‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 14 sur 155 · TOME I. k · texte numérisé non relu

TOME I. k

de Pont-à-Mousson et la lieutenance générale de la Lorraine, puis, renonçant aux conquêtes et aux expéditions lointaines, il se rendit en Anjou pour y reposer sa tête blanchie moins par le temps que par les malheurs.

La joie fut grande dans le duché, lorsqu’on apprit que le bon roi venait avec Isabelle habiter le vieux château, témoin de sa naissance. Les populations en habits de fête accoururent sur leur passage ; mille cris d’amour saluèrent leur entrée à Angers, et la cité fidèle oublia en un jour les calamités de la guerre. Tranquille souverain de trois belles provinces , René ne régna plus que pour le bonheur de ses sujets. Il savait que la paix et la justice sont les premiers besoins des peuples qui ont souffert; il y ajouta les bienfaits d’une administration paternelle.

Ce prince , que quelques historiens , copiés par un romancier célèbre , nous représentent uniquement occupé de poétiques récits, de peinture, de processions, d’allégories mythologiques , de mystères et de fêtes , entretenait une immense correspondance dans toutes les parties de ses états, déléguait son pouvoir aux plus vertueux et aux plus sages, s’informait chaque jour des événements qui intéressaient ses peuples , et ne laissait jamais une infortune sans consolation , un service sans récompense. Le chevalier qui réclamait le prix du sang versé pour sa cause, la pauvre veuve ou le marchand implorant son appui, étaient également assurés d’obtenir justice. « La bonté est la première grandeur des rois » ; et le bonheur dont jouirent sous son règne l’Anjou et la Provence répond victorieusement à ces mensongères accusations.

Diverses ordonnances, rendues peu de mois après l’arrivée de René , nous font connaître le cœur de cet excellent prince. L’hiver de i44b, froid et rigoureux, avait été suivi d’une sécheresse extraordinaire. Toutes les récoltes avaient manqué à la fois en Provence: les olives et les raisins séchaient sur leurs tiges brisées par le mistral, les sources s’étaient retirées des fontaines, et les habitants d’Aix allaient puiser jusque dans le lit de la Durance l’eau nécessaire aux besoins de la cité. Averti par son sénéchal, le preux Tanneguy Duchâtel , René lui écrivit d’exempter de tout impôt , pendant une année entière, les contrées les plus malheureuses.

Cette générosité royale n’était pas un obstacle aux mesures propres à rétablir l’ordre dans ses finances. Il versa, à la même époque , deux cent soixante mille livres pour dégager ses domaines, et publia des lettres patentes, où il déclare de nul effet et nuisibles à l’état les aliénations qui pourraient avoir lieu à l’avenir. Cette sage mesure , passée dans notre jurisprudence, eut une influence heureuse sur la suite de son règne.

La paix glorieuse, dont Charles VII dotait la France, avait rallumé l’amour des tournois. A défaut de combats à outrance contre d’insolents ennemis, il fallait aux compagnons de René et de Dunois des lices où briser des lances a sous les yeulx de celles qu’ils aymoient le mieulx. » Le bon roi ne pouvait rester étranger à ce mouvement chevaleresque. Lui-même il s’était plu dans ses instants de loisir ou de captivité à tracer les règles de ces fêtes , et il avait orné le précieux manuscrit de peintures de sa main 4. L’histoire et la poésie nous ont conservé la relation des trois tournois les plus célèbres de son règne.

« Quatre gentilshommes angevins, dit Wulson de La Colombière, entreprirent de garder un pas d’armes entre Razilly et Chinon , sous condition qu’aucune dame ni damoiselle ne passerait par le carrefour, où leur dit pas serait dressé, qu’elle ne fût accompagnée de quelque vaillant chevalier ou escuyer , qui serait tenu de rompre deux lances pour l’amour d’elle ; que si elles prétendoient passer outre , toutes seules , elles estoient tenues de laisser quelques gaiges à ces gentilshommes , qui ne les rendraient point, qu’elles n’eussent amené un chevalier pour les racheter par la jouste.

» Ils avoient fait planter une colonne, sur laquelle estoit représenté un dragon furieux , qui gardoit les escus armoiriés des quatre chevaliers , auxquels ceux qui vouloient combattre estoient tenus de toucher avec le bout de leurs lances. »

Dans le plus beau de la saison ,

Entre Razilly et Chinon ,

Devant la gueule du dragon N’alloit dame ne damoiselle,

Sans noble homme et de renom ,

Qui d'armes n’acquittast le nom Que nulle joyeuse ou belle,

Ne passeroit sans son amy....

Sans rompre deux lances pour elle Contre son courtois ennemy.

Ce ne fut point par sa magnificence , l’éclat et la richesse de son armure , que brilla René dans ce tournoi. Pleurant encore le départ de sa chère Marguerite, il descendit dans la lice couvert d’armes noires, avec un écu de sable semé de larmes d’argent , monté sur un cheval noir, caparaçonné de deuil , et toucha de sa lance de même couleur l’écu des Tenants.

1 Second volume, page Ire.

Et d’armes fist tant largement ,

Que le prix on lui envoya 1 .

En faisant ses adieux aux chevaliers de l’Emprise du dragon, René leur donna rendez-vous, pour l’année suivante (i448), à sa bonne villede Saumur, la gentille et bien assise . Les détails de ce tournoi , extraits par La Colombière d’une relation manuscrite, dédiée à Charles VII, prouvent qu’il effaça tous les autres eu magnificence.

