‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 11 sur 155 · TOME I. h · texte numérisé non relu

TOME I. h

Bientôt la plaine est couverte de cavaliers aragonais, qui s’éloignent du champ de bataille. Alphonse lui-même, souffrant et malade, est forcé de céder au torrent. Déjà l’on apercevait l’escorte , peu nombreuse, qui entourait sa litière, lorsque Caldora fit sonner la retraite. Le roi d’Aragon dut sa liberté à cette trahison inattendue au milieu d’une victoire.

René, outré de douleur de voir échapper son rival , enleva à Caldora l’épée de connétable et le commandement de l’armée. Une explication pleine d’arrogance , où la prière se mêlait aux menaces, lui avait révélé la défection de l’indigne fils de son ami.

Mais la mémoire d’un glorieux père protégeait sa tète. Un repentir simulé lui obtint son pardon. Il recouvra ses honneurs et son influence, et n’eu usa que pour soulever l’armée contre son maître et son bienfaiteur. Une sédition violente éclata dans le camp. Vainement le courageux prince tint tète à l’orage; abandonné de la plus grande partie de ses troupes , il traversa avec quatre cents chevaux les lignes aragonaises, et rentra à Naples dont il fit lever le blocus.

Une trêve de quelques mois , obtenue sur les instances d’Eugène IV et de Charles VII , interrompit les hostilités. Pour mettre un terme aux malheurs de son peuple, René offrit de renoncer au trône, à la seule condition qu’Alphonse, qui n’avait point d’enfants légitimes, adopterait le jeune duc de Calabre. Mais la prise d’ Averse, livrée par Caldora, et l’obstination du roi d’Aragon firent échouer des négociations à peine commencées.

L’histoire a conservé le récit des fêtes qui célébrèrent le retour du bon roi dans sa capitale. Malgré le peu de succès de cette campagne, elle avait été loin d’être sans gloire, et l’amour des Napolitains tenait compte à René de tant de généreux efforts. Us lui vouèrent de nouveau une fidélité inviolable, et jurèrent tous de s’ensevelir sous les ruines de leur patrie , avant de reconnaître l’Aragonais.

Le 3i décembre ( 1 44 1) un théâtre fut dressé dans une des cours intérieures de Castel Nuovo. Le château renfermait une grande foule de spectateurs, et leurs acclamations saluèrent l’arrivée de René et d’Isabelle. Les jeux alors commencèrent : la scène représentait l’entrée des Champs-Élysées , tels qu’ils sont décrits par les poètes. Minos, assis sur son tribunal, entendit tour à tour Scipion, Annibal et Alexandre. Les trois héros se disputèrent la prééminence dans des débats animés, et l’équitable juge des enfers remit à Scipion la palme des vertus héroïques.

Un discours latin d’un docte jurisconsulte, Cyprien de Mer1, termina ces jeux. Il compara longuement Alphonse à Annibal et René à son vainqueur, et prédit que le bon droit, la vertu et la constance triompheraient enfin de la fortune.

L’arrivée à Naples de Philippe Visconti et du célèbre François Sforce , son gendre, semblèrent confirmer ces espérances. Le fidèle ami du roi de Sicile, le doge Thomas Frégoze avait réussi à détacher ces deux princes de l’alliance d’Alphonse. Ils s’étaient embarqués à Gênes sur une galère de la république, et venaient promettre à René une amitié sincère , de l’argent et des armes.

Le doge, de son côté, hâtait l’armement d’une flotte nombreuse. Il écrivait au roi pour soutenir son courage, et il nous reste de lui une admirable lettre , qui nous montre combien le langage du cœur s’élève au-dessus d’une érudition diffuse, et à quel point, malgré le mauvais goût d’une époque, les sentiments élevés de l'àme se traduisent en paroles éloquentes. Nous citerons presque en entier ces nobles

1 Anno Domini 1411 , die ultimo decembris, fiicti fucrunt ludi, coram screnissiino rege Renato , in civitate Neapolis, in Castro Novo ipsius civitatis. Inter quos ludos fuit celebratum sprctaculum representans Scipionein Africnnum , Alexandrem et Annibalem coram Minoê, disceptantes presidcntiæ, etc., etc.

