TOME I. I
de la bergère qu’ils tinrent moult chier. Dès avant le jour du tournoi, ces deux illustres chevaliers avaient couru l’un contre l’autre, et pour l’amour de leurs dames fait choses joliettes. De splendides fêtes terminèrent ce Pas d’armes , mais
» Entre les estrangiers doupté (redouté),
» Gomme les juges ont relaté.
« S’il est en ville , ou cité ,
« Que de par vous on le luy mainc.
» Du fermaillet en vérité ,
» Aussi ont dit d'authorité » Que sus tous en soit hérité „ Ferry, monsieur de Lorraine. »
Lors la damoisellc manda Le nain , et tantosl demanda Aussi es héraults, commanda Qu'on fist de trouver diligence ,
Florigny.... ne retarda ,
Car il estoit en la présence.
A la damoiselle s'avance
Le chevalier plein desçavance (savoir vivre).
Humblement lui fait révérence ;
Elle en grant honneur le haisa ;
Puis lui dit d'humble contenance :
« Chevalier, par votre vaillance ,
»> Ce prix aurez par redevance. »
Très humblement la mercia.
Ferry monsieur fut là présent ;
Et la damoiselle plaisante Luy dit : « Monsieur, ce présent ,
» De par les dames vous présente ,
» D'un fermaillet d'or reluisant ;
» Reconnaissance vous faisant » lsabeau , la reine présente ,
» Haute princesse excellente ,
» Madame Yolant non exempte. »
Toutes de volonté plaisante Remercions vostre valeur,
Voyez les là toutes en leur tente ,
Qui de vous aymer ont couleur.
Après tontes ces choses ainsi heureusement achevées sans aucune querelle , le roy René, la reine et toute cette belle et noble assemblée s'en retournèrent à Saumur , en très magnifique ordre , sa suitte estant plus grande, que lorsqu'il vint au lieu de la jouste; car tous les Assaillans, meslez joyeusement avec les Tenans , y accompagnèrent le roy, qui les festina et traitta plusieurs jours splendidement ; que si les chevaliers avoient fait paroistre leur valeur et leur adresse dans ce noble Pardon d’armes , les dames et damoiselles firent aussi
quand il fallut se séparer, maints doulx regrets accompagnèrent les adieux 1.
La mort inattendue de Marie de Bourbon, belle-fille du bon roi, vint jeter le deuil sur ces fêtes. René rêvait alors la résurrection de la chevalerie; mais il voulait lui donner un plus noble mobile que le prix obtenu dans la lice d’un tournoi. La religion et l’honneur exaltaient cette âme pieuse et tendre. Il savait que l’or ne paie point dans notre France le sang versé pour le pays. Sous l’inspiration de cette grande pensée, il avait créé, dès l’année précédente (n août i448), l’ordre d’Anjou, dont la décoration représentant un croissant d’or, avec la devise loz en croissant, apprenait aux plus preux chevaliers « que tous les nobles cueurs doivent de jour en jour accroistre et augmenter leur bienfaire, tant en courtoisie et débonnaireté, que en vaillance et glorieux faicts d’armes (Bourdigné). »
L’illustre chef de la légion thébaine, le protecteur de la cité angevine, le bienheureux Maurice, fut choisi pour patron de cette institution naissante. Les écussons des chevaliers ornèrent sa chapelle ; ils entourèrent comme une auréole la statue armée du glorieux soldat, qui répandit avec joie pour le Christ le reste d’un sang épuisé au service des empereurs par la flèche du Parthe et la francisque du Germain.
Depuis que le grand maître Raymond Dupuy avait consacré à la défense de la Terre-Sainte, ses religieux voués au service des malades et des pèlerins, cette généreuse pensée n’avait cessé d’être féconde. Au Nord et au Midi , sur les bords glacés de la Baltique , près des rives de la mer Morte , dans les Sierras de l’Andalousie, ou les sables du désert, on avait vu apparaître tout à coup une sainte milice , toujours prête à protéger le faible et à combattre pour la foi. Le signe de la Rédemption, qui brillait sur ses armes, la faisait reconnaître au loin du Sarrasin et du barbare. Terreur des infidèles et appui des chrétiens , ces guerriers si terri-
esclater leur beauté et leur gentillesse dans le bal que la reine donna fort souvent , où les chevaliers qui n'avaient paru qu'armez durant les joustes , {eurent veus habillez le plus richement qu'il leur fut possible , taschant tous à l'cnvy de paroislre aussi agréables devant leurs maistresses , comme ils uvoient fait tout leur pouvoir de leur tesmoigner leur courage et leur valeur dans le combat.
Nous avons eru devoir reproduire presque en entier la curieuse analyse de Wulson de La Colomhière, extraite du P'ray théâtre d’honneur et de chevalerie. Elle remplace en partie le manuscrit original , et uous a conservé, d'après ses miniatures armoiriées, le nom de tous les chevaliers, tenants ou assaillants. L’élite de la noblesse de France avait répondu à l'appel de René. Elle aimait à entourer de ses hommages le bon roi de Sicile , et le regardait avec raison comme son guide et son modèle.
1 Deuxième volume, page 49.