‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 38 sur 155 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

donner bonne justice, enfin de se souvenir « que Dieu veut que les rois lui ressemblent plus par débonnaireté que par puissance. »

René voulut ensuite que les portes de son appartement fussent ouvertes. Il renouvela ses adieux aux officiers de sa maison , aux principaux habitants d’ Aix , à ses pauvres serviteurs et domestiques. Tous fondaient en larmes à la vue de leur maître, étendu sur une simple couchette à rideaux de toile rayée. Mais le bon seigneur doucement les réconfortait, et leur disait de saintes paroles. Il avait reçu le matin même le précieux corps de son Sauveur, dans les sentiments de la plus humble piété, et son visage, bien que creusé par la souffrance, portait l’empreinte d’une joie céleste.

Quand il eut ainsi satisfait à son amour pour son peuple , il pria le père Elzéar de ne plus le quitter et de lui choisir dans son psautier de touchantes lectures. Il avait conservé toute son intelligence ; et on l’entendit répéter les paroles sacrées , tant qu’un souffle de vie fit battre son noble cœur. C’est ainsi qu’il s’endormit doucement en Dieu, à l’âge de 72 ans, sans convulsion ni agonie , le lundi 10 juillet 1480, à l’heure de vêpres L

Un long cri de douleur , parti de l’intérieur du palais, apprit au peuple qu’il avait perdu son père. Ce fut alors dans cette foule une désolation inexprimable. Tous veulent revoir encore leur souverain bien-aimé. Us se précipitent dans ses appartements, baisent ses pieds glacés, et ne s’éloignent qu’ après avoir longtemps contemplé ses traits, dont le caractère de bonté n’était point effacé par la mort. Quatre jours entiers , René fut ainsi exposé à la vénération publique. Jour et nuit la multitude se pressait autour du lit funèbre. On y voyait des habitants de toutes les parties de la Provence, les députés des villes et des États , les corporations des métiers, le clergé, la noblesse, les pauvres, les artisans, de simples laboureurs. Les affaires et les malheurs privés disparaissaient devant cette perte immense. Jamais semblable douleur ne s’était emparée de tout un peuple.

Le i4 juillet fut le jour des obsèques. Les rues d’ Aix étaient tendues de noir jusqu’au faîte des maisons; des drapeaux de même couleur flottaient aux fenêtres, et la population entière suivait en habit de deuil. Le convoi étant arrivé, à la chute du jour, à l’église de Saint-Sauveur, on acheva le service funèbre, « au milieu de cris et de larmes inconsolables , dit Galaup deChasteuil. » Le cercueil

1 Histoire de René d’Anjou.

fut déposé dans une chapelle latérale, en attendant le monument qui devait le renfermer.

Personne ne pouvait alors penser que le corps du bon roi ne restât pas en Provence. Mais lorsqu’à l’ouverture du testament on connut la disposition qui prescrivait de le transporter dans l’église Saint-Maurice d’Angers, près de celui d’Isabelle, de violents murmures s’élevèrent pour la première fois du milieu de cette population fidèle. Elle résolut d’établir une garde autour du cercueil, et de s’opposer par la force à son enlèvement.

Les États confirmèrent par leur adhésion ce mouvement populaire. Ils supplièrent la reine de renoncer à remplir cette clause du testament de son époux. On vit même des religieux de Saint-Maximin qui offrirent de jurer sur l’évangile que René l’avait révoquée de vive voix, peu d’instants avant de mourir.

Il n’était pas au pouvoir de Jeanne de répondre par un refus à ces instances passionnées. Elle sembla se rendre à tant de vœux, et calma par ses paroles l’émotion de la foule. D’habiles artistes présentèrent le plan d’un mausolée de marbre, destiné à perpétuer l’attachement et la reconnaissance des Provençaux. L’inscription latine en fut même adoptée l. Elle est aujourd’hui gravée en partie

Æternæ mcmoriæ

Renati , Hierosolimi et Siciliæ regis , Àndegaviæ et Barri ducis , Provinciæ et Forcalquerii comitis.

Qui beilo sirnul et pnce clarus, sed infelix , Felicem se soium apud Provinciales agnovit. Qui ex ternis æquè et domesticis hostibus Impetilus , (idem in aliissæpè labentem , Incorruptam sein per in Provincialibus Est expertus.

Qui regno pulsus, liberis orbatus, opibus Exutus, omnia in bencvoleulia Provincialium Invenit.

Qui Provinciales tanlâ comitote, tantû Bcneücentiâ cumulavit, ut principeni Æquissimum , regem mitissimum , patreni Optimum appellarint.

Et hoc inunortale grali animi, fidei, Observantiæ monumentum Futuris sæculis consecrarint.

À l'éternelle mémoire De René, roi de Jérusalem et de Sicile,

Duc d’Anjou et de Bar,

Comte de Provence et de Folcalquier.

