‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 2 sur 155 · RENÉ D’ANJOU · texte numérisé non relu

RENÉ D’ANJOU

L’épée (le Philippe-Auguste avait enlevé l’Anjou à l’indigne frère de Richard Cœur-de-Lion. Depuis le meurtre du jeune Arthur de Bretagne , cette belle province, berceau des Plantagenèts , et illustrée par les merveilleux exploits du héros d’Ascalon , des Foulques , des Geoffroy, de Robert-le-Fort et de Roland , ne devait plus appartenir à l’Angleterre. Saint Louis en avait donné l’investiture à un prince delà maison de France (ia46); et sous le belliqueux Charles Ier, le nom et la vaillance des chevaliers angevins étaient devenus célèbres des rivages de Sicile et d’Afrique aux rochers du Bosphore.

Charles le Boiteux, aussi brave et plus généreux, succéda à son père. Il avait épousé Marie de Hongrie, qui lui donna quinze enfants. Dix-sept couronnes tombèrent en moins d’un siècle sur ce noble rameau de la maison de France, qui voyait fleurir tour à tour des héros et des saints. L’aîné de tous, Charles Martel , remplissait la Hongrie de sa gloire, lorsque son jeune frère faisait revivre les vertus et le nom de saint Louis *.

1 Saint Louis , religieux cordelier et archevêque de Toulouse , (ils puîné de Charles le Boiteux.

Douze béatifications, « rayons de la gloire éternelle , • dit Bollandus, jettent leur céleste éclat sur cette grande maison de France, qui compte cent quatorze rois, sept empereurs , deux cent quatre-vingt-neuf princes souverains , soixante-douze chevaliers morts sur le champ de bataille, et peut seule, parmi toutes les familles royales de l’Europe, faire remonter son origine au-dela des épaisses ténèbres du 9° siècle.

Le mariage du premier Valois et de Marguerite, fille de Charles, réunit une seconde fois l’Anjou à la France. Leur petit-fils Jean le Bon l’en sépara de nouveau, et l’érigea en duché en faveur d’un de ses fils (1369). Louis avait paru, bien jeune encore, à cette grande bataille de Poitiers « où le roi Jehan feist merveilles d’armes l. » Entraîné loin de la mêlée, avec le dauphin et le duc de Berry, il avait laissé à Philippe de Bourgogne, à peine sorti de l’enfance , l’honneur de défendre les jours de son père.

Tant que Charles V vécut, Louis d’Anjou mérita l’amour et la reconnaissance de la France. « Il s’employa vertueusement, avec le bon connétable et Olivier de Clisson , à bouter les Anglois hors du royaume des lys , et le sage monarque , qui se fioit du tout à luy à cause de sa prud’hommie 2 » lui recommanda au lit de mort le trône chancelant de son fils (i38o).

Louis, devenu régent, oublia bientôt cette prière. Il avait été adopté par Jeanne d’Anjou , reine de Naples, et son ambition sans bornes lui faisait prodiguer le sang et les trésors de la France dans des expéditions lointaines. Le succès ne couronna pas ces entreprises hasardeuses. A l’abondance qui régnait dans son camp succédèrent bientôt la faim, les maladies et la misère; et le prince, qui avait traversé la Lombardie en conquérant , précédé de chariots chargés d’or, fut réduit , comme un chef d’aventuriers, à faire vivre son armée d’exactions et de pillage, et à vendre ses équipages , sa vaisselle, ses vêtements et sa couronne. Il n’avait conservé que ses armes et une cotte en toile peinte , semée de fleurs de lys , lorsque la mort le surprit à Biseglia, petite ville de la Pouille, le 22 septembre 1 384- Louis II, âgé de sept ans , était l’aîné de ses fils.

Le pape Clément VII voulut lui-même sacrer à Avignon l’enfant royal. r< Il en fust si joyeulx, dit Bourdigné , que plus ne povoit » , et lui donna sa bénédiction avec de grandes marques de tendresse. Louis fit peu de temps après son entrée à Paris, « aorné d’enseignes et de vestements royaulx , dont la bonne royne Marie de Blois, sa mère , de joye et de pitié les larmes aux yeulx, remercyoit Dieu. Puis voulut Loys festoyer les Parisiens , et leur fist dresser ung banquet à son logis ; et oultre ce , leur donna plusieurs beaulx dons et présens , en si bonne façon et bénignité, qu’il gaigna tellement les cueurs, qu’ilz se fussent tous engaigez pour luy 5. »

1 Froissant.

* Chroniques <£ Anjou de Jchau de Bourdigné. 1 Bourdigné.

