‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 150 sur 155 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Trop plus d’assez c’une esmeraude, verte, Drue et menue,

Poignant droicte , greslecte et aigue ,

Qui, pour le cours de l’eaue non venue, Ung bien petit à la foiz se remue Très gentement.

Et, d’autre part, où l’erbe nullement Ne couvrait l’eau, estoit si proprement Sur le gravier le poisson joliement Nageant par fois;

La belle loche et le vairon ouvois Et l’anguillete, la truite et le vindois Et le gardon et le becquet tout cois . Lesquelx saillir

Eussiez là veu aussi prendre et faillir L’un l’autre à coup, et se venir tappir Dedans l’erbe, puis hors courre et jallir Sans cesser point.

Le martinet lors venoit, sur ce point ,

Sur la branche, près de l’eau, coy et joint, Tout verd et bleu, plus bel que s’il fust point 1 . Lequel gactoit2

Le petit poisson qui passoit Et , lors que passer le véoit ,

' Point — peint.

2 Gactoit — gueluit.

En l’eau tout à coup se plungeoit Et en prenoit

Moult souvent ung qu’il emportoit Sur sa branchette et s’en paissoit .

Et puis ses plumes secouoit,

En tendant Telle 1

Au soleil; et lors de plus belle Faisoit guerre fière et mortelle Au poisson , et par façon telle Que poissons tous

Si fuioient cà et là de paous.

Lors l’oiselet plaisant et dons ,

Qui de giboyer estoit saous ,

Si s’en alloit;

Et après gueres ne tardoit Que subitement revenoit Et bataille recommencoit Comme d’avant.

Et d’autre part en soy levant \olloit l’aronde a, qui souvant Faisoit ses ressors contre vant, Allant après

Les mouschetes • lesquelles près Du long de Teaue et des près

1 Elle ; ala — aile.

2 L’aronde; hirundo — hirondelle.

Escarmouche faisoit, si très Subite et tante 1

Que on voit bien que n’estoit lante A pourchacer la vie présante ,

Qui estoit chose bien plaisante Certes à voir.

Mais gaires ne tarda, pour voir,

Que commençay à entrevoir Venir là près, pour soy assoir,

Voir pastourelle,

Sur la fontaine gente et belle Laquelle son pasteur appelle ,

A l’ombre d’une soche telle Que n’avoit nus 2

Rameaulx , c’un verd sion sans plus, Tout seche estoit le seurplus ;

Ainsi doncques quant fut venus Le pasteur là,

A liaulte voix tantost parla Et la pastourelle appella,

Disant : « M’amour , es-tu de-là?

« Han, Janneton! »

— Lors elle respondit au ton Et dit : « Régnault, vien environ

1 Tante — si grande.

2 Nus — nuis.

» De la souche et nous asséon 1 » Cy, toy et moy;

» Car il y a très bon recoy 2 » Et si pourrons voir, sans esmoy,

» Noz brebiz qui, dessoubz l’aunoy,

» Sont en l’ombrage. »

— Et, cela dit, dessus l’erbage S’assirent, sans point davantage, L’ung près l’autre ; puis du fromage Et du pain bis

Print lors la belle, et dist : « Amis » Régnault, vois-tu ce coign faitis » De pain que t’ay gardé , tandis » Que tu dormois,

» En ma panetière, que vois,

» Et ce fromage,- or ne t’esmois » De riens; jamais ne te fauldrois 3,

»» Jusqu’à mourir,

» Que ne t’en doye repartir.

» Croire m’en puez, sans en mentir,

» Car j’ay si très parfait désir » De povoir faire

» Chose par quoy puisses bien croire » Combien je t’ame , et que complaire

' J'sêon — assoyons. 3 Fauldrois — faillirai.

‘ Recoy, reçoit — retraite.

» Te vouldroys , par Dieu débonnaire , » Que, pas au quart,

» Non mie a la centiesme part,

» Me saroye dire , très tant art 1 » Mon cuer, sans cesser tost et tart » En ton amour;

» Mon doulx ami, mon gent pastour,

» Ame moy donc, sans nul faulx tour » Jamais ne faire , nuit ne jonr. »

— « Pareillement,

» T’ameray très parfaitement » Du bon du cuer, si loyaument » Que ne te fauldray nullement,

»» Jusques à mort;

» Ma doulce amour, mon reconfort »> Et mon espérance oultre bort,

» Seule au monde , j’aroye tort » Se autre amoye. »

— Lors doulcement elle larmoyé Et en le baisant , dit : « Ma joye » Est, quant tu es où que je soye;

» Pour ce faisons

» Bonne chière, et nous repaissons » Ensemble cy, et ne pensons

1 AU; d’ardere — brûler.

» Qu’a bien amer, et délaissons » Mélencolie. »

— Lors le pastour, à chière lye , Baisa la pasteure jolie Plus de dix foiz, disant : « M’amie, » Je n’ameray

» Autre, fors toy, que serviray,

»> A mon povoir, tant que vivray;

» Ne pas je ne te changeray » Pour autre amer,

» Seure en soye; car en l’amer » Dont je t’aime, n’y a amer.

» Nulle qui soit, sans rien blâmer,

» Si loyaument

» N’ame, ne tant parfaitement,

» Sans point faillir entièrement,

» Comme toy, qu’es certainement » M’amour très gente

» Et doulce amie et tant plaisante ,

» Mon bien, mon confort, mon attante » Mon cuer si t’ame d’amour tante »> Que n’ay povoir

» Nullement le faire savoir »> A toy ne autre , et pour voir » Je te jure j car recevoir » Fait ta beaulté

» A mon cuer telle feaulté 1 ,

» Si très parfaicte en loyaulté ,

» Qu’au monde n’y a royaulté » Pour qui changeasse,

» Ne ung pas plus avant alasse ;

» Car ton amour si fort enlasse » Ma pensée qui n’est point lasse ,

» Ne ne sera,

» De bien amer, tant que vivra » Ton pasteur, qui ne changera » Son propos, mais y demourra,

» Je te le jure ;

» Ce me seroit trop grant injure ,

» Envers amours et forfaicture,

» Faire autrement, tant qu’en moy dure » Ma pouvre vie. »

— Sur ce mot la belle et jolie Pastourelle, doulce et polie,

Le' mercia d’entente lie

En le baisant.

— Et ainsi telz mines faisant.

Le pasteur si lui fist présant,

Sans plus tarder lors à présant,

D’un barrillet

Plain de vin et d’un joliet,

1 Feaulté — fidélité.

Petit, courtault, gent coustelet, Et d’une pannetière à plet 1 Faictc de teille 2

Toute neufve: dedans laquelle Y avoit mainte chose belle , Comme je croy qu’à pastourelle Il affiert mieulx.

Laquelle , de cuer moult joyeux , Le baisant une foiz ou deux , Receut tout, et puis par entr’eux, Pour ung petit,

Au parler fut donné respit.

Eulx prenant de bon appétit A menger, par quoy tout sortit Du panneron :

Premier ung petit touaillon 3 ,

Des aillez, aussi ung jambon,

Et ung petit moul fromageon, Des eschalletes,

Du sel et aussi des noisetes,

Et foison sauvages pommetes,

Des responses et des herbetes , Des champignons,

Du vin aigre et des oignons,

1 A plet — à mailles. 3 Touaillon — nappe, napperon.

a Teille — chanvre.

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