‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 151 sur 155 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Aussi de boys deux sausserons 1 , Et de terre deux goderons ;

Et l’escuelle

Estoit d’une escorce nouvelle De chaine , que la pastourelle.

Pour une chose gente et belle, Bien la tenoit,

Qui du lait gardé l’y avoit.

Puis vy le pasteur qui prenoit Du boys, et le feu y mectoit;

Et Janneton

Mectoit dessus le palleron.

Puis Régnault vint à l’environ Qui le soustenoit d’un baston ,

Qu’il ne tombast;

N’estoit besoing qu’on leur aidast, Plus grant doulceur ne demandast Nul homme qui les regardast :

Ce que je vis

Fut tout cela, à mon avis;

Ainsi mengèrent vis à vis Et, à leur très petit convis %

N’ avoit plus rien

Que Briquet, leur grant pelu chien,

Sausserons — saucières.

p Convis — festin.

Qui avoit très piteux maintien, Pour ce que , comme croy et tien , Riens il n’ avoit

A menger lors; et si véoit Menger davant lui , dont nestoit Trop content, car il abéoit 1 Souvent et fort,

Sans patience et sans confort;

Et le pié mectoit sur le bort Du touaillon, à très grant tort; Car à la fois

Avoit ung coux ou deux ou troys, Par quoy il se tenoit tout cois.

Et ne fut plus oy sa vois,

Ne mot sonné.

Quant ilz eurent raissionné Et leur petit menger fine,

Leur relief fut au chien donné ,

Qui bien mengea.

Mais guères après ne tarda C’une turtre 3 par là voila,

Qui sur le sion se posa,

Lors de la souche;

Laquelle ne fist du farouche,

Abéoit — aboyait. 3 Turtre, turtur — tourterelle.

Kaissionné, pr. raissiner — goûter.

Ainçoys très doulcement s’approuche Du creux de l’arbre, et en sa bouche Portoit entier

Ung rain 1 de rouge groiselier , Lequel sans nullement tarder Mist ou creux et, pour abréger,

Son ny en fist;

Et puis mondainement se prist A chanter hault, si que l’oïst Son per , afïin que là vensist ;

Et chanta tant ,

Que son per au crier Tentant ,

Dont ne tarda que volletant Le vis venir droit là batant,

Faisant grant feste,

Et s’assist dessus la branche te,

En haussant le coul et la teste , Regardant où son ainiete Pour lors estoit ;

Qui dedans le creux se tenoit ,

Et son beau petit ny faisoit,

Et avec le bec Tagensoit Bien gentement.

Mais quant l’autre la vit vraiement, Vers elle alla incontinent,

1 Rain — rameau.

La baisant aussi proprement,

Comme ce fust

Homme et femme : ne plus n’en peust Faire ung amant , lequel deust S’amie baiser ; tant joye eust La turturelle

Voyant son per, et son per elle, S’esplumetoit , puis de plus belle Chantoit par une façon telle Qu’à la oïr

Ainsi chanter, et puis saillir De branche en branche, sans mentir J’eus lors si très parfait plaisir Et telle joye

Que, sans cesser, je ne savoye Tenir mes yeulx, ne ne povoye Qu’ils n’adressassent celle voye Jà où estoient

Les deux turtres, qui là faisoient Tel joye , que plus ne povoient Faire ou monde, ne ne savoient Certainement.

Mais, tost après et vistement,

La pasteure subitement

Mist sa veue , ne scay comment ,

Tout droit vers eulx;

Et quant les vit ainsi tous deux

Faire telle chière , dist : « Dieux ,

» Régnault, amy, pourroit-on mieulx » Acomparer

» Deux loyaulx amans, ne ung per » En bonne amour, sur tous comper » Qu’est ce per là, lequel comper » A vous et moy?

» Par ma loyaulté , non ce croy ;

» Quant l’un a mal, l’autre a esmoy,

» Quant l’un a joye et l’autre en soy » Là fait aussi ;

» Quant l’un a deueil, l’autre a soussi,

» Et quant l’un rit et l’autre ainsi » Pareillement fait. Tout cesi,

» Que je vous dis ,

» S’est ung seul vueil 1 durant tousdis2, » Où n’a reproche ne mesdis;

» S’est ung bien mondain paradis,

» Mon gent pastour,

» S’est une très parfaicte amour,

» Sans faintise, ne sans faulx tour,

» Où n’y a ruse ne destour,

» Voir de faintise;

» S’est une vraye amour qu’atise

j j'ucil — volonté. 2 Tousdis < — toujours.

» Les cuers à bien amer, qu’esprise » Est toute de loyal franchise,

» N’est-il pas voir? »

— Lors le pasteur print à véoir Les turterelles, et asseoir Sa véue et à son povoir Les advisa ,

Disant : « Janneton , voir cela » Est que dit as. » Puis divisa Le pasteur, et ainsi parla De la nature

Façon et amour vraye et pure De la turtre, qui forfaicture Jà à son per, tant que lui dure Ou corps la vie,

Ne fait , ne jamès n’a envie S’asseoir sur branche reverdie ,

Puis que son per meurt, et de vie Aussi ne boit

En nulle eaue que clère soit,

Ne pour elle per ne resoit Nul autre plus, et ainsi voit 1 Seule vivant,

A par soy lamentant souvant

1 Voit — va.

Tant esgarée. « Je vous convant 1 » Que toute joye va fuyant » Jusqu’à la mort,

» Sans avoir un g tout seul confort,

» Ne sans soy resjoïr si fort,

» Ayant mémoire du grant tort » Que mort lui fist,

» Et en telle douleur confist » Angoisse son cuer, et nourrist » Le souvenir las qui l’occist » De tous poins voir,

» La faisant languir main 2 et soir,

» Et en elle tel grief avoir » Que puis en meurt par son doloir.

» Ainsi finist

» Regarder quel loyaulté ist 3 » De la turtre, et quel vertu mist- » Dieu tout puissant , qui tant la fist » Doulce et loyale.

» Est-il oiseau, femelle ou masle,

» Qui ait amour si très esgale ,

» Ne femme aussi? Ce dis par galle * » non autrement,

» Car de cent, une n’ame si loyaument

1 Convant — garantis.

1 Main y Mané — matin.

3 Ist du verbe issir — sortir.

* Galle — plaisanterie.

» Comme faisons, ne si très longuement » Ne plus ne mieulx, ce puis je clerement » Davant tous dire. »

— Lors la bergère, comme moitié par ire,

Sans s’effrayer ou son gent corps de frire 1 ,

En rougissant se prist lors à sourire;

Et de travers,

Avec ses gens et très plaisans yeulx vers2,

Si regarda le pasteur, puis après,

Pis que de fléché qui a bien transchans fers,

Dist : « Vous m’avez

» Au cuer navrée, pour voir, et ne savez » A quel propos, car sans raison avez » Dit ce mot là; mais tant vous en donnez » Entre vous hommes,

» Car nous, pouvretes, qui trop simples las sommes » En emportons les charges et les sommes,

» Qui pis au goust sont que les aigres pommes;

» Si est mal croire

» A tous vos dis, c’est chose bien notoire ;

» Car chascun scet que pour moins d’une poire » Légièrement , comme dit vostre histoire ,

» Changez suhit,

» Entre vous hommes, plus souvent que l’abit,

» Pensée et vueil : car ung cuer d’omme eslit

Frire — trembler \frigere.

* Vers ou vairs , c'est-à-dire bleus.

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