TOME T. g
épîtres de Sénèque. Les annales de Quinte-Curce, de Tite-Live et de Xénophon , Homère et Virgile l’accompagnaient dans ses voyages, et il ne se livrait jamais au sommeil, sans lire quelque passage des Commentaires de César.
Tel était le redoutable adversaire contre lequel le bon roi de Sicile eut à lutter à son arrivée dans son royaume. De prisonnier de Philippe Visconti, Alphonse était devenu son ami et son hôte. Il avait contracté avec ce prince une étroite alliance, et c’était sur une galère milanaise qu’il avait rejoint l’infant don Pèdre, et glorieusement relevé son drapeau.
Ce jeune prince , échappé presque seul au grand désastre de Ponza , avait armé une nouvelle flotte dans les ports de Sicile. Il s’était emparé de l’île d’ischia en face même de Naples; et la trahison du gouverneur lui avait livré les clefs de la ville de Gaëte. De Terracine aux portes de la capitale , le pays obéissait aux Aragonais; ils avaient conquis une partie de l’Abruzze , et menaçaient d’envahir le reste du royaume, lorsque René, impatient d’en venir aux mains, sortit de Naples le 9 août à la tête de son armée, et chassa devant lui les éclaireurs ennemis.
Le roi d’Aragon , qui aimait à redire « que les espions sont les yeulx et les oreilles d’un grant capitaine , » apprit au retour de la chasse près de Castel Viezo la marche de son rival. La furie française lui était connue; il résolut d’éviter toute action générale, et d’attendre dans un vaste camp retranché le moment de profiter des fautes de ses ennemis.
Les deux armées restèrent plus d’un mois en présence l’une de l’autre sans livrer aucun combat. Les souvenirs de Bulgnéville inspiraient la prudence , et les Aragonais du haut de leur enceinte fortifiée adressaient aux Angevins de vaines provocations. Fatigué de cette inaction sans gloire, René voulut en sortir à la manière du grand roi Charles et de Louis Ier, son aïeul.
Le 22 septembre son héraut se présentait à l’entrée du camp , et remettait à Alphonse un gantelet ensanglanté en signe de défi. Le roi d’Aragon hésita à répondre. Il voulut consulter ses capitaines, et l’un d’eux, parlant plus en légiste qu’en chevalier, fit observer par plusieurs raisons de droit que le duc d’Anjou était trop petit compagnon pour se mesurer avec son maître.
« Alors Alphonse demanda si c’étoit corps à corps , ou avec son armée, que » René vouloit combattre. »
« Avec toute l’armée, répondit le héraut, qui avoit remarqué l’indécision du » prince. »
« J’accepte le gantelet, reprit le roi. Dans huit jours je serai au pied du Vésuve » entre Nola et Acerra, prêt à livrer bataille. »
Le champ du combat était choisi à quelques lieues de Naples , dans un pays soumis à René, et les règles les plus vulgaires de la prudence défendaient d’y laisser pénétrer un ennemi. Le roi de Sicile renvoya son héraut pour prévenir Alphonse qu’il lui épargnerait le chemin tout entier, et qu’il l’attaquerait à Castel Viezo à l’heure et au jour convenus. Dans la nuit le roi d’Aragon abandonna son camp avec toute son armée. Il avait pour maxime « que se mettre à l’abri d’être » vaincu, c’est commencer à vaincre 1 ; et il lui paraissait peu sage de mettre sa » fortune à la merci d’une bataille. »
Un combat glorieux sous les murs de Nola , la prise de Sulmone, d’Aquila et de Castel Nuovo signalèrent la fin de cette campagne. Le gouverneur de cette dernière forteresse, étroitement bloquée depuis l’arrivée de René, ne la rendit qu’après avoir épuisé ses munitions et ses vivres. Située au centre de Naples, elle était tombée l’année précédente au pouvoir de don Pèdre , et sa garnison était pour les habitants un sujet continuel d’inquiétudes et de menaces.
L’hiver, en mettant fin aux combats, donna le signal des fêtes. Vainqueur dans un grand tournoi, Othon Carraccioli reçut des mains d’Isabelle une rose et une aigrette de diamants. Une jeune veuve de dix-neuf ans , Béatrix de San-Severino , appelée par les poètes le soleil des beautés napolitaines , remit elle-même le prix d'amour.
