TOME II
Car volentiers de tous beaux fais exquis Oyez parler et des grans entreprises,
Et je le sçay , car une fois enquis M’ avez du pas et des belles emprises Qui à Saumur furent si bien comprises De maintes gens de noblesse exercées,
Et en joustes vaillamment conversées Par la grâce du très hault Conditeur ;
Je, le tout vostre et en tout serviteur Loys de Beauvau (n) seneschal d’Anjou , Ung traittie fait par ung petit ditteur Vous envoyé, mais à peine sçay je où.
Car long-temps a que j’ay servi amours Et mes dames toutes en sa conduite Sans en faire grans plaintes ne clamours, Ne trop grand mal souffrir en la poursuite Et ma plaisance estoit à cela duite ,
Bien le savez, et aussi des effais Qui en ce cas par moy ont esté fais.
Vray est que par le très plaisant délit D’une fievre joyeuse au sault du lit ,
Qui m’avoit bien et estroit empongnié ,
Une subite volonté me prit De quoy bien fus alors embesongnié.
Ainsi que joyeuseté d’esprit Les cuers gentilz sans ordonnance mainne, Et jà pour tant bon vouloir ne périt , Devers Ferri (m) monseigneur de Lorainne Tant fis que de plaisance souverainne,
Sans mal penser, sans soussi, sans esmay, Fimes crier au premier jour de may Desrain passé joustes à tous venans ,
Qui furent tant à pluseurs revenans ,
Qu’il en sourdi aucunes enviettes De deux gentilz escuiers avenans Qui puis firent des choses joliettes.
Ce jour de may en beaux harnois de guerre Nous joustames assez doucettement;
Et de noz fais qui en voudroit enquerre ,
Icy n’en fais mencion autrement;
Mais au premier jour de juing vrayment ,
Puis aprez Phelippe de Lenoncourt (iv) ,
Et Philebert de l’Aigue (v), brief et court, Firent crier le Pas de la Bergiere,
Qui n’estoit pas chose moult estrangiere A regarder , qui l’aroit avisée ;
Mais douce estoit, moult plaisant et legiere, Quiconques l’eust en ce point devisée.
Ces deux firent les joustes pubber De toutes pars en leur fait ensuyvant Et en tous beux convenables crier Par Romarin, lequel en son vivant Et moult long-temps a esté poursuyvant De mon très redouté seigneur et maistre De Cecile le Roy, qui entremettre Bien se voulu des joustes regarder,
Et de chascun les drois faire garder;
Car il y prit grant plaisance et déduit :
Vous le porrez bien véoir sans tarder Aulx chapitres dont la fourme s’ensuit.
On fait savoir à tous generaument,
Tant chevaliers comme escuiers gentils,
Qu’au premier jour de juing prochainement
De tant qu’ilz sont en joustes ententis,
A Tharascon, en ung lieu moult faitis,
On trouvera pour jouster unes lices Appartenans à tieulx plaisans delices,
Et à ung bout, chascun bien le verra,
Une gente pastourelle serra
Soubx ung arbre gardant ses brebiettes ,
Laquelle ara, car bien lui afferra,
Ses chosettes propres et joliettes.
Deux escuz de jouste à l’arbre atachiez Seront : l’un blanc, signifiant léesse,
Qui ne sera d’autre couleur tachiez;
Et l’autre noir, signifiant tristesse.
Ces deux escuz là seront par noblesse De deux gentilz escuiers pastoureaux, Tendans ainsi que serviteurs loyaulx De la pastourelle grâce aquerir.
Qui plus avant en voudroit enquérir,
Cellui du blanc est bien d’amours content,
Et l’autre mal; si ne voise ferir L’un des escuz qui le cas bien n’entent.
Quiconques vueille aux pastoureaux jouster , S’il est content d’amours et de sa dame A l’escu noir puet aler sans douter,
Comme cellui qui vray servant se clame ,
Et d’ung baston le touchier sans nul blâme. Le mal content doit l’escu blanc touchier . Loysir ara de sa lance encochier,
Mais il n’ara plus tost faitte sa monstre,
Q’ung pastoureau ne lui viengne à l’encontre. Lequel plus tost ara trois lances routes Ara le pris, ainsi qu’il se demonstre
Es chapitres de ces présentes joustes
Se le pasteur a trois lances cassées Ains que cellui qui de dehors sera,
Puis que seront par les juges passées ,
Et son plaisir est, il le mandera Par officier d’armes, tel qu’il voudra,
A vint lieues à la ronde sans faille,
Pour une verge d’or, comment qu’il aille, Porter à quelque dame ou damoiselle Qu’il lui dira; et se la chose est telle Que cellui de dehors gaigne le pris,
Là mesme puet baisier la pastourelle,
S’il a de soy deshéaumer empris.
Cellui honneur d’elle ara-il de fait Devant chascun, puis ara d’elle encor Ung beau bouquet de fleurs gent et bien fait Passé par une gente verge d’or.
Là jousteront en beaux escuz de cor ,
Et se l’un des deux est getté par terre Cheval et tout, ou blessié ou en erre,
Que par aucune aventure ou merveille Rompre ne puist trois lances ou ne vueille , La verge pert; il n’y a autre amende.
Mais qui cheval blesse, en vain se traveille : Le pris avoir aussi plus ne s’atende.