( Extrait d’un manuscrit du XVe siècle intitulé : Marci Tullii Ciceronis de Officiis et Paradoxis , découvert à la bibliothèque de Saint-Dié, par le savaut M. Gravier. Il avait apparteuu probablement au docteur Jean Manget, précepteur du duc de Calabre.

Après avoir demandé pardon au roi de Sicile de mettre sur la scène des exemples aussi augustes, l’orateur ajoute que les leçons qu’il veut tirer de ce dialogue le garantissent de tout reproche. 11 remarque que la fortune, souvent jalouse des grands hommes, semble prendre plaisir à les persécuter, et à élever au-dessus d’eux le vice , la médiocrité et le crime. L’intelligence du peuple se trouble à la vue de cette aveugle injustice. Mais le sage ne fait entendre ni plainte ni regret. Il aime à lutter en homme contre la violence de l’adversité, et les tempêtes qu’elle soulève n’ébranlent point son courage.

« Sérénissime roi , vous en donnez dans cette guerre un éclatant exemple, mais bientôt avec le secours de » Dieu , l’issue en sera telle , qu’elle répondra à votre justice et à la cruauté de votre ennemi. Ces événements * ressemblent, en tout point, à ceux qui curent lieu dans la lutte de Rome et de Carthage. Annibal commença - la guerre par la prise de Sagonte, qu’il remplit de sang et de deuil ; ainsi votre ennemi , sire , n commencé son règne en étendant le meurtre sur Valence , reste infortuné des Sagontins. Annibal combattait contre l’empire romain; ainsi votre ennemi s’élève contre l’église romaine. Scipion défendait la république , et vous, vous défendez le saint siège. Comme Annibal , Alphonse est vieux, rusé, fourbe et déloyal. Comme Scipion , vous êtes jeune , prudent, juste , ami de la vérité. Comme Annibal, il a séduit lesCampaniens , comme Scipion vous exercez un pouvoir légitime sur les Napolitains. Les succès le remplissent d’orgueil comme ils enflèrent Annibal , et dans l’adversité vous reproduisez le courage et la patience de Scipion ; enfin comme Annibal , il sera chassé et vaincu , et vainqueur vous régnerez couvert de gloire.

* C’est donc avec raison que ce spectacle à été célébré aujourd’hui sous les yeux de Votre Majesté. C’est la même guerre dans le même pays, les mêmes actions et les mêmes chefs qu'autrefois, tellement que l’on se croirait transporté dans ces temps reculés. Comprenez donc, grand roi, ce que signifient ces Jeux. Ce qui arrive à l’homme par le moyen des sens , fait plus d’effet sur lui que ce qui se présente sans leur secours. Aussi nos ancêtres ont-ils voulu que des images fussent placées dans nos temples , afin que leur vue enflammât pour ainsi dire l’homme d’une noble émulation. Ce n’est pas que je prétende que ces jeux aient été

pages , qui nous font connaître la position de René, l’attachement et la haute estime que son caractère avait inspiré à l’un de ses plus illustres contemporains.

« Si les hommes, dit Thomas Frégoze i, prenaient la justice pour règle de leurs » actions, la population entière du royaume serait soumise à votre empire. Mais « comme on est toujours aveugle sur ses propres intérêts, comme on se laisse » trop souvent emporter par ses passions, on préfère quelquefois le joug d’un » usurpateur a l’autorité légitime du souverain.

» Nulle part , sire, vous n’avez éprouvé de vos sujets ni un soulèvement général, » ni une soumission entière. Dans le feu des discordes civiles , il se trouve des » méchants, qui osent s’élever contre vous; mais ce qui doit vous consoler, c’est » qu’aveuglés par la prévention , ils croient combattre un tyran dans celui qu’ils » vénéreraient comme un père, s’ils le connaissaient.

