EN L’EGLISE D’ANGIERS
L’an mil quatre cents quatre vingts un, la reynede Sicile, duchesse d’Anjou, elle estant audict pays en son chasteau de Beaufort envoya quérir le corps du roy de Sicile, duc d’Anjou, son espoux, que Dieu absolve, lequel estoit en Prouvence en l’eglise de Sainct Saulvaire d’Aix et arriva audict pays d’Anjou, le jour du moys d’aoust de l’an dessusdict; lequel on a voit amené par eaue depuis Rouanne jusques audessoubz des Pontz de Sée, et de là fut mené par terre secrettement et de nuit à l’eglise de Sainct Lau près Angiers, de laquelle esglise luy et ses prédécesseurs ont esté fondateurs; et ariverent yceulx qui menoient ledict corps à ladicte esglise le samedi environ deux heures aprez minuit, lequel fut mis en la nef de ladicte esglise, et pour le recepvoir y avoit troys des chanoynes et plusieurs chappellains et serviteurs de ladicte esglise, ausquelz ladicte dame l’avoit faict assavoir et fut le corps dudict roy mis en la nef de ladicte esglise jusques au matin environ dix heures devant midy. Et incontinent que la grande messe fut dicte, les portes d’icelle esglise feurent fermées, les chanoynes, chapellains et serviteurs de Sainct Lau acompaignés de quatre des chanoynes de ladicte esglise cathédralle, estant dedans avecq plusieurs aultres; puis fut tiré le corps dudict roy hors du lieu auquel il avoit esté apporté, lequel fut par lesdictz chanoynes et chapellains prins et porté dedans le chappictre de ladicte esglise; et a ce faire estoyt présent le
doyen de la grande eglise d’Angiers , lequel est aussy doyen de ladicte eglise. Puis fut mis ledict corps sur deux brectrez (alias trestaux) et ce faict ledict doyen demanda aux serviteurs de ladicte dame qui avoient mené ledict corps de Prouvence , s’ilz estoyent bien certains que c’estoit le corps du roy de Sicile qui estoit dedans ladicte chasse qu’ils avoyent amenée, lesquelz respondirent audict doyen et aux aultres cbanoynes dessusdictz que c’estoit le corps propre qu’ilz avoyent tiré hors du mur de ladicte eglise d’Aix et que s’il n’avoit esté changé par avant que c’estoit icelluy propre, et pour plus grande approbation et aussy pour en scavoir la vérité, fut délibéré et advisé que ladicte chasse de boys seroit ouverte et que on verroit dedans, etainsy fut faict parles doyen et chanoynes dessusdictz; car la chasse de boys fut desassemblée, et aprez la chasse de plomb fut ouverte la longueur d’un pied et demy. Ce faict, fut congneu ledict roy du doyen dessusdict et aussy des assistans qui aultresfoys l’avoyent veu aussy fraiz que s’il n’y eust eu que cinq ou six jours qu’il eust esté trespassé.
Cela faict, fut refermé ladicte chasse de plomb et bien ressoudée et pareillement ladicte chasse de boys , puis fut mis un drap d’or dessus ledict corps.
Au regard du cœur dudict roy, il estoit dedans une grande boiste d’argent, en laquelle ladicte dame l’avoit faict mettre audict pays de Prouvence et fut mis en une des armoires du chappistre scellée du scel dudict chappistre et en icelluy lieu feurent le corps et le cœur dudict roy en la maniéré dessusdicte jusques au neufviesme jour d’octobre en suivant. Et est asscavoir que à toutes les choses dessusdictes estoient presens deux notaires , l’un apostolicque et l’autre impérial, pour mettre et rédiger en forme les choses dessusdictes, ainsi qu’ils avoient veu par effect.
Ce faict, la reyne de Sicile, duchesse d’Anjou , son espouse, envoya devers le roy Louis XI pour luy faire asscavoir comme le roy de Sicile estoit en ladicte eglise de Sainct Lau, lequel incontinant manda lettres aux doyen et chappistre de la grandeeglise et pareillement à l’Université, aux maire et soubz maire et aux gens de justice de ladicte ville d’Angiers, contenant comment ilz eussent, les présentes veues, a ordonner et disposer pour l’enterrement de son oncle le roy de Sicile , lequel estoit à Saint Lau, et qu’ilz luy feissent l’honneur qui luy appartenoit. Et est à notter que la reyne de Sicile avoit faict mettre le corps dudict roy son espoux à ladicte eglise de Sainct Lau le plus secrettement que possible luy fut, car ceulx de ladicte ville d’Angiers rien n’en scavoient excepté les dessusdictz.