René n’attendit pas le retour de la belle saison pour reprendre les armes. Il nomma Isabelle régente du royaume, et continua la conquête de l’Abruzze ultérieure. La ville et la principauté de Salerne et plusieurs forteresses importantes de la Calabre lui envoyèrent leur soumission. Il dut une partie de ces succès aux conseils et à l’épée du connétable Jacques Caldora. Le roi lui accordait une confiance entière , et aucune entreprise importante n’était tentée, sans l’avis de ce vaillant capitaine.
Tandis que le roi de Sicile faisait reconnaître son autorité dans des provinces
' Antoine de Païenne , de dictis et factis Alphonsi .
Les historiens ont interprété diversement , et suivant leurs affections, la conduite d’Alphonse et de René dans cetle circonstance. Dom Calmet révoque en doute la présentation du gantelet ensanglanté. D'autres prétendent que les deux princes se rendirent, chacun au lieu qu’il avait désigné, dans l’intention d’éviter le combat. Le caractère chevaleresque de René dément celte supposition gratuite.
éloignées , plus encore par sa bonté que par ses armes , Alphonse effrayé de ces succès , concentrait à Gaëte une armée de quinze mille hommes. La pensée de profiter de l’absence de René et de s’emparer de Naples, où il conservait des intelligences, lui vint alors dans l’esprit. Il fit monter sur sa flotte une partie de ses troupes , et parut tout-à-coup aux portes de la capitale , au moment meme où don Pèdre escaladait le château de l’Œuf, et jetait l’ancre à l’entrée du port. La ville fut immédiatement attaquée par terre et par mer (22 septembre
L’héroïque caractère d’Isabelle ne se démentit point dans ce péril. Parcourant les rues de Naples avec ses enfants, elle en appela à l’amour de son peuple. Chaque jour elle visitait les principaux quartiers, les forts, les remparts, les postes les plus exposés. Son exemple remplit de dévouement et d’ardeur la population entière. Le courage d’une faible femme et d’habitants mal armés triomphait de l’audace d’Alphonse et de la lance de ses chevaliers.
La mort de l’infant don Pèdre inspira aux assiégés une nouvelle confiance. Il dirigeait les batteries du vaisseau amiral , lorsqu’un boulet lancé de la tour des Carmes lui emporta la tète. La veille à la meme heure, par un merveilleux hasard, un boulet de la flotte avait enlevé la chevelure d’un Christ placé dans la grande église du couvent, sans toucher au visage du Sauveur. Les bons moines, en apprenant la mort de l’infant, crurent à la vengeance céleste. Ils suspendirent à la voûte le boulet aragonais, au-dessus de la tombe de l’infortuné Conradin.
Alphonse assistait à la messe , lorsqu’on lui apporta le corps inanimé de son frère. La tête tombée dans la mer n’avait pu être retrouvée , et il n’avait devant les yeux qu’un tronc ensanglanté. Assez maître de lui pour contenir sa douleur, il n’interrompit point le saint sacrifice, et continua de prier en silence. Mais quand un gentilhomme vint lui exprimer les regrets de la reine, et lui offrir, en son nom, de suspendre les hostilités et de faire enterrer dans Naples même avec une pompe royale le malheureux infant, il se contenta de remercier Isabelle, et répondit fièrement que telle était effectivement sa volonté , mais qu’il ajournait l’accomplissement de ce devoir douloureux à son entrée dans sa capitale.
Des pluies torrentielles et l’arrivée du roi de Sicile forcèrent Alphonse de lever le siège de Naples. René était descendu des montagnes de la Calabre à la nouvelle des dangers que courait Isabelle. Après avoir taillé en pièces, entre Montefoscolo et Arpaia, les troupes italiennes du comte de Vintimille, il s’empara du château de l’Œuf, sous les yeux du roi d’Aragon.
Les deux armées étaient campées pendant ce siège à la longueur d’un trait d’ar-
balète, et de nombreux combats se livraient dans l’étroit espace qui séparait les deux camps. Ce fut pour un brave chevalier napolitain , nommé Perluigi Auriglia , l’occasion de faire merveille d’armes. Chaque jour il rompait des lances, pénétrait dans le camp ennemi, et après y avoir jeté le trouble, en sortait à toute bride, sans qu’on pût l’arrêter, « tellement, dit Jean d’Aucy, qu’ Alphonse esmerveillé fist » crier à son de trompe, que personne ne fust si hardy, sous peine d’avoir les deux » poings coupez, de tirer contre Perluigi coups d’arquebuze, d’arbaleste ou d’arc, » mais seulement de lance ou d’espée, ne voulant pas qu’un couart ostat la vie à si » vaillant chevalier, le plus gentil compaignon du monde. »'
Tous les sentiments élevés et généreux reposaient dans le cœur du roi d’Aragon, et reparaissaient avec éclat, toutes les fois qu’une politique prudente n’avait point intérêt à les comprimer. C’est à la même époque qu’Alphonse rejeta avec indignation la demande d’obscurs sicaires, qui lui offraient de le délivrer de son ennemi par le poison ou le poignard. Il fit prévenir René de se tenir sur ses gardes, et lui donna le signalement des assassins.