» Voyez au contraire avec quelle joie , quel empressement vous avez été accueilli

* célébrés pour laisser le moindre doute sur votre courage. Ou sait qu’il n’a pas besoin d’un suffrage étrnn-

- ger; que vous tirez tout de vous-même, ne regardant comme insupportable rien de ce qui peut arriver à

- un homme; mais c’est pour récréer et exciter votre esprit dans ces pénibles circonstances; car ces amuse-

* ments sont de nature à vous faireoublier les maux passés, et à vous donner la résignation nécessaire, pour

- ceux qui vous menacent. Les mêmes institutions , au rapport de Valère Maxime, n’existaient-elles pas chez

- lesRomains? Dans leurs festins ils ordonnaient qu’on chantât au sou des instruments les exploits de leurs « prédécesseurs , afin que les jeunes gens , connaissant la splendeur de la vertu , fussent remplis pour elle •» d’admiration, et tellement épris de sa beauté, qu’ils la préférassent à toutes choses. Tel est aussi le véri-

- table esprit de ces jeux.

• Ainsi, grand roi, ranimez votre courage, et continuez à regarder la vertu comme le premier de tous les

* biens. Voasy êtes engagé par l’exemple de ces trois grands hommes , dont l’existence est perpétuée par le » souvenir de leurs actions, par l’exemple surtout de Scipion dont vous êtes le modèle sur la terre. La " raison vous y engage ; la justice vous en fait un devoir. Ranimez votre courage, conduisez -vous en homme,

- comme vous l’avez toujours fait. Montrez maintenant cette grandeur d’âme , ce courage dont vous êtes doué .

- Cette conduite doit être celle de tous les rois , mais surtout la vôtre , sire , qui avez juré d'imiter des ancê-

- très, qui aimèrent mieux tout souffrir, la mort même, plutôt que de souiller leur nom de la moindre tache.

- Soyez assuré, grand roi, qu’en agissant de la sorte , vous chasserez bientôt votre ennemi, et qu’alors vous

- régnerez en paix sur vos états; que tant que Dieu vous permettra d’habiter ce monde, vous y ferez un si

* grand nombre de belles actions , que votre nom deviendra célèbre dans tout l’univers , et qu'enfin après

- avoir parcouru la carrière de la vie, votre esprit regagnant sa demeure, et placé, non au pied du tribunal

* de Minos, mais parmi les élus et bienheureux, y jouira d’une gloire éternelle. Vale .»

Nous devons à M. le marquis de Villeneuve la communication de ce curieux document, qui n’est inséré que par extrait dans l’histoire du roi René. L'étude de l'antiquité avait rendu populaires les héros de Tite- Live et de Quinte-Curce. Leurs noms cités sans cesse en Italie, dans les écrits de cette époque , étaient offerts à l’admiration des rois , et souvent mêlés par une étrange confusion à ceux des plus illustres chevaliers. Le discours de Cyprien de Mer peut être regardé comme un modèle de l’éloquence académique du XVe siècle.

1 Histoire de Provence , traduction de Papon.

* par les hommes les plus vertueux! ils se disputent à l’envi à qui vous élèvera » sur le trône. Il n’est rien qu’ils ne bravent pour l’amour de vous. Ravages , in- » cendies, sièges, blessures, famine, tout, la mort même.

» Quand on pense à vos efforts généreux, je trouve que le motif le plus propre » à soutenir ce courage , dont vous avez donné tant de preuves dans la bonne et la » mauvaise fortune, est le zèle avec lequel, malgré votre éloignement, vos fidèles

* sujets ont maintenu Naples et plusieurs autres villes du royaume sous votre » obéissance. Je les félicite de ce qu’ils vont recevoir de vous des traitements pro- » portionnés à leur conduite, et dignes d’un aussi noble prince. L’amour de la » gloire, ce sentiment si naturel aux grandes âmes, vous y invite. Sur le trône où » vous êtes élevé, vous foulez aux pieds les amusements frivoles et les plaisirs de » votre âge. La gloire est la seule passion qui fasse battre votre cœur. Mais vous » le savez , elle ne s’acquiert que par une fermeté inébranlable dans les périls » et les grandes entreprises.

d La fortune vous a donné des richesses, un grand pouvoir, des états considé- » râbles. Elle vous a mis l’égal par la naissance de tout ce qu’il y a de plus élevé » sur la terre , et si nous voulons calculer les avantages dont elle vous a comblé , » nous verrons qu’il reste peu de chose â ajouter à l’éclat qui vous environne , et » que c’est seulement de vous-même que vous devez tirer un nouveau lustre.