Il avait alors douze ans, et ce fut à cette époque que Charles VI l’arma chevalier dans l’église de Saint-Denis , avec son frère le comte du Maine. Étrangers aux factions, qui ensanglantaient le royaume, pleins de franchise et de loyauté , ces deux jeunes princes vouèrent une inviolable fidélité à l’infortuné monarque, et jamais l’épée , qu’ils avaient reçue de ses mains , ne fut tirée contre la France.

La guerre civile et l’anarchie désolaient toujours le beau royaume de Naples. Le duc d’Anjou eût peut-être mis fin à ses troubles en épousant Jeanne de Duras, sœur et héritière de Ladislas , le rival de son père. Mais la fière fille de Jeanne de Penthièvre rejeta cette alliance, et demanda la main d’Yolande, fille unique de don Juan , roi d’Aragon « laquelle on disoit bien estre la plus vertueuse , sage et belle princesse, qui feust en la chrestienté *. »

La fidèle Provence , que Louis venait de délivrer de l’invasion de bandits, commandés par Raymond de Beaufort, vicomte de Turenne, fit éclater des transports de joie à la nouvelle de ce mariage. Il fut célébré à Arles en grande pompe par le cardinal de Brancas (i/joo). Les villes principales votèrent de magnifiques présents , et les Etats du comté accordèrent cent mille florins aux jeunes époux.

Les partisans de la maison d’Anjou rappelèrent Louis en Italie. Nommé par le pape Alexandre Y, gonfalonier de l’Église , il chassa de Rome Ladislas , et lui fit éprouver une sanglante défaite près de Rocca-Secca. a Les François, dit le moine de Saint-Denys , y menèrent leurs ennemis de telle roideur, qu’on eût dit qu’ils avoient à dos le feu et les foudres du ciel. »

Louis, qui savait vaincre, ne sut pas fixer la fortune. Il perdit un temps précieux, et son rival , renfermé dans Naples , put réparer ses pertes. Les maladies et les trahisons décimèrent l’armée victorieuse. Elle se borna à maintenir dans l’obéissance les villes conquises , et Louis revint en France faire un nouvel appel au dévouement des Provençaux et des Angevins.

Les revers se mêlèrent aux succès dans les campagnes qui suivirent. Un instant maître de Naples, le duc d’Anjou y fit une entrée triomphale , et put se croire véritablement roi. Mais l’inconstance naturelle des Napolitains ranima les espérances de Ladislas. De nouvelles armées se formèrent à sa voix. Elles forcèrent les Français d’abandonner leurs conquêtes.

1 Bourdigné.

Depuis le jour où le jeune Conradin , debout sur l’échafaud dressé par l’implacable Charles, avait fait héritier de tous ses droits Pierre d’Aragon , et jeté , devant la foule consternée, son gant en signe d’investiture , la terre d’Italie n’avait cessé d’être arrosée de sang français. Les tètes de rois ne tombent point impunément sous la hache du bourreau , soit qu’il obéisse aux vengeances d’un prince, ou d’un peuple en délire. Des siècles suffisent à peine à l’expiation du crime; et à travers tout le bruit qu’ils amènent, le tintement de la cloche des Vêpres siciliennes prolonge longtemps son lugubre écho.

Tandis que Louis d’Anjou défendait vaillamment ses droits au trône de Naples, la mort de don Martin d’Aragon, oncle d’Yolande, laissait à cette princesse l’espérance de mettre une seconde couronne sur la tête de son fils, le duc de Calabre. Le vieux roi, resté seul au milieu des débris de sa famille éteinte, était descendu inopinément dans la tombe, en exprimant le vœu que le droit, et non les armes , désignât son successeur (1410). Pour obéir à cette voix mourante, le Justice Majeur *, don Ximenès de la Cerda, avait convoqué les Etats d’Aragon , de Catalogne et de Valence. Ils s’étaient assemblés à Alcaniz pour y recevoir les ambassadeurs des princes qui prétendaient à la couronne. Louis de Bourbon , comte de Vendôme , y avait soutenu la cause d’Yolande ; et au sein même des États, l’évêque de Saint- Flour avait prononcé un discours sur ces paroles du prophète Zacharie : Portez au dedans de vos portes un jugement de vérité et de paix .

