Je n’ai pas trop conclu si vous entendez par là faussement conclu.
§ IX. Votre syllogisme n’est pas de moi j mes écrits n’en justifient ni la majeure ni la mineure. Vous imitez un maçon qui, voyant un architecte creuser une fosse et rejeter le sable et le gravier pour trouver la terre ferme, et y asseoir une chapelle, voudroit faire croire que l’architecte a rejeté aussi les pierres de taille. Ma construction ne pèche ni par les fondements, car je n ai rejeté que ce qui devoit l’être; ni par les moyens, car je me SUIS servi de l’équerre et du compas comme les autres; ni par la fin, car je ne me suis pas interdit l’usage de tous les matériaux; m par excès, car en philosophie on ne sauroit creuser trop pro on ément; ni par défaut, car, après avoir mis le roc à nu J ai eleve dessus une chapelle; ni enfin d’aucune autre façon, car je ii ai pas rejeté définitivement, mais seulement mis de coté les anciens matériaux. Avancer qu’on peut concevoir une chose qui pense sans concevoir un esprit, c’est prétendre qu’on peut cmicevom un Immme versé dans l’architecture sans concevoir U architecte. ^ attribuer la spiritualité qu’à la pensée réllé-
cilié, c’est n’accorder ie talent de l’architecture qu’à celui qui se sait en possession de ce talent. Si la pensée appliquée au corps est matérielle, il en sera de même de la pensée appliquée à elleinôine; enfin, donner la pensée aux bêtes est pire que de prêter le talent de l’architeete au inayon.