‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 32 sur 155 · TOME I. a · texte numérisé non relu

TOME I. a

graver sur Je marbre des vers en l'honneur de la passion du Sauveur. Plus lard, il ordonna que son cœur, ouvert pendant sa vie à son pieux confesseur, reposât avec celui de Jeanne, au-dessus du précieux reliquaire. Ils y restèrent exposés à la vénération publique, jusqu’à ce temps de funeste mémoire, où des bourreaux en délire profanaient de leurs mains sanglantes la cendre sacrée des tombeaux.

René ne devait pas longtemps conserver la paix dont il jouissait dans la solitude. La mort de Nicolas d’Anjou avait allumé l’insatiable ambition de Louis XL Convoitant déjà l’héritage de son oncle, il se rendit à Angers, dans le but apparent de surveiller le duc de Bretagne, mais en réalité pour aviser aux moyens de dépouiller le vieux roi. Comme il ne trouvait, malgré son désir, aucun motif plausible, il se contenta « de festoyer les Angevins, d'aller disner et souper à leur logis, dans l’intention , dit Bourdigné , d’incliner à lui leurs mœurs. » 11 retourna ensuite à Paris , épiant une occasion favorable de réaliser ses projets.

Louis pouvait ajourner une perfidie, mais s’il espérait en retirer quelque avantage, il n'y renonçait jamais. Fatigué d’une dissimulation hypocrite, il entre en Anjou avec cinquante mille hommes (1/174). Angers ouvre ses portes à l’ambitieux monarque. Il s’y installe avec ses soldats, s’empare du château et en confie le commandement à Guillaume deCérizay; puis sous prétexte que René entretenait des intelligences avec le duc de Bretagne, il donne à la ville une charte municipale, des lettres de noblesse au maire et aux échevins , et se proclame souverain de la province.

Le bon roi était à Baugé , lorsqu’il apprit l’arrivée de Louis. Ne pouvant soupçonner une pareille trahison , il monte à cheval pour le recevoir, ignorant encore « ce qui avoit esté faict à son préjudice, et combien que ses domestiques en feussent bien informez, toutefois de paour de le courroucer ne lui en osoient riens dire, congnoissant la grant amour et affection que le bon seigneur avoit à icelluy son pays d’Anjou. Mais quant ils veirent qu’il estoit délibéré de venir à Angiers, quelcun de ses plus privez et familiers genlilz hommes luy desclaira l’affaire, luy priant prendre en pacience , et ne se mélancolier. Le noble roy oyant racompter la perte et dommage de son pays d’Anjou, que tant il ay moit, se trouva quelque peu troublé, et non sans cause. Mais quant il eut reprins ses espritz, il dict : « Je ne offençay » oncques le roy de France , par quoy il deust faire ung tel tour. Mais le vouloir » de Dieu soit faict, qui m’a tout donné et me peult tout oster à son plaisir. Le roy )> n’aura point de guerre avecques moy pour mon duché d’Anjou ; car mon aage 11e » se donne plus aux armes, et n’en sçauroit plus porter le travail; mais Dieu, qui » est vray juge, en jugera entre luy et moy. Jà longtemps a que j’ay proposé de » vivre le reste de nia vie en paix^et repos d’esprit, et le feray s’il m’est possible. »

Quelques historiens ont blâmé avec amertume la résignation de cet excellent prince. Mêlant l’ironie à l’insulte, ils prétendent que René peignait une bartavelle, au moment où il apprit l’invasion de ses états, et que dans son indifférence il n’interrompit pas même son travail. Cette fable, reproduite sous toutes les formes et à toutes les époques de la vie de René, n’a pas besoin d’être réfutée 4.