Les limites de cette biographie ne nous permettent que de donner en note 2 la

1 Le manuscrit original, enrichi de gracieuses miniatures, faisait partie de la bibliothèque du chancelier Séguier. Il est aujourd’hui égaré ou détruit. Un écusson d’azur, à trois fers de javelot, surmonté au lieu d’un cimier, d’une mître et d’une crosse, était peint' sur la première page, et tenait lieu de signature. Je pense que l’on peut reconnaître le poète anonyme à ces armes de la maison de La Sayette.

a Peu de temps après, le roi de Sicille entreprit des joustes, lesquelles il tint proche de Saulmur, au devant d’un chasteau de bois qu’il fit construire dans une belle plaine, lequel il fit peindre par dehors et par dedans, et le meubla de très riches tapisseries; et à l’imitation des anciens romans, le nomma le chasteau de la Joyeuse-Garde , où, durant l’espace de quarante jours, luy et la reine Isabelle, et madame Yolande sa fille, et quantité d’autres dames et damoiselles , et notamment la belle et jeune Jeanne de Laval , pour laquelle secrètement il fit et dressa cette emprise , avec un grand nombre de grands seigneurs , et particulièrement ceux qui dévoient estre de la troupe des Tenans, demeurèrent en grande joye et magnifique feste , attendant tous ceux qui, pour acquérir de l’honneur, voulurent venir jouster contre le roy, chef de l’emprise, et contre ceux qu’il avoit choisis pour combattre à son costé.

La reine , les dames et les seigneurs, qui esloient venus pour voir ces nobles faits d’armes , furent feslinez dans le chasteau, et puis placez dans des eschaffaux, parez très richement, vis-à-vis du lieu où les joustes se faisoient.

La sortie du roy de son chasteau artificiel se fit dans cet ordre :

1° Deux estafiers turcs , habillez à leur mode , avec de longues vestes et des turbans de damas incarnat et blanc , menoient chacun un véritable lyon , attaché avec une grosse chaîne d’argent.

Après suivoient les tambours et les fifres du roy à cheval, et en suitte les trompettes, tous richement vestus de la livrée et de la devise du roy, de damas incarnat et blanc.

Après marchoient à cheval deux roys d’armes, tenans leurs livres ou cartulaires d'honneur et de noblesse en leurs mains, pour y descrire et exalter les nobles faits d’armes et les valeureux combats, qui se feroient au lieu où les lices estoient dressées.

Puis marchoient sur de très beaux chevaux , les houssures desquels estoient très richement ornées d’armoiries en broderie , les quatre juges du camp : à sçavoir deux anciens et sages chevaliers , et deux escuyers bien expérimentez en toute sorte de combats.

L’un estoit seigneur de Cussé,

L’autre seigneur de Martigné ,

Antoine de La Salle, aussi Hardouyn Fresneau

En suitte venoit un nain veslu à la turque, sur un beau cheval richement caparaçonné, portant l’escu de la devise que le roy René avoit choisie en cette occasion. Il estoit de gueules , semé de pensées au naturel ,

curieuse description de cette fête guerrière, qui réunit les plus illustres chevaliers de France , pour y rivaliser d’adresse et de valeur. Mais nous ne pouvons passer sous silence le poème de Louis de Beauvau , sénéchal du bon roi, sur le tournoi

comme estoient aussi les cottes d'armes, les bannières , les chamfrains et les houssures , et caparaçons des chevaux des chevaliers, et des escuyers du roy et de tous les Tenans.

Après le nain, marchoit une très belle dame superbement veslue, menant et conduisant le cheval du roy Reoé par une escharpe attachée à la bride ; ce prince portant sa lance sur la cuisse , et l’escu de la devise au bras senestre , tout le cheval couvert d'un caparaçon de la même devise , traînant à terre.

Cette dame estoit destinée à mener tous les Tenans, chacun à son tour, lorsqu'il seroit nécessaire de jousler contre les Assaillans qui se présenteroient à l'emprise , et qui viendroient toucher l'escu pendant au perron avec le bout de leurs lances.

Le roy estoit suivi de monseigneur Ferry de Lorraine, du sire Louis de Beauvau et de son frère , du comte Guy de Laval , de Geoffroy de Saint-Belin , de Léuoncourt , de Guerry, de Crespin , de Cossé , du Begue du Plessis et de plusieurs autres gentils et vaillans chevaliers , dont nous dirons les noms selon l'ordre qu'ils joustèrent avec celuy des Assaillans, qui s’esprouvèrent en ce noble exercice.

En cet ordre, ils arrivèrent au lieu où estoient dressées les lices, proche desquelles on avoit fait tendre un très grand et très riche pavillon, à la porte duquel s'assit le nain , vestu à la turque, sur un riche oreiller , ou carreau de velour cramoisi , frangé et houppé d'or, les jambes passées l’une sur l'autre en sautoir, ayant esté mis là pour remarquer tout ce qui se passeroit.

L'eschaffaut des quatre juges et des deux roys , ou héraults d'armes , et ceux des dames y estoient aussi dressez , et ornez de tapisseries, de tapis et d'oreillers, afin que tout le monde fust à son aise.

Et tout proche estoit un perron , fait en forme de colonne cannelée de marbre, à laquelle estoit appendu l'escu de la devise , et auquel ceux d'entre les Assaillans, qui vouloient jouster contre les Teu a ns , estoient obligez de toucher avec le bout de leurs lances. Au pied de cette colonne estoient attachez les deux lyons avec des chaînes d'argent bien fortes, un de chaque côté.

Auprès avoit de ce perron ,

De chascun costé un lyon ,

Un nain dedans un pavillon ,

Qui l’escu là pendu gardoit.

Dans le même chauffaul que les juges diseurs se tenoient trois officiers d'armes , Guillaume , Bernard et Sablé , pour écrire tous les faits dignes de mémoire.

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