La retraite des Aragonais et la levée du siège de Naples donnèrent au roi de Sicile tout l’honneur de cette campagne. Mais une perte plus grande que celle d’une bataille, la mort du fidèle Jacques Caldora, remplit son armée de deuil. René versa des larmes sur ce vaillant capitaine, enlevé inopinément au milieu de sa gloire. Il remit à son fils Antoine l’épée de connétable, croyant sans doute retrouver le même dévouement et les mêmes vertus.
Cependant ces expéditions successives, cet égal mélange de succès et de revers ne décidaient point la querelle des deux princes. Tour à tour vainqueurs ou vaincus, et presque égaux en forces, ils ne faisaient que ravager le royaume sans obtenir d’avantages décisifs. Les fertiles plaines de la Campanie , couvertes de gens de guerre , étaient incultes et désolées, et à peine comptait-on trois ou quatre villes importantes qui n’eussent pas retenti du bruit des armes.
Le cœur de René souffrait de tous les malheurs de son peuple; il voyait avec douleur s’éterniser la guerre; l’argent lui manquait pour payer ses alliés et ses propres soldats. « Quand on vit, dit Muratori, que ce prince étoit pauvre, et que » sa bourse ne distilloit pas cette rosée d’or à laquelle on s’attendoit , et qu’il n’ap- » portoit que son courage et ses talents militaires, le zèle des Napolitains com- » mença à foiblir. »
René n’ignorait pas que l’or et les promesses d’Alphonse avaient ébranlé le dévouement d’un grand nombre de seigneurs. Antoine Caldora lui-même avait lié
avec le roi d’Aragon de secrètes intelligences. Répudiant l’exemple paternel, il trahit son bienfaiteur, dès qu’il douta de sa fortune, ou que comblé de faveurs, il n’eut plus rien à lui demander.
L’hiver avait suspendu les hostilités. Il s’annonçait plus froid et plus rigoureux que d’ordinaire (r44°)- Retirés dans leurs châteaux, les principaux chefs étaient abandonnés aux intrigues d’Alphonse. Ses émissaires parcouraient l’intérieur du royaume ; ils ranimaient le zèle de ses partisans , et donnaient comme certain son prochain triomphe. La présence de René pouvait seule déjouer ces projets de trahison et de révolte. 11 résolut de parcourir les provinces qui lui étaient encore soumises, et de s’assurer de leur fidélité.
Mais avant de s’éloigner de Naples, et de confier à ses habitants la garde de ses enfants et de la reine Isabelle, il convoqua le peuple sur la grande place du marché, près de l’église Saint-Sauveur.
Une foule immense y accourut de tous les quartiers de la ville. René entouré de sa femme et de ses enfants réclama le silence. Puis élevant la voix au-dessus de cette multitude attentive, il rappela en peu de mots l’adoption et le testament de la reine Jeanne, l’attachement héréditaire des Napolitains à la maison d’Anjou et ses droits à la couronne. Il était prisonnier du duc de Bourgogne, enfermé dans un obscur donjon, lorsque leurs députés vinrent le reconnaître pour leur roi. Ne pouvant immédiatement se rendre parmi eux, il leur avait envoyé ses enfants et son épouse bien-aimée. Aucun péril n’avait effrayé leur courageuse reine. Isabelle avait traversé les mers et combattu à leur tête. Elle les avait gouvernés avec amour; et dernièrement encore elle avait partagé avec eux l’honneur et les dangers d’un glorieux siège.
Quant à lui , depuis deux années qu’il défendait son droit les armes à la main, il avait cherché à se montrer digne de leur choix et de leur confiance. Mais la fortune avait trahi leurs espérances et les siennes. Une guerre, dont il était impossible de prévoir le terme, détruisait les dernières ressources de son royaume. Il ne pouvait sacrifier tout un peuple à sa cause, ni prodiguer la vie de tant de fidèles serviteurs. Leur héroïque dévouement exigeait de lui un égal sacrifice.