» Ainsi ne vous affligez point, si elle change de face; regardez ses rigueurs comme » des occasions préparées par elle de faire briller votre vertu. C’est à travers les » obstacles et les hasards qu’Hercule, Annibal , Fabius et plusieurs de vos ancê- » très ont acquis leur immortalité. Si jamais vous avez comme eux des revers à » souffrir, des périls à braver, bénissez votre sort; estimez-vous heureux d’avoir » avec une naissance illustre, un grand pouvoir, de vastes états, une occasion nou- » velle d’ajouter à ces avantages l’éclat de la vertu.

» Tant que vous combattrez pour la justice, vous pouvez compter sur l’assis- » tance de celui qui se fait appeler le Dieu des combats, sur la constance et la » fidélité de vos sujets, sur mon zèle et sur celui de la république, dont le gou- » vernement m’est confié. »

Les troubles, que le choix de l’amiral de la flotte firent éclater, ne permirent pas à Frégoze de remplir toutes ses promesses. Ses secours se bornèrent à l’envoi de huit cents arbalétriers génois, commandés par un célèbre capitaine, nommé Aarano Cibo. René qui avait eu l’occasion de connaître son dévouement, le nomma viceroi de Naples. Il l’appelait familièrement son grand ami et son compère.

Cibo , né à Rhodes d’une famille patricienne, avait fait ses premières armes sous les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Il s’était signalé en Italie dans toutes les guerres de son temps, et avait embrassé avec ardeur la cause de René. Comme il était aussi beau que vaillant, le bon roi, qui se plaisait aux devises, lui avait donné un bouclier sur lequel était représenté un paon avec cette légende : beauté qui passe tout . Cibo s’en était armé au tournoi d’Othon Carraccioli, aux grands applaudissements des dames; mais dans les combats il n’avait d’autre cri de guerre que le mot : libertas.

La lutte inégale, que le roi de Sicile soutenait depuis cinq années avec une héroïque constance, approchait de son terme. Renfermé à Naples, il ne pouvait plus tenir la campagne contre son redoutable rival. La fidélité des seigneurs , les plus dévoués à son parti, était devenue chancelante, et l’infâme trahison de Caldora avait dispersé sa dernière armée. Décidé à partager le sort de sa capitale, il ne voulut pas exposer ses enfants et la reine Isabelle au danger de tomber entre les mains du roi d’Aragon. Un capitaine génois promit sur sa tête de les conduire en sûreté sur les côtes de Provence. René fit à sa famille de touchants adieux, et laissa libres de s'éloigner tous ceux que tant de périls détachaient de sa cause. L’amour des Napolitains combla les vides d’une garnison affaiblie. Toute la jeunesse prit les armes. Exercée chaque jour par René, et depuis longtemps accoutumée aux bruits de guerre , elle résolut de s’ensevelir avec son roi sous les ruines de Naples.

Le dévouement du peuple ne faillit jamais dans la mauvaise fortune aux princes armés pour sa défense. Vainement les courtisans les abandonnent, ou les trahissent; quand la calomnie n’a point soulevé les mauvaises passions de la foule, ni obscurci son intelligence, des populations entières se lèvent pour vaincre ou pour mourir. Il est donné à chaque siècle de renouveler ces immortels sacrifices. L’Espagne succède à la Vendée; Zumala-Carregui à Cathelineau et à Larochejaquelein.

Cependant Alphonse resserrait de plus en plus le blocus de Naples. Maître d’Averse et d’Acerra , il s’était emparé de Pouzzoles et de la Torre del Greco. La trahison lui avait livré l’île de Caprée, et tandis que son armée, campée sous les murs de la capitale, commençait le siège de cette grande cité, sa flotte sillonnait la rade, et capturait les bâtiments légers qui tentaient de pénétrer dans le port.

