TOME II
» A gré de l’œil, sans raison, par délit,
» Cent foiz le jour,
» Nouvel propos, aussi nouvelle amour,
» Que poys en pot, n’a arrest ne séjour » Yostre plaisance pour chacune à son tour:
» Dire le puis,
» S’est de faintise et barrat 1 ung plain puis ,
» De tromperie s’est le portai et l’uis,
» Par où voz cuers sont d’aler si très duis ,
» Que s’est pitié.
» Ha ! fy de telle légière amitié :
» N’en parlez plus, car, pour voir, à moitié » N’est si parfaicte , par sainte déité ,
» Comme est la noustre :
» S’est aussi vray comme la patenoustre!
» Dire povez que d’amer belle monstre » Faictes souvent; mais l’effet se demonstre » Au paraller.
» Or ça, or ça de nul ne vueil parler,
» Mais on nous scet moult bien vendre et saler} » Pour nous servir le venir et l’aler,
» Aussi jurez,
» Fort promectez , et souvent parjurez,
» Et voz seremens très pou faictes durez.
1 Barrat — perfidie.
» De telles gens puisse veoir ennivrez » Tout ung grant tas ;
» Car leurs faulx tours et leurs faintifs hélas » Et leurs traistres parlers sans advocas ,
» Leur contenance toute faicte à compas » Nous donne croire
» De ce qui est à la fois le contraire ;
» Pour cela dire l’ay voulu que en l’aire » Les puisse voir si fort, sans cesser voire,
» Que tous crever
» En puissent là, sans jamais relever,
» Telz garnemens qu’ainsi , par leur baver ,
» Nous vont trompant et esté et yver.
» Or, ai-ge dit
» Tout ce qu’en ay sur le cuer sans desdit,
» Dont désormais à mon parler est dit,
» Et pour ce icy sans plus nul contredit » Faire je vueil. »
— Adonc Régnault, ung pou la lerme à l’ueil, En basse voix dist : « Hélas! mon seul vueil, » Esse pour moy que ce tre dur recueil » Vous avez fait?
» Assez savez, tout pour vroy et de fait,
» Que sans faulcer et de cuer très parfait » Je vous ame, et sans m’estre forfait » Las nullement
» Jamais vers vous , Janneton , voirement ! »
— Lors la bergère lui respond : seulement « Vous excepté, et nul autre vraiement
» Estes sans plus. »
— Et le berger dist : « M’amour du seurplus » Il ne me cbault, car ou monde n’a nus
» Si loyaument amant, les cas congnus » Que voyons cy,
» Dont puis dire qu’il n’y a ung seul si » Redute, chascun le croye ainsi,
» Tout aussi vray que la messe est ainsi !
» Bien le savez.
» Et tout premier, vous ne povez » Certes nyer que ne devez »> Avoir ouy, sans le ignorez » Certainement,
» Qu’ainçoys que jamais nullement » Je vous veisse si chierement,
» Tous amoye et parfaictement ,
» Voire trestant
» Que mon cuer dès lors tout batant » Vous donnay: tellement hastant » L’aloit amours , et si mattant ,
» Que force fut;
» Seulement au rapport qu’il eut » De vostre beaulté, tant que peut » Vous amer, dont depuis si n’eut,
» Jusques vous vit,
Ahan
Mains
» Mon œil bon jour ne bonne nuit 5 » Par quoy me convint estre duit » De passer les haulx mons sans bruit » Ne pour mourir
» En la nége, et illec pourrir,
» Sans povoir aler ne courir » Qu’à grant paine, par quoy périr » Moult bien cuidoye.
» Une heure de froit je trembloye ,
» L’autre de grant ahan 1 suoye,
» Puis trébuchoye et puis chéoye ;
» Et néantmains
» Que de telz maulx j’avoye mains, 2 » Je fis tant que aux piez et aux mains » Par le ferme propos où mains , 3 » Qu’en eschapay.
» Mais de là les mons je laissay »> Mon avoir que plus ne garday, » Lequel du tout j’abandonnay,
» Aussi le pais,
» Où à servir je m’estoie mis,
» Prenant congié de mes amis , » Délaissant moutons et brebis » De par delà;
fatigue. 3 Mains
— je demeure ; manere.
grand nombre.