Alors montrant de la main ses vaisseaux, dont les pavillons flottaient sur la rade, il ajouta qu’il était prêt par amour pour son peuple à délier ses sujets de leur serment de fidélité, et à faire voile vers la France, puisqu’il ne lui était pas donné de conclure la paix, ni de les rendre heureux.
Cent mille voix interrompirent à cet instant le généreux monarque. Des cris de vivent René et Isabelle ! nous et nos enfants nous mourrons tous pour eux , périsse l’Aragonais! montèrent jusques au ciel. Ces longues acclamations ébranlèrent dans ses fondements la vieille Parthénope. La foule porta René en triomphe à son palais, et il fallut que le bon roi, ému de tant d’amour, renouvelât le serment de ne jamais se séparer de son peuple 4.
René dès le soir même réunit son conseil. Il lui fit part de sa résolution de quitter Naples dans la nuit et de visiter pendant l’hiver les provinces fidèles, pour les maintenir dans le devoir. Un petit nombre d’intrépides chevaliers, sous les ordres de Raymond de Bartelle , accompagnèrent le monarque (décembre 1/4^9).
Il se dirigea vers l’Abruzze Ultérieure, où l’attendaient de nombreux dangers. Avant de franchir les Apennins et leurs sommets glacés , il lui fallait traverser un pays occupé par les troupes d’Alphonse, tromper un ennemi vigilant et lui dérober sa marche. Plusieurs villes fortifiées se trouvaient sur sa route ; leurs garnisons étaient nombreuses et aguerries , et le sort de René était à la merci d’un combat malheureux. Aucun obstacle n’arrêta le vaillant prince. Revêtu d’une simple armure , sans rien qui le distinguât de ses chevaliers , il se fit ouvrir les portes de Nola et de Bayanne aux cris de guerre Ursins , Ursins , puissante famille , qui suivait le parti aragonais. Une indiscrétion de ses soldats l’ayant fait reconnaître, il évita Monteforte, et pénétra dans la montagne. La neige recouvrait tous les sentiers, et une pluie glaciale tombait par torrents. Guidé par un pauvre moine, nommé Antonello, René passa ainsi deux nuits dans les Apennins , ranimant le courage de ses soldats par sa gaîté et son exemple. Il rallia sa petite armée à l’entrée de la plaine, et après des fatigues inouïes, supportées sans se plaindre, il trouva enfin un sûr asile à Saint-Angelo di Scala , baronie d’Othon Carraccioli.
L’historien de René nous le peint assis au foyer du châtelain , réchauffant ses membres glacés, sans linge , sans vêtements et sans bagages. Il fait lui-même cuire les œufs pour le souper commun , devise en riant avec ses compagnons , partage leur frugal repas, refuse le seul verre qu’ils aient pu se procurer, et boit comme eux dans une tasse de hêtre.
Après quelques heures de repos il se remet en route. Un attroupement de montagnards attaque son escorte dans un lieu désert et sauvage , près de Pietra Stortina. Un chevalier français, nommé Guy, resté à l’arrière-garde, met en fuite ces
1 Degly ; Papon ; Ferreras. Histoire de René , par le vicomte de Villeneuve Bargemont.
misérables; il en fait plusieurs prisonniers et les conduit au roi, qui, loin de les punir, leur distribue tout l’argent de sa bourse, et les renvoie à leurs travaux. Les habitants de Hauteville, témoins de sa bonté, lui ouvrent leurs portes, et se dévouent à sa cause. Le lendemain il entrait à Bénévent, où il séjourna plusieurs jours.
Le frère Antonello, ce fidèle guide du voyage, était né dans cette dernière ville. Il y possédait un modeste logis , que le roi voulut visiter. René s’y rendit accompagné de ses plus illustres chevaliers, et fit largement honneur au dîner du bon religieux, « qui cuyda bien en mourir, tant sa joyefust grande. » Ces traits, dignes d’Henri IV, se renouvellent sans cesse dans la vie du roi de Sicile. Pauvre et brave comme le Béarnais, quand il avait ses pourpoints troués et son armure faussée, il dort sur la dure enveloppé dans son manteau, partage les fatigues et les périls de ses soldats, vide entre leurs mains son escarcelle peu garnie ; il aime au milieu de serviteurs dévoués et de simples villageois à oublier sa royauté sous un toit de chaume. Sa familiarité pleine de bonté, sa gaîté « doulce et plaisante » ne sont égalées que par sa franchise et sa chevaleresque valeur. Mais moins que le grand Henri, il sut connaître les hommes; jamais ingrat, souvent trompé, s’il ne laissa aucun service sans récompense, il pardonna trop facilement au repentir apparent, qui voilait une trahison. Ce fut à tous les âges la grande faute de sa vie.