Les lettres du roy receues, les dessusditz de ladicte ville feirent faire commandement que de chacune maison de ladicte ville le chef d’icelle se rendist le lendemain
à heure dicte et déterminée à la grande eglise, sur grosse peinne, pour ouir lire les lettres du roy; eulx assemblez en ladicte eglise feurent leues lesdictes lettres au puppitre, alias tribune, de ladicte eglise, et incontinant lesdictes lettres leues qui portoient l’effect dessusdict, on commança à sonner en ladicte eglise une cloche d’argent qui est en un clocher couvert de plomb scitué sur ladicte eglise au millieu du chœur, et ce faict toutes les cloches de ladicte eglise et pareillement de toutes les églises de la ville etfaulxbourgs d’Angiers sonnèrent par l’espace d’une heure entière. Puis aprez fut desliberé par les dessusdietz sur l’enterrement dudict roy , lequel a esté au chappistre de ladicte eglise de Sainct Lau par l’espace de sept sepmaines ou environ avecq le cœur en la forme et manière que dessus est dict. Et fut mandé par l’administrateur et vicquaire de l’evesché d’Angiers à tous les abbez d’Anjou qu’ilz se rendissent au jour de l’enterrement dudict roy de Sicile. Lequel jour leur fut signifié et cependant on preparoit en ladicte ville et eglise d’Angiers pour l’enterrement dudict roy. Quant vint le mercredy neufiesme jour d’octobre dessusdict et que tout fut préparé tant en la grande eglise que es freres-mineurs d’Angiers, en laquelle grande eglise avoit au millieu du chœur une chapelle ardante moult belle et magnifique à quatre croysées et à seize croix doubles d’Anjou de tous les quartiers; au millieu de ladicte chapelle avoit un hault clocher de boys et sur icelluy estoit un crucifix. Laquelle chapelle estoit garnie dessus et dessoubz et par les costez de fine thoile noire, et es quatre croysées y avoit à chacune un grand ange qui tenoit les armes et escussons couronnez dudict roy, et sur icelle chapelle avoit de mil à douze cents cierges de deux livres la piece et es quatre coings de ladicte chappelle, auprez du corps, en quatre grandz chandelliers avoit quatre cierges de chacun neuf livres, pareillement au grand autel avoit dix cierges de chacun cinq livres, et aussy par tous les autelz de ladicte eglise, qui sont en nombre de vingt huict, avoit à chacun deux cierges de chacun une livre. En oultre, estoient tous les dessusdietz autelz parez hault et bas de parementz noirs es lesquelz estoit la croix de Jérusalem potencée à escussons des armes dudict seigneur faict a argent.
Item , a l’entour de ladicte eglise y avoit une ceinture de fine toille noire, garnie d’escussons et armes couronnées dudict roy près semées, et devant chacun escusson y avoit une grande torche. Lesquelz escussons estoient tous à fin or et argent et generalement tous ceulx qui estoient en ladicte eglise. En icelluy jour fut ouverte la sépulture dudict roy quant vint au coup de midy. Le jour dessusdict , la grosse cloche de ladicte eglise sonna par troys fois l’espace d’une heure et avecq icelle cloche la cloche de l’Université afin que chacun se rendist es lieux désignez , et incontinant que ladicte cloche commença à sonner tous les colleiges religieux et mandians de ladicte ville commencèrent pareillement à sonner; et ce faict, allèrent
tous à ladicte eglise de Sainct Lau où estoit ledict corps et là dirent un Subvenite avecq l’oraison inclina et fidelium, en attendant ceulx de l’eglise cathédrale, lesquels vinrent en grand nombre et belle pollice, et en Élisant leur procession chantoient en basse voix les sept pseaumes , ainsy qu’il est de coustume. Eulx arrivez à Sainct Lau, commencèrent pareillement Subvenite avecq les oraisons dessusdictes, et ce faict les chanoynes de ladicte eglise de Sainct Lau prindrent ledict corps, lequel estoit à la porte de ladicte eglise soubz la galerie d’icelle en une littiere, laquelle estoit fournie de sel tout à l’entour, et dedans estoit la chasse de plomb en laquelle estoit le corps, et dessus y avoit une table fort large, faicte propre à ce, sur laquelle estoit un grand drap d’or cramoysy pendant jusques à terre, lequel estoit bordé tout à l’entour de veloux noir, et en icelluy veloux estoient les escussons couronnez dudict roy, lesquelz estoient moult riches.
En aprez dessus l’icelluy drap d’or estoit la représentation dudict prince vestu d’un abillement royal de veloux cramoysy obscur , fouré d’hermines. Laquelle représentation avoit sur la teste une couronne moult riche ; en la main dextre tenoit un sceptre doré de fin or, et en la senestre tenoit une pomme en laquelle on avoit elevé une petite croix , pareillement le tout doré , et avecq ce avoit aux mains gans , chausses et souliers , ainsy qu’il est de coustume en royaux a avoir.
Pareillement à l’issue de ladicte gallerie , avoit un grant poisle tout de veloux noir avecq gouttières et franges demesmes, auquel avoit six boustons noirs, lequel poisle portoient sur ledict corps et représentation six des chanoynes de la grande eglise, et fut ainsy porté jusques en une place qui est entre le chasteau et ladicte eglise de Sainct Lau, nommée les Lices , là ou l’Université l’attendoit et illec le prindrent en la maniéré qui s’en suit:
C’est asscavoir, six docteurs en droictz canon et civil prindrent ledict poisle , vingt ecoliers licenciez, tous gentilz hommes et vestus de noir portoyent le corps. Le recteur de ladicte Université se tenoit à la teste, en soustenant et portant ledict^ drap d’or, et tous les aultres docteurs, es droictz canon et civil que en théologie, lesquelz estoient en grant nombre à l’entour dudict corps en soustenant de tous costez ledict drap d’or , et fut ainsy porté par l’une des grandes rues de ladicte ville, jusques au milieu du cœur de la grant eglise et fut mis soubz la chapelle ardente dessusdicte.
En aprez pour conduire ledict corps , estoient en procession et par ordre premièrement les couvens, c’est asscavoir les Freres Mineurs, les Augustins, les Carmes et les Prescheurs.