A cellui qui ses trois lances rompues De hors venu ara plus gentement,
Plus vaillamment et à mains de venues,
A l’ordonnance , au dit et jugement D’ung chevalier, d’ung roy d’arme ensement, Qui à déterminer ou maintenir
Aront des cas qui porront survenir,
Laditte pastourelle envoyera Jusques à vint lieues, où il sera,
Ung dyamant du pris de cent escus Ou au dessoubx , et là se portera Par ung herault ainsi qu’il est conclus.
En heaumes et en hamois de joustes Ainsi s’entent que chascun joustera ;
Selles de guerre aussi sans milles doutes, Roches courtois tieulx qu’on les trouvera.
Et d’autre part au besoing on porra Changier destriers à toute heure ou d’armure, Et des lances sur les rens la mesure Se trouvera ainsi totalement.
Trois jours le pas durera vrayement,
Au mains depuis une heure aprez myiour Jusques à six, et pour grant aysement Entre chascun des jours ung de séjour.
Contre les dis pastoureaux seulement Nul de dehors ne sera recéu Fors que une fois, affin qu’ aucunement En cellui cas nul ne soit decéu :
Et d’autre part aussi est prouvéu Que se pluseurs , ainsi que bon leur semble , L’un des escuz voysent touchier ensemble , Les pastoureaux n’en doyvent recevoir Qu’ ung à la fois. U est bon à savoir Qu’ en ung tel cas se doit ajouster ordre Qui premier vient, premier lieu doit avoir, A celle lin qu’il n’y ait que remordre.
Cy ne remaint de la propre sustance
A escripre des chapitres du pas,
Les quieulx en ung gent tableau sans doutance Furent escrips sur les rens par compas;
Et qui les fit, certes n’oublia pas A y faire poser la propre hystoire Bien pourtraitte pour estre plus notoire.
Mais cy aprez doit ensuir l’entrée En la fourme quelle fu demonstrée,
Et faitte aussi à venir sur les rens L’escripture par les juges monstrée Et mon avis sont assez conferens.
Quant vint le jour et l’eure competent,
Qui droitement à midy devoit estre,
Et que chascun estoit prest et content A qui venoit l’entrée à effet mettre,
Là mieulx faisoit qui mieulx savoit son estre Certainnement à ce pas asséoir.
Qui là estoit premier povoit véoir
Les menestriers en très belle ordonnance,
Les trompettes faisans grant résonance ,
Et des heraulx certainne quantité,
Par maniéré telle que sans doutance A peinne icy puet estre recité.
Et puis aloit ung gentil poursuyvant Aussi de sa coste d’arme vestus,
Qui d’assez prez les aloit ensuyvant,
Portant des deux pastoureaux les escus.
Dieu scet comment aprez eulx le surplus Devoit aler en ordonnance belle :
Là véissiez venir la pastourelle,
Le chevalier premier juge à sa dextre ,
Le roy d’armes d’autre part à senestre,
Qui devoyent des querelles jugier;
Et les brebis aloyent à séquestre Pour non elle trop forment eslongier.
Tout homme estoit à cheval bien monté , Exceptez deux conduisans les brebis ,
Et tout par ordre ainsi que j’ay conté.
Qui mieulx povoit estre paré d’abis,
 son povoir il faisoit ses débis.
La bergiere chevauchoit haquenée Moult noblement de hamois aornée D’ung fin drap d’or figuré cramoysi,
Et à cheval estoit menée ainsi
Par la bride de deux gens jouvenceaux
Âlans à pié, gentils hommes aussi,
Bien desguisez en habis pastoureaulx.
Aprez furent les deux pastours jousteurs Sur deux destriers de houssure couvers,
Qui , à grant peinne , à bergiers ne pasteurs Eussent semblé pour leurs abis divers.
Des heaumes estoyent descouvers,
Et leurs escuz leur portoit-on sans doute ; Mais de harnois ne d’armure de jouste Ne leur failloit une petite piece.
De ce véoir n’eust esté las à piece Qui là estoit , et puis la multitude Des serviteurs qui n’aloit pas à pié , se Aucun avoit à bien servir s’estude.
Quant par ordre là vindrent sur les rens , Chascun sa voit quelle part de voit traire ,
Car leurs manoirs estoyent differens :
Là véissiez les deux pasteurs retraire,
Et leurs servans aveques eulx attraire Auprez du parc en ung joli retrait,
Et pour eulx mieulx ordonner et atrait,
La bergiere son propre lieu avoit Si gracieux que homme faire sa voit , D’arbres, de fleurs et de gente verdure Si hautement paré qu’estre devoit ;
Et là se mit attendant l’aventure.
Le poursuyvant les deux escuz pendi A ung arbre prez de la pastourelle,
Et là tousiours en ce point attendi Sans soy mouvoir de l’uis de sa tourelle, Pour referir aux pastours la nouvelle Des survenans qui là venir devoyent;
Mais assez temps outre mesure avoyent De ces jousteurs estrangiers tant attendre :
Si voulurent à celle heure contendre Tous ces heraulx, menestriers et trompettes, De les avoir l’un aprez l’autre, et tendre A les bouter plus tost des rens es metes.
La bergiere portoit ung vestement Qui bien estoit à son corps mesuré,
Et au costé lassié moult gentement :
Et si estoit de damas fiçuré
Ung très beau gris, non pas trop obscuré,
Très bien fourré et bordé à l’entour
De menu vair; mais point n’avoit d’atour,
Fors ung gentil chapperon de bourgoise
De rosée, qui bien, comment qu’il voise,
Lui afferoit au gré de mainte gent.
Et sa holette environ d’une toise,
Dont la ferrure estoit de fin argent.