Bientôt toutes les horreurs de la famine se joignirent aux fatigues et aux périls d’un long siège. La faim , plus encore que l’épée , moissonna les malheureux

habitants ; les dernières ressources s’épuisèrent , et René , qui partageait le pain de ses soldats , fut réduit à refuser les pauvres , qui lui demandaient la nourriture de la journée. Vainement du haut des tours de Castel Nuovo, il cherchait chaque jour à découvrir les galères génoises. Le pavillon aragonais brillait seul à l’horizon. Rangés en lignes circulaires, les vaisseaux d’Alphonse, comme autant de citadelles flottantes, croisaient leurs feux sur les quais de Naples. Les anses voisines ne recélaient plus de barques de pécheurs , et aucun d’eux n’eût été assez hardi pour s’aventurer sur la baie.

Un jour que le bon roi venait de visiter les postes des remparts , et de donner à ses soldats des espérances qu’il ne partageait plus, une pauvre veuve arrêta son cheval , et demanda avec menace du pain pour ses enfants. René, les larmes aux yeux, s’éloigna sans lui répondre. Alors le désespoir s’empara de cette femme. Elle se rendit à la maison d’un fontainier, nommé Annello, connu pour son attachement au parti aragonais, et lui montra une entrée secrète, qui autrefois conduisait à Naples les eaux de la montagne par un aqueduc abandonné. C’était cette issue souterraine que, neuf siècles auparavant, Bélisaire avait suivie, lorsqu’il avait arraché Parthénope des mains des barbares.

Le fontainier, plein de joie, courut en prévenir Alphonse, et s’offrit lui-même pour guide. Le roi fit appeler deux bannis napolitains , Diomède Caraffa et Mathieu Gennaro. Il les chargea de choisir parmi les plus intrépides compagnons deux cent cinquante fantassins, et de tenter avec eux l’aventure (a juin i442)*

Us descendent, la nuit suivante, dans l’obscur souterrain , à un mille de la ville assiégée. Annello , une torche à la main , est à leur tête. Ils suivent en silence les sinuosités de l’aqueduc, et montent par une citerne sans eau dans la maison d’un tailleur, près de la porte Sainte-Sophie.

Une femme veillait avec une jeune fille en attendant le retour de son mari. Glacées d’effroi à la vue de cette multitude d’hommes armés, elles se laissent enfermer à moitié évanouies. Mais le tailleur, qui rentrait tranquillement à sa maison, échappe aux Aragonais , en jetant des cris d’alarme.

René avait été un des premiers à se réveiller à ce tumulte. Un instant lui avait suffi pour revêtir son armure et s’élancer à cheval vers la porte Sainte-Sophie. Il en trouva la garde luttant courageusement contre les soldats d’Alphonse , qui s’étaient emparés d’une tour voisine. U les attaqua sur-le-champ, l’épée et la hache à la main, et les chassa de la tour dans le plus grand désordre.

Cependant Naples était livrée à la confusion et à l’épouvante. Des bruits sinistres circulaient dans tous les quartiers. On répandait qu’Alphonse était déjà maître d’une partie de la ville, et les cris : Aragon ! Aragon ! retentissaient dans l’ombre. Saisis d’une terreur panique, trois cents Génois abandonnent précipitamment la porte Saint-Janvier, et courent se réfugier dans Castel Nuovo. Cette fuite sans combat décida du sort de Naples.

Averti par les signaux de ses partisans , Alphonse fait attaquer la porte abandonnée. Comme elle ne cédait par assez vite aux efforts de ses soldats, un traître , nommé Marino Spizzinaso , jette des cordes aux Aragonais. Le vaillant don Pedro de Cardonna monte le premier sur les remparts; il y plante sa bannière, ouvre la porte à ses soldats et pénétre dans la ville.