Cédant à une impérieuse nécessité, le bon roi ne voulut point que les épées fussent ensanglantées pour sa cause. Il calma le ressentiment de ses fidèles serviteurs, et s’achemina vers la Provence avec Jeanne de Laval, « Où est la main, s’écrie encore son naïf chroniqueur, qui pourroit satisfaire à descripre les regretz et doléances des povres Angevins, eulx voyans privez d’ung si vigilant tuteur, protecteur du pays, conservateur de l’esglise, entretien des nobles, deffendeur du commun, amoureux de paix et concorde, substantateur des povres, des dames et damoyselles honorable support, administrateur incorruptible de justice, et en général de tout son populaire très bening et miséricordieux père. L’on ne se doit esmerveiller s’ils eurent grant regret et tristesse de le veoir absenter d’eulx. Car ils perdoient leur joye, support et bonne fortune, et, pour conclusion, oncques prince n’ayma tant subjectz qu’il aymoit les siens, et ne fut pareillement mieulx aimé. »

Louis XI, maître de l’Anjou, ne comptait pas borner son usurpation à l’envahissement de cette province. Il demanda avec menace la cession du Barrois et du comté de Provence, en échange d’une pension viagère de soixante mille florins.

1 W'ulson la Colombièrc la répète, en en changeant seulement la date. « On raconte, dit-il , que lorsque des messagers annoncèrent à René la défaite de Gènes et la perte du royaume de Naples , ils le trouvèrent occupé à peindre une perdrix rouge, qu’il acheva les ailes desployées, voulant ainsi représenter que nos biens estant ailés, il n’est pas eu nostre pouvoir de les arrêter. •

Selon Chevrier, ce n’est plus une perdrix, mais une pieuse peinture sur verre que René terminait au château de Biâcon dans sa captivité. « Lorsque Vidal de Cabanis entra, ajoute cet écrivain, René ne lui demanda pas même ce qui pouvait l’amener auprès de lui. Il continua de peindre. L’envoyé impatienté lui dit : - Monseigneur, la bonne royne Jehanne à luy Dieu l’a appelée. — Son âme ayt Dieu! dit René. • Après quoi le duc leva sa bai cite, se signa, dit le De proftmdis et besongna de rechief. •

Ailleurs, le même écrivain raconte sérieusement que René ayant reçu en Provence une lettre, où le duc de Calabre lui demandait de prompts secours, répondit à son fils: « Primo caro genito, je vous salue. Je » n’y puis aller, je suis occupé de choses saintes. •

• On sait, dit encore Chevrier, qu’un des fils du roi-duc, étant à Naples, écrivit à René que s’il n’arrivait pas promptement à son aide, Alphonse se rendrait maître de Naples. René lui fit cette réponse de capucin : - Mon fils, quand j’aurai fini ma dernière procession , je penseray à garantir mes états d’Italie. »

Or nous avons vu qu’Alphonse d’Aragon était mort avanl l’entrée du duc de Lorraine en Italie, et que ce dernier n’entra jamais à Naples.

( Pièces justificatives de C Histoire de René d’ Anjou.)

À ces conditions, disait-ii, il consentait généreusement à abandonner ses droits de succession comme fils et héritier de Marie d’Anjou , à ne plus exiger le remboursement de la dot d’Anne de France, touchée par le duc Nicolas, et de cinquante mille écus avancés pour la rançon de la reine Marguerite.

René était déjà éloigné de l’Anjou lorsqu’il apprit ces étranges exigences. Il avait vu sur sa route le duc de Bourbon et le connétable de Sainl-Pol, qui l’avaient pressé de réclamer la protection du duc de Bourgogne. Le motif de cette entrevue fut deviné par Louis. Il entra dans une feinte fureur, et somma René de comparaître devant son parlement.

Une inique procédure fut alors entamée. Le roi écrivit à ses fidèles conseillers pour connaître leur avis. C’était avec une douleur profonde qu’il s’était déterminé à poursuivre son oncle vénéré. Mais l’intérêt de son royaume l’emportait sur ses affections particulières. Il détaillait ensuite une foule de prétendus griefs, et finissait en exprimant le désir de reconnaître l’innocence de René.

Les juges prévaricateurs et les complices ne manquent jamais aux tyrans, et Louis avait rempli le parlement de ses séides. La cour, après de longs débats, déclara qu’on pouvait en bonne justice arrêter le roi de Sicile; mais eu égard à la parenté, à son grand âge, à la répugnance du roi pour les voies de rigueur, elle ajourna René à venir en personne justifier sa conduite , sous peine de bannissement et de confiscation de corps et de biens , s’il n’obéissait à cette sommation (Anquetil).