Illustre à la fois dans la guerre et la paix , mais malheureux,

11 ne connut le bonheur qu’auprès des Provençaux, également assiégé par des ennemis etrangers et domestiques,

11 trouva souvent dans les autres une foi chancelante, Mais elle fut toujours incorruptible Chez les Provençaux.

Chassé de son royaume , privé de scs enfants, Dépouillé de ses richesses , il retrouva tout ce qu'il avait perdu

Dans l'amour des Provençaux.

11 les combla de marquesd’une si grande bienveillance Et de tant de bienfaits , qu’ils l’ont appelé Le plus juste des princes , le plus doux des rois,

Le meilleur des pères.

Cet immortel monument de leur reconnaissance, De leur fidélité et de leur vénération ,

Ils Font consacré aux siècles futurs.

sur le piédestal de la statue, élevée par la ville d’ Aix à la mémoire de René de Sicile.

Jeanne avait dit à la Provence un adieu éternel. Ce palais et ces châteaux , où ses jours avaient coulé si heureux et si calmes, lui paraissaient vides et déserts. Elle était retournée en Anjou dans son comté de Beaufort , pour y continuer une vie de miséricorde et de bienfaisance. Mais avant de s’éloigner des lieux qui gardaient le corps de René , elle avait reçu la parole de Charles du Maine et d’Olivier de Pennart, archevêque d’Aix, de l’aider à religieusement accomplir les dernières volontés de son époux.

L’année entière s’écoula sans présenter une occasion favorable. Cependant, comme la vigilance diminuait avec la crainte, Jeanne envoya en Provence deux de ses fidèles serviteurs, Jehan du Pastis et Jacquemin Mahiers, d’une discrétion et d’un dévouement à toute épreuve. Ils étaient porteurs de lettres de la reine au roi de Sicile et à l’archevêque d’Aix , et devaient se concerter avec eux pour enlever nuitamment, et à l’insu du peuple, le corps et cœur du bon Roi.

L’amour et la sollicitude de Jeanne avaient applani tous les obstacles. Elle avait envoyé à Aix un de ses charriots, sous le prétexte apparent de conduire en Anjou « certaines robbes et tapisseries laissées dans son palais l. >, Une exemption de droits et de péages, revêtue du sceau royal, prévenait les visites des collecteurs de tailles; les lampes continuaient de brûler dans la chapelle ardente; seulement un drap de velours d’azur , semé de fleurs de lys d’or , devait remplacer le drap funèbre, étendu sur le cercueil.

L’enlèvement eut lieu, comme l’avait prévu la reine. Chargés de leur précieux dépôt, Jehan du Pastis et Jacquemin Mahiers se rendirent à Roanne, en toute hâte, où ils s’embarquèrent sur la Loire. Enfin après une mystérieuse traversée , ils vinrent descendre aux Ponts-de-Cé, au commencement d’aoùt 1481.

La joie fut grande daus le duché d’Anjou à cette heureuse nouvelle. Elle était tellement inespérée , que le doyen et le chapitre de Saint-Maurice exigèrent , avant d’y ajouter croyance, l’ouverture du cercueil. Le roi de Sicile apparut à tous les regards sans aucune trace de la corruption de la tombe ; il semblait s’être en-

1 Voyez le procès-verbal de la translation du corps de René, page HO. — Cette pièce officielle et authentique, extraite des registres du chapitre de l’église Saint-Maurice d'Angers, est la seule source où nous aurions dû puiser; aussi est-ce à tort que dans quelques exemplaires de ce volume, sur la foi de divers auteurs angevins et provençaux , nous avons attribué exclusivement à un chanoine d’Aix l’enlèvement du cercueil.

dormi depuis peu comme s’il venait de trépasser. Ses anciens serviteurs versèrent des larmes à cette vue. Ce fut pour eux une grande consolation et une grande douleur.

Dieu avait béni la pieuse fraude de la reine; René, selon son désir, reposait près d’Isabelle, dans le caveau royal de la maison d’Anjou. Un magnifique tombeau leur fut élevé par les soins de Jeanne , non loin du grand autel , dans l’église Saint-Maurice1. Cette princesse le fit exécuter en marbres précieux sur les dessins laissés par son époux. Elle s’était réservée son cœur , qu’elle déposa dans la chapelle du bienheureux Bernardin.

De ces monuments vénérés, il ne reste aujourd’hui que le caveau funèbre. Préservé de la profanation par un merveilleux hasard, il renferme encore les cendres du bon roi et des princes ses ayeux. Mais si des mains mercenaires et sacrilèges ont dispersé les marbres qui recouvraient son tombeau, sa mémoire , comme celle du grand Henri, s’est conservée pure dans le cœur de ses peuples. Pour expier un jour de démence , ils ont confié au génie de David le soin d’éterniser ses traits. A l’ombre des grands arbres, plantés sur le cours de la ville d’Aix, René étend encore la main pour bénir les Provençaux , et Angers, grâce au ciseau de son glorieux enfant, acquittera bientôt une dette sacrée.

4 Décembre i844-

C“. DE Qü.VTREBARBES.

1 Pièces justificatives à la suite de la biographie.

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