Plus de deux années s’écoulèrent dans l’attente de cette décision solennelle. Enfin après avoir rétabli l’ordre dans les trois royaumes, le parlement délégua à neuf députés, d’une sainteté et d’une science reconnues, la mission de proclamer un roi 2. Ils se réunirent à Caspe pour entendre de nouveau les avocats des princes;

1 Les jurisconsultes Aragonais font remonter au berceau même de la monarchie l'origine de cette magistrature , annulée par Philippe II et supprimée sous Philippe V avec les privilèges de ce royaume. Quoiqu'il en soit de cette assertion, il est certain qu'aux XI IIIe et XVe siècles le Justice Majeur était l'arbitre souverain du peuple et de la royauté et le gardien fidèle des franchises d’Aragon. Un usage immémorial , des chartes solennelles, l’appel des peuples et de nombreux jugements confirmés par l’autorité royale avaient donné uue consécration séculaire à cette magistrature suprême.

a Les temps modernes n’ofTrent rien de comparable aux règlements promulgués par les États d'Aragon , et jamais délibération populaire n’eut un caractère plus auguste de prudence, de justice et de grandeur. Nous transcrivons, d’après Mariana et le père d'Orléans , cette admirable page de l'histoire du moyen üge.

Le parlement arrête :

1° Qu’il serait choisi neuf juges , trois de chaque royaume , pour examiner mûrement le droit des parties et en décider sans appel.

2° Que l'élection des juges se ferait dans l’espace de vingt jours.

les voix partagées d’abord entre le comte d’Urgel , Ferdinand de Castille et le duc de Calabre1 penchèrent un instant en faveur de ce dernier, et prolongèrent de pacifiques débats.

Mais la crainte d’une régence, succédant à un interrègne, fit exclure ce jeune prince ; et après trois mois de graves délibérations , l’illustre saint Vincent Ferrier, au nom des électeurs , annonça que l’infant Ferdinand avait obtenu la majorité des suffrages (i4ia).

Ce prince qui, à la mort de Henri III, s’était écrié avec indignation en refusant

3° Que les neuf électeurs auraient quatre mois au plus pour lire les différentes pièces , écouter les avocats des prétendants , établir leur conviction et formuler leur arrêt.

4° Qu'avant d'ouvrir leurs séances ils se confesseraient dévotement, recevraient en toute révérence le sacré corps de Notre Seigneur, et feraient publiquement après la messe le serment qui suit :

« Nousjurons à Dieu notre créateur, et nous promettons à notre patrie de n'écouter que la voix de Dieu , de l’équité et de la justice. Nous prenons Notre Seigneur J. C. à témoin que nous n avons ni haine, ni inclination particulière ; nousjurons en outre de ne révéler à personne le secret de nos délibérations. *

5° Aucun des princes prétendants ne pourra être proclamé roi , s'il ne réunit six suffrages, et une voix au moins de chaque royaume.

6° Les électeurs remplaceront celui d'entre eux qui viendrait à défaillir par mort ou maladie.

7° Ils donneront audience aux envoyés des princes, garderont tel ordre qu'il leur plaira, sans être assujétis à aucun cérémonial.

8° Les princes ne feront valoir leurs droits que par procuration. Ils ne pourront approcher en personne, déplus de quatre lieues de la ville où le tribunal tiendra ses séances, et leur suite n’excédera pas vingt hommes armés.

9° Leurs représentants ne pourront se faire accompagner de plus de cinquante hommes de pied et de soixante cavaliers. Les uns et les autres seront sans armes.

10° Les juges électeurs se rendront au jour marqué dans une forteresse désignée par les États , et n'en sortiront qu’a près avoir proclamé un roi.

11° Enfin cette ville restera sous leur autorité pendant tout le temps de leur réunion. Une garnison nombreuse y maintiendra la sécurité et l’ordre, et trois commandants, originaires des trois royaumes, leur prêteront serment de fidélité, n’obéiront qu'à eux seuls.

1 Caspe , ville forte sur les bords de l’Ebre , entre Alcaniz et Tortose , fut choisi pour le lieu de réunion des électeurs. Le parlement d'Aragon fit connaître cette décision par lettres closes à tous les princes qui élevaient des prétentions à la couronne. Elles furent adressées :

Au fils aîné de l’illustrissime Louis d’Anjou , roi de Naples ; aux illustres Ferdinand, Infant de Castille, et Alphonse de la Gaudie; aux excellents Jacques comte d’Urgel et Frédéric comte de Luna ; à la comtesse d’Urgel et à la reine Yolande.

Chaque prétendant était prévenu que le 29e de mars 1412, les délégués du parlement s'assembleraient à Caspe pour reconnaître parmi tant de nobles princes lequel devait être reconnu vrai roi et légitime seigneur d'Aragon , selon Dieu, la justice et la conscience.

La cause du jeune comte de Luna , bâtard du roi de Sicile , paraissant la plus abandonnée , les juges par pitié pour son enfance, autant que par un respectueux souvenir de son père et de son aïeul , ordonnèrent que les parlements des trois royaumes se chargeraient de sa défense.

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