Le roi de Sicile poursuivait les derniers débris de la troupe d’Annello , lorsqu’il apprit cette trahison. Sans hésiter un instant, il revient sur ses pas , et vole à la porte Saint-Janvier occupée par Cardonna, Un combat sanglant s'engage entre les Aragonais et l’escorte du prince. René les charge avec fureur, dit un vieil historien : « Tenant sa bonne épée au poing et d’une hardiesse merveilleuse , qui ne cognoissoit nulle sorte de danger, sur eulx si vigoureusement se rua, et tant en occist, qu’on le suyvoit à la trace. » Le sang inondait ses armes , et il criait d'une voix tonnante : « Anjou et Sicile ! A moi chevaliers ! »

L’ennemi, [frappé d’admiration et de frayeur, recule jusqu’à la porte. René, toujours au premier rang, sent redoubler son courage; l’espérance de la victoire lui donne de nouvelles forces; il allait peut-être refouler Cardonna dans son camp, lorsque de violentes clameurs lui annoncent l’approche d’Alphonse. Retournant alors la tête, il voit les Aragonais se précipiter derrière lui comme un torrent. Ils étaient entrés sans coup férir dans la ville, et cernaient de tous côtés l’intrépide monarque.

René, dans cette extrémité, ne songea point à se rendre. Préférant une mort glorieuse à la captivité de Bulgnéville, il fait bondir son cheval au milieu des rangs ennemis. Un soldat catalan, nommé Spegio , se suspend aux rênes pour l’arrêter. Le roi lui abat le poignet d’un coup d’épée L 11 traverse au galop la place du Marché et se jette dans Castel Nuovo avec un petit nombre des siens.

Tout combat avait cessé, et l’ambition d’Alphonse était satisfaite. Mais le haineux

1 Araputavit manum illi ex brachio gladio vehementor vibrato.

monarque avait à se venger de cette résistance de cinq années et de l’attachement des Napolitains à la maison d’Anjou. Pendant trois jours la ville fut livrée comme une proie à une soldatesque effrénée. Les horreurs du pillage se joignirent aux horreurs de la famine. Puis, quand le sang ne coula plus, des tapis de soie, des fleurs et des guirlandes couvrirent toutes ces ruines , et Alphonse, traîné en vainqueur sur un char attelé de magnifiques chevaux blancs, entra dans Naples au milieu d’une population silencieuse et consternée.

La présence de René manquait à ce triomphe. Il s’était fait jour l’épée à la main au milieu des Aragonais, ivres de meurtres et d’orgies, et s’était réfugié sur une galère génoise, qui avait forcé l’entrée du port. Debout sur la poupe du navire, il attacha longtemps ses regards sur cette belle et grande cité, qu’il laissait si malheureuse. A la vue de ses tours et de ses clochers disparaissant à l’horizon , on dit que sa force d’âme l’abandonna tout-à-coup ; des larmes baignèrent son visage , et on l’entendit répéter ces touchantes paroles : « Adieu Naples, objet de tous mes » contentements et désirs, adieu le plus digne objet de mes affections, adieuNaples, » adieu tout L »

La soumission du royaume suivit la prise de la capitale; le gouverneur de Castel Nuovo remit les clefs de cette forteresse immédiatement après le départ de René, et le brave Cossa lui-même rendit le château de Capuana, sur l’ordre de son roi. Il s’y était enfermé avec sa femme, ses enfants et quelques soldats fidèles; ses vivres et ses munitions de guerre étaient épuisés ; mais le loyal chevalier avait engagé sa foi d’être le dernier à élever la bannière d’Anjou sur les remparts d’une ville napolitaine , et la garnison entière partageait l’enthousiasme de son chef. Chaque jour le feu de l’ennemi et la faim éclaircissaient ses rangs, lorsqu’une lettre de René détermina enfin l’intrépide gouverneur à accepter une capitulation honorable. Il abandonna sans regret son beau ciel de Naples, ses terres et ses châteaux de Campanie, pour s’attacher à la fortune d’un prince malheureux. Othon Carraccioli et plusieurs autres grands seigneurs napolitains suivirent cet exemple. La reconnaissance du bon roi égala le dévouemeut de ses fidèles chevaliers 1 2.

Après une traversée de quelques jours, René débarqua sur les côtes de Toscane.

1 César Nostradamus , Mathieu Turpin.

a Jean d’Arlatan, Georges de Lamagna, Cabanis, Charles de Cnstillon, Vilalis, Atagonia et trois frères de l'illustre nom de du Bellay eurent la plus grande part de ces royales récompenses.

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