TOME II
Son barrillet d’argent avoit aussi A son costé pour moullier sa bouchette ;
Sa pennetiere elle portoit ainsi Que les autres, qui moult estoit doucette : Moult bien sembloit une gente tousette A regarder sa maniéré et son port,
Dont puis on fit maint gracieux raport La houssure des pastours dessus dis N’estoit autre fors seulement de gris, Brodée d’or; barrilles et holettes Y furent bien doucettement compris , Panetières, fusils, fleutes, musettes.
Et par les bors estoyent frapes grises, Couleur de pourpre avoyent leurs plumaux D’austrusse bien fais à leurs belles guises , Assis sur leurs heaumes longs et haulx,
Et sans doutance ils estoyent moult beaux. Outre cela y avoit d’abondance Ung bel et grant couvrechief de plaisance Sur la crupe de leur detriers pendant.
Ainsi estoit l’un tousiours attendant.
L’un l’escu blanc avoit, l’autre le noir;
Et au premier encontre eulx contedant , L’un ou l’autre sailloit de son manoir.
Car le premier jour de juing vrayement Fu le propre jour de la Penthecouste,
Et car il plut aussi tant largement.
Et chascun scet que telle chose couste ;
Ce mesme jour ne commença la jouste ,
On avisa sur ce point volentiers,
Que l’entrée commenceroit au tiers;
Le jour donques fu remis au mardi ,
L’entrée aussi à l’eure de midi Des pastoureaux et de la pastourelle.
Ainsi fina, pour vérité le di,
Au dimenche tant pour eulx que pour elle.
Tuit environ une heure aprez myiour, Qu’il en devoit ung venir pour jouster A l’un des deux pastoureaux sans séjour,
Et commencier combien qu’il deust couster Si vint ferir l’escu blanc sans douter Ung escuier en très belle ordonnance.
Ce fu Pierre Carrion (vi) sans doutance, Lequel estoit sur ung grison destrier,
A bien courir assez gent et outrier.
Ung tour ou deux la lice avironna,
La lance ou poing et le pié en l’estrier : Quant vint à point à cop se retourna.
Mais touteffois rouge estoit sa houssure, Aussi par tout de lettres d’or semée,
Et de perles bordée par mesure,
Et non obstant quelle fust grant et lée De linomple partout couvercelée;
Ung get avoit de menu vair autour,
Et son escu en ce pareil atour.
Sur son heaume ung atour gracieux A couvrechiez moult grans et spacieux Que seult porter damoyselle à la court;
Et contre lui vint comme curieux Le pastour Phelippe de Lenoncourt.
Cellui pastour ung destrier bay avoit Dont sur les rens tantost fit un empainte, Et contre lui vint ainsi qu’il devoit.
Ilz croyzerent de la première attainte Leurs deux lances. La seconde sans fainte Les rompirent tous deux notablement,
L’un en l’escu, l’autre pareillement;
Et à la tierce aussi tout fu rompu,
Mais Carrion la rompit en l’escu,
Au heaume le pastour hautement,
Lequel ne fu à la quarte olFendu ,
Âinçois rompit sa lance fermement.
Tantost aprez Loys de Monberon (vu)
Sur ung destrier bay vint sans remanoir, Bien gentement ferant de l’esperon Pour plus appert ferir à l’escu noir.
Trop longuement ne fit là son manoir.
Parti avoit, comme il lui avoit pieu,
Housse et escu de tenné et de bleu,
Et des dessusdittes couleurs portoit Ung gent plumail lequel d’austrusse estoit ,
A tout ung beau couvrechief de plaisance Derrier pendant; et bien se comportoit En son harnois et à toute puissance.
Contre lui vint pour l’escu noir deffendre Philebert de l’Aigue, l’un des pastours,
Sur ung destrier bay , lequel sans attendre Ses deux lances lui rompit à deux cours Dedens l’escu , et n’ot onques recours A ces deux cours Monberon de touchier Le pastoureau fors d’ung cop qu’il tint chier. La tierce fois il rompit bien sa lance Hault en l’escu, combien qu’à nonchalance A cellui cop ne le mit le bergier :
Car sans doute si grandement s’avance
Qu’au bas la tierce il rompit de legier.
Aprez vint ung autre jeune escuier,
Lequel Couraze (vin) avoit nom vrayement, Sur ung destrier noir, auquel ennuyer Jamais n’eust peu la feste nullement.
A l’escu noir il toucha gayement.
Son escu noir estoit et sa housseure,
Et sa houppe de plumes au desseure Du heaume, qui bien estoit grossette.
Philebert vit qu’il estoit de recepte,
Mais non pour tant ne l’a voit-il gaignié.
Se la jouste fu entre eulx bien doucette , L’un de l’autre ne fu riens espargnié.
Couraze fu de la première course Au heaume hurté moult lourdement,
Et ne fu point le pastour féru ; pour ce N’y ot lance rompue aucunement.
Au second cop Couraze vrayement Du gardebras le pastour desarma ,
Riens n’y rompit fors ce qu’il defferma , Aussi n’y fu Couraze alors touchié.
A la tierce l’un et l’autre esmouchié Fu si très bien que leurs lances rompirent En leurs escuz; qui fu le mieulx torchié, Nul ne le scet fors que ceulx qui le virent.
A la quarte trop bien rompit Couraze En l’escu sa lance; comment qu’il soit Par le rochet ne valut une fraze;
Du pastoureau le cop bien se disoit.