Dans un pays désolé depuis deux siècles par des guerres de succession, où le droit souvent incertain rendait toujours la fidélité douteiy>e, et enlevait la honte à la défection, il crut à l’honneur et à la loyauté, qui n’étaient que dans son âme. Le persécuteur de sa vieillesse, le soupçonneux Louis XI ne s’y fût pas trompé; il eût jugé les Napolitains sur leurs intérêts et non sur leurs vertus. Mais quel homme au cœur élevé et généreux voudrait, au prix d’une couronne, que sa mémoire traversât les siècles, à la manière de celle de Louis XI?
La présence de René sur la frontière des Abruzzes, au milieu de cette population d’intrépides montagnards, remplit le but qu’il s’était proposé. Ses courses s’étendirent dans la Capitanate, sur les côtes de l’Adriatique, et jusque dans les Calabres. Il maintint la fidélité de ces provinces, leva des subsides, et parvint à organiser une armée nouvelle, et à réunir de l’argent pour la solder, des munitions et des vivres. Son nom était devenu populaire dans les moindres hameaux. Partout les habitants des campagnes accouraient sur son passage, et lui offraient ce qu’ils avaient de plus cher, leurs troupeaux, leurs récoltes et leurs enfants. Un jour, que venus en foule entre Bénévent et Padula, ils voulaient tous marcher sous sa bannière, René, profondément ému de ces marques d’attachement, les remercia en touchantes paroles, les força de recevoir le prix des vivres qu’ils
avaient conduits au camp , refusa leurs services, et les pria seulement d'introduire quelques troupeaux de bœufs dans la capitale.
Alphonse , sorti de Gaëte , avait repris le blocus de Naples. Ses troupes, qui s'étendaient jusqu’au Vésuve , isolaient cette grande ville du reste du royaume. Chaque année, des ports de la Catalogne sortaient des flottes nombreuses, qui apportaient l’abondance au camp aragonais. Malgré la supériorité de ses forces et le courage de ses soldats, il évitait avec soin toute action générale, s’en reposait sur le temps, son or et ses intrigues, et mettait dans la poursuite de ses projets cette constance opiniâtre , propre à la nation espagnole qu’aucun obstacle nedécouragç, qui lègue ses querelles d’une génération à l’autre, combat pendant huit siècles pour chasser les Maures, et ne s’inquiète jamais du dénouement.
Le roi de Sicile établit à Bénévent son quartier général. Comme position militaire, cette ville assise sur trois rivières au pied des Apennins, à distance presque égale de Naples et de Gaëte, de la Méditerrané et de l’Adriatique, avait été admirablement choisie. René pouvait de ce point, et par la ligne la plus courte, fondre sur son ennemi, couper ses communications, intercepter ses convois, et marcher au secours de Naples et des provinces fidèles. Son armée, ou régnait une sévère discipline, semblait pleine d’ardeur. L’enthousiasme qu’il inspirait avait gagné ses ennemis memes. Un corps de cinquante lances et de trois cents fantassins venait de passer sous ses drapeaux. Leurs officiers l’avaient prié d’accepter en présent six tasses d’argent massif et deux chevaux d’une beauté rare.
Alphonse sentit bientôt qu’il ne pouvait rester oisif, en face d’un adversaire dont les forces augmentaient chaque jour. Abandonnant le blocus de Naples, il s’avança jusqu’au pont de Tufara avec son armée. René, qui revenait de Lucera dans la Capitanate , apprit aussitôt la marche de son rival. Il envoya son héraut d’armes défier de nouveau le roi d’Aragon , soit à un combat singulier, soit à une bataille rangée. Alphonse ne daigna pas répondre.
Irrité de cette insolence , le roi de Sicile résolut immédiatement d’en tirer une vengeance éclatante. Sans remarquer l’hésitation de ses capitaines, il fait sonner la charge, et se précipite sur l’ennemi, avec un petit nombre d’intrépides chevaliers. Les Provençaux et les Angevins se jettent dans la mêlée: leur exemple entraîne les Napolitains ; ils fondent sur l’avant-garde d’Alphonse; le pont et les retranchements sont enlevés; rien ne résiste à l’impétuosité de cette subite attaque; la fuite devient générale.