Tandis qne le parlement, complaisant et docile, rendait ce monstrueux arrêt, Louis XI, impatient de tout retard, s’avançait jusqu’à Lyon , et donnait l’ordre à ses troupes d’occuper le Barrois. Le loyal Cossa commandait cette province. Il se rendit en toute hâte auprès de l’ombrageux monarque, et défendit son vieux maître avec une vertueuse indignation. Nostradamus nous a conservé ses généreuses paroles : « Sire, vous avez tort, et ne devez aucunement vous esbahir; si le roi » René a esté tenté de mettre ses royaumes et seigneuries sous la protection du » duc de Bourgogne, il a été bien et beau conseillé à cela par ses plus loyaux et « sages serviteurs, voire très expressément par moi-même; parce que vous, sire,

» qui estes fils de sa propre sœur et son légitime nepveu, luy avez osté les duchés » de Bar et d’Angers, et l’avez fort mal mené en toutes ses affaires; si que nous » avons bien voulu mettre en avant ce marché sans dessein accompli, ni envie » résolue, afin qu’au vent de ces nouvelles, il vous print l’envie de nous faire la » raison , et congnoistre que le roy mon maistre est vostre oncle et de vostre » sang. »

Louis écouta Cossa avec calme et sans l’interrompre. Puis s’adressant aux familiers qui l’entouraient : « Si le sénéchal du roi de Sicile ajoute un mot de plus, » qu’on ait à le coudre dans un sac, et à le jeter à la rivière. » L’exécution eût suivi de près la menace, si Cossa n’eût quitté Lyon immédiatement.

L’ambition de Louis XI était satisfaite, et il n’entrait pas dans ses vues de consommer cette spoliation. Satisfait d’avoir sans coup férir agrandi ses états et dépouillé un vieillard d’une partie de ses héritages , il consentit à lui laisser le comté de Provence , lui promit même la restitution du Barrois et de l’Anjou , et lui donna des marques extérieures d’attachement et de respect. Mais ses obscures intrigues ne cessèrent d’attrister la vie du bon roi; elles l’entourèrent jusqu’à la tombe, et jetèrent sur ses dernières années l’irrésolution , le découragement et la crainte. Nous devons aux sentiments inspirés par cette longue suite d’attentats , le traité philosophique de F Abusé en court i.

A la porte gothique d’une vieille église , sur la froide dalle qui recouvre les degrés, Me Aristote rencontre un vieillard, qui a follement dépensé à la cour son héritage et sa jeunesse. Un dialogue s’établit entre le philosophe et le courtisan. Ce dernier lui raconte ses malheurs et comment se sont évanouies une à une toutes les espérances , toutes les illusions dont il s’était bercé. L’amour, l’amitié, la fortune l’ont tour à tour trahi. Triste jouet de l’ambition et de ses propres folies , il est réduit à l’hôpital, dernier asile offert par la Pauvreté.

L’amour des Provençaux devait faire oublier à René ces injustes violences. Il s’était arrêté à Marseille, avec son neveu, Charles du Maine, devenu l’unique héritier de la maison d’Anjou depuis la mort de son père. René venait de lui faire épouser Jeanne de Lorraine, fille d’Yolande et de Ferry, et il lui destinait son duché d’Anjou et le comté de Provence. Il annonça même publiquement ses intentions aux États convoqués à ûix (août i474)* Charles reçut le serment des députations des villes principales, en qualité d’héritier et de successeur du roi de Sicile, son oncle et aïeul bien-aimé.

Ce ne fut pas sans faire violence à son cœur que René prit cette détermination. Les nobles qualités de son petit-fils le duc de Lorraine, sa valeur brillante et ses malheurs avaient augmenté encore un attachement paternel. Chassé de Nancy par Charles le Téméraire, René II soutenait contre ce belliqueux souverain une lutte

’ Quatrième volume des Œuvres complètes de Rend d’Anjou.

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