A la quinte chascun bien avisoit Qu’il rompirent es escuz vaillamment
Leurs deux lances; et Couraze ensement Âdonques fu joyeux comment qu’il aille.
Et tantost vint Philebert de la Jaille (ix) , Ung escuier pensant grâce aquerir,
Sur ung destrier roan monté sans faille Pour l’escu blanc joyeusement ferir.
De menu vair fu sa houssure toute,
Et son escu tout couvert en estoit;
Sur son beaume une houppe sans doute Blanche de plumes d’austrusse portoit.
Outre cela bien le representoit
Ung bel et grant couvrechief de plaisance
Qui deriere lui pendoit d’abondance.
De l’escu blanc touchier fit son devoir ,
Et puis se voult encontre lui mouvoir,
Et vint de fait le pastour Lenoncourt Pour en avoir qui en porroit avoir,
Car entre eulx deux ce fu fait brief et court.
Ilz rompirent leurs deux lances très bien En leurs escuz de première venue ;
Au second cop le pastour n’y fit rien ,
De la Jaille fu la lance tenue Dedens l’escu du pastour bien rompue :
La tierce aussi en l’escu hautement Pour cellui jour fu l’acomplissement.
La bergiere fu ainsi retournée En son logis quelle estoit atournée ,
Et aussi bien en pareille ordonnance;
Et en ce point se passa la journée En grant plaisir et très grant alegrance.
Le jeudi vint après , se Dieu me gart ,
Ung escuier nommé Guillaume d’Yve,
Et autrement appelle Willemart,
Sur ung destrier roan qui point n’estrive A l’esperon quant à la lice arive :
Houssure blanche estoit lors son usage,
Où d’un arbre fu semé le foeillage;
Rouges lettres, autres blanches petites,
A son plaisir et son vouloir eslites;
A son heaume ung couvrechief pendant Par deriere : et sur les choses dittes A l’escu blanc il estoit contendant.
Contre lui vint le pastour Pliilebert :
Si rompirent tost leurs lances tous deux En leurs escuz; encor aussi apert Le second cop fu en ce point fait d’eux.
Au tiers cop lit Willemart entredeux D’une croyzée, et Philebert sa lance Rompit alors. Adonques je m’avance Aprez cela pour ferir l’escu noir,
Car de gagnier ou de là remanoir Sans doute estoit toute m’entencion;
Si n’y lis pas longuement mon manoir, Tant y alay de grant affection.
Je fus monté d’ung gentil destrier bay ,
Et bien armé aussi, je vous asseure;
Tout mon harnois estoit rouge pour vray, Lances, escu, et heaume et housseure;
Et d’austrusse grant plumail au desseure Tout rouge estoit j et deriere mon chief Pendoit ung bel et grant blanc couvrechief De plaisance qui bien son lieu tenoit,
Et mon escu en escript contenoit
En lettres d’or ung mot que je compris ; Car à mon fait assez bien revenoit,
Et c’estoit : Les plus rouges y sont pris.
A trois lances trois rouges estendars De taffetas pour vérité avoye ,
Qui grans furent et longs de toutes pars, Pensant toudis que bien à faire aroye.
Vint contre moy Philebert, droitte voye, Et rompimes noz lances fermement Au premier cop au plus hault vrayement De noz escuz. Au second sans esmay Du gardebras tantost le desarmay Notablement et de son gagnepain,
Sans rompre lance ; à lui tant me fermay Qu’il ne fit riens, et fu son cop en vain.
Et au tiers cop le pastour sans doutance Rompit sa lance au hault de mon escu.
Je n’y fis riens, car je croyzay ma lance. Et ne valu lors mon cop ung festu.
Au quatrime fu de moy envestu Si fermement que ma lance rompis,
Et la sienne n’en valut onques pis;
Et puis au quint la fis si bien branler Que je la fis en deux pièces voler,
Et la sienne croyza sans moy touchier.
Verge et bouquet gagnay à brief parler, Et ung baisier lequel je tins moult chier.
S’aucun de soy ne se doit nullement Ne de ses fais grant loenge donner,
Et je parle de moy trop hautement ,
Il m’est avis qu’il m’est de pardonner .
La vérité ne doy abandonner Pour escripre ne bourde ne mensonge.
Qui que le tiengne ou à fable ou à songe, Icy n’a riens, je n’en fais point de doute, De cellui pas que la venté toute ,
Quelque chose que de moy je refiere •
Vous savez bien que partout je me boute Comme une truye en une cheneviere.
Et aprez moy vint Tanguy du Chastel (x) , Ung escuier d’ung joyeux esperit,
Monté sur ung gent grison bon et bel,
Qui proprement tout son fait entreprit.
Sa houssure de noir et tenné prit,
De lettres d’or par mesure semée,
Une gente damoiselle nommée La dame de Cabanes (xi) vrayement.
Deriere lui portoit moult gayement Sur son heaume atour de damoiselle.
Et ung .1. d’or couronné gentement A couvrechief par maniéré moult belle.
Sur le chamfrain de son destrier portoit D’austrusse aussi trois plumes : l’une noire , L’autre bleue , et puis la tierce estoit De couleur d’or. A lui, c’est chose voire, Vint Lenoncourt dont devant est mémoire. Leurs deux lances de la première attainte En leurs escuz bien rompirent sans fainte : Le second cop ne le tiers Lenoncourt Point ne failli , à parler brief et court. Ainsi rompi à trois cops ses trois lances ; Mais aprez vint l’un des chiefs de la court, Qui adonques fit bien de ses plaisances.