» Yostre amour me fist tout cela,
» Laquelle mon cuer si cela 1 » Tant longuement et jusque là » que fu venus
» Ou pais de France , ou quel vous deus » Trouver, et vous véoir sans plus.
» Mais alors que véue vous eus,
» Et plus apris
» A vous amer, dont plus espris » Fus que jamais , et trestant pris » Quen vous seule mis mes espris ,
» Et cuer et veul ,
» En oubliant la peine et le deul J,
» Que premier avoye , et laqueul ;
» Mais pensant à vostre requeul,
» Soûlas avoye ,
» Lors qu’à mon plaisir vous véoye,
» Et qu’adonc pour vray je pensoye » Qu’ainçoys que vous voir 3 vous veoye ; » Et ne savoye
» Encores lors ce que j’amoye ,
» Ne si de vous qu’amoye estoye » Amé, ou si je le seroye;
» Dont mainte larme ,
Cela de celare — cacher. 3 V oir — vraiment.
Deul — deuil.
» A part et sans crier alarme ,
» Gectoys souvent, car tel vacarme » Ne souffrit d’amer ce croy arme 1 ,
» Lors comme moy.
» De soussi avoys tel convoy , •
» Et telle douleur et esmoy ,
» Que je vous jure , par ma loy ,
» Que n’eusse vie,
» Si ce ne fust la grande envie » Qu’avoys de vous amer, m’amie !
» Or est maintenant assouvie » Las ma tristesse ,
» Ma langueur et ma grant destresse ,
» Quand vous voy, m’amour, ma maistresse! » De savoir voulez pourquoy esse ?
» S’est tout de veoir
» Qu’ ores vous tiens à mon vouloir,
» Estant tout seur, et main et soir,
» Que de m’amer ferez devoir » Pareillement,
» Comme fais vous, combien vraiement » Qu’estre ne pourroit bonnement » Qu’amessez si parfaitement,
» Certes vous moy ,
» Que je fais vous en bonne foy.
' Àrme — âme.
» Raison vous oy dicte ce croy;
» Car ains que vous voir comme voy , » Je vous avoye
» Amée pieça, et estoye » Pour votre amour desja par voye;
» Et d’autre part moult bien savoye » Que n’estois pas
» Amé de vous, ne c’un seul pas » Pour moy vous n’eussez fait hélas;
» Ne pource moins je n’estois las » De vous amer,
» Ne ne seray pour tout l’amer » Que mon cuer ait jusqu’à pâmer.
» Pour ce ne vueillez plus blâmer » L’amour d’autruy ;
» Car pour vray tout asseuré suy ,
» Par la doulce vierge du Puy ,
» Que de bien amer n’est nully » Qu’cn riens me passe,
» Ne ne sera jà, que Dieu fasse,
» Que plus vous m’amez , hemylasse !
» Que moy vous , et la raison asse » Dicte ay devant. »
— Lors la bergière , en souspirant , Tint ung pou sa parolle atant,
Puis lui a dit en sourriant :
<' Dire vous vieulx
» Non autrement, si non par jeux » Et pour passer temps, se m’aist Dieux,
» Ad ce que vous congnoissez mieux » Que je vous ame
» Et ay amé plus qu’oncques ame » N’ama, ce croy, vous, sans diffame » Et sans ce que vostre amour blâme ,
» Ne point ravalle;
» Or une petite intervalle » M’escouterez, afïin que calle » Vostre dit, que je tiens à galle » Je vous diroy,
» Assez confesse et bien l’estoy,
» Qu’avez premier amé que moy,
» Et que , tantost et sans deloy 1 » Que vous oystes
» De moy parler, du tout vous meistes » A m’amer fort , et lors prensistes » Le chemin vers moy et me veistes ,
» Et que laissastes
» Toute autre chose et eslongnastes ,
» Et le péril point ne doubtastes » Des nèges, où tant travaillastes » Qu’on ne peut plus
» Dire; mais venons au seurplus,
1 Deloy — délai.