‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 37 sur 155 · CXXX1V · texte numérisé non relu

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générale. Elle promettait un spectacle à la multitude; et les nobles et les marchands, toujours la proie de détestables usures, étaient sans pitié pour cette malheureuse nation.

Tandis que le bourreau commençait les apprêts du supplice, une députation formée des Juifs les plus riches de la ville, fut introduite auprès du roi. L’un d’eux, portant la parole, lui offrit au nom de tous une somme de vingt mille florins, à la condition de favoriser l’évasion du coupable. René, rempli d’indignation , les congédia, en leur disant qu’il ne vendait point la justice. Il alla aussitôt trouver ses conseillers et leur raconta cette étrange proposition.

« Quelques-uns, ajoute le chroniqueur, jà corrompuz par pécune, furent d’avis d’accepter les florins, et de laisser aller le paillard à tous les dyables. » D’autres, s’apercevant au visage austère de René, « qu’il ne falloit parler ainsi, » opinèrent pour condamner les Juifs à une amende considérable, à moins qu’ils ne consentissent à remplacer les bourreaux. Le malheureux Asturge subit son supplice ; et l’on assure même que quatre gentilshommes masqués, animés par un sombre fanatisme, se firent les exécuteurs de la terrible sentence. « Il est douloureux de penser, dit un historien provençal, qu’un monarque aussi clément que René ait été obligé de sévir contre ce misérable vieillard ; d mais il est impossible d’apprécier avec équité ce cruel acte de justice, sans se reporter en même temps au siècle qui en fut témoin.

Aix retentissait encore de malédictions contre les Juifs, lorsque la grande bataille de Nancy y fut connue. Le jeune vainqueur de Morat avait délivré sa capitale et reconquis son duché. Le gantelet de fer, qu’il n’avait pas craint d’envoyer en signe de défi au plus puissant prince de la chrétienté, était teint du sang bourguignon.

Charles, que les chroniqueurs représentent, « comme n’ayant oneques la paour au visaige, et duquel on disoit qu’il ne craignoit rien fors la chute du ciel , » n’avait pu se défendre de sinistres pressentiments. Le matin du combat (5 janvier 1477), H°n doré qui surmontait son cimier, était tombé de son casque; et le duc élevant les yeux au ciel s’était écrié : Hoc est signum Dei\ Dans un de ses accès de fureur qui tenaient du délire , il avait juré d’entrer à Nancy pendant l’octave de la fête des Rois. Son serment devenait prophétique, comme les dernières paroles des mourants.

Le 7 janvier, deux jours après la bataille, une pauvre femme découvrait auprès

d’un ruisseau glacé un cadavre souillé de sang. Un anneau précieux brillait à sa main droite. Il était étendu, nu et dépouillé, le visage à moitié caché dans la fange. D’horribles blesssures empêchaient de distinguer ses traits. La peau enlevée par la glace pendait en lambeaux ; et des loups affamés avaient dévoré une partie de la tête.

Le duc en cet état était méconnaissable ; mais en l’examinant avec plus de soin , de fidèles serviteurs le reconnurent en pleurant. Son corps, soigneusement lavé, fut transporté dans une maison voisine sur un lit de parade, tendu de velours noir, coupé d’une croix de satin blanc, avec six grands écussons. Charles, les mains jointes, fut vêtu de soie blanche. On lui mit sur la tête un bonnet de satin cramoisi et une couronne ducale enrichie de pierreries. U avait aux jambes des houzeaux d’écarlate, sous sa tète un coussin de drap de velours. A ses pieds, sur un escabeau, étaient une croix et un bénitier de vermeil. Deux hérauts d’armes et quatre chevaliers, portant des torches, se tenaient debout aux coins du poêle. La salle n’avait pas d’autre lumière , si ce n’est deux cierges allumés sur un autel. Autour des murs on avait tendu de noir des sièges destinés aux seigneurs, officiers et gentilshommes du duc de Bourgogne et de René.

Le corps demeura ainsi pendant trois jours, et tout le monde eut la liberté de le voir à découvert. Le duc de Lorraine y vint en grand deuil . Il était vêtu à l’antique, portant une longue barbe d’or à la manière des preux. U s’approcha de Charles, lui prit la main et dit en fondant en larmes: « Chier cousin, vostre » âme ait DieiU vous nous avez fait moult maux et douleurs. » Puis se mettant à genoux devant l’autel, il y demeura en prières environ un quart-d’heure, et donna au corps l’eau bénite. Les seigneurs et les gentilshommes des deux princes lui rendirent le même devoir.

Le jour suivant on l’embauma , et on le mit dans un cercueil de plomb , renfermé dans un autre de bois. Quatre comtes , deux barons et quatre écuyers le portaient sur leurs épaules. Les chevaliers lorrains, les Bourguignons prisonniers , les bons bourgeois de Nancy , un cierge à la main , tous les prêtres et religieux de la ville et des environs formaient le funèbre cortège. La prédiction était accomplie : avant la fin de l’octave, Charles entrait à Nancy pour y être déposé dans le caveau de l’église de Saint-Georges 4.

René II assista pieusement à ces obsèques. Il fit ce jour-là de grandes largesses

1 Extrait de dom Calmct et de la chronique de Lorraine.

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aux pauvres, et fonda un anniversaire pour le duc décédé. Puis il ordonna de recueillir tous les cadavres laissés sur le champ de bataille. On les enterra au nombre de 3,900 dans plusieurs grandes fosses, au-dessus desquelles fut bâtie une église, sous l’invocation de Notre-Dame de bon secours. Une belle croix de pierre sculptée s’éleva à l’endroit meme où Charles était tombé.

Le duc René couvert de gloire se rendit en Provence.il y fut reçu avec tendresse par son aïeul , qui eut un instant la pensée de rompre le testament fait en faveur du comte du Maine. Champier même prétend que le bon roi n’imposa à son petitfils d’autre condition, que de prendre le nom et les armes de la maison d’Anjou ; mais que le jeune héros s’y refusa, en disant qu’il ne pouvait abandonner l’écusson , que ses ancêtres tenaient du grand Godefroy de Bouillon, roi de Jérusalem.

Quoiqu’il en soit, ce projet eut assez de consistance pour être immédiatement connu de Louis XI; il en conçut de sérieuses inquiétudes, et envoya auprès du roi de Sicile le sire de Blanchefort chargé de riches présents. L’intérêt de la Provence fit maintenir la première résolution de René. Il confirma la cession du Barrois faite à son petit-fils, et maintint toutes ses autres dispositions.

La mort approchait pour le roi de Sicile : il avait perdu successivement Louis de Beauvau, Jean Cossa et les autres compagnons de sa jeunesse et de ses travaux. Ses forces s’affaiblissaient avec son grand âge. On 11e le voyait plus sortir de son palais d’Aix pour faire ses promenades accoutumées. Bientôt on annonça que René était tombé dangereusement malade. De la vieille cité le bruit s’en répandit jusqu’aux extrémités de la Provence. Dans toutes les villes et les hameaux le peuple adressa des prières à Dieu.

Les églises ne pouvaient plus contenir la foule qui s’agenouillait dans leur enceinte. La douleur commune avait confondu les rangs. Les laboureurs qui vivaient sous leurs vignes et leurs figuiers, à l’abri de toute exaction et pillage, les marchands protégés par le bon roi, les gentilshommes qui avaient combattu à ses côtés, les pauvres qu’il secourait chaque jour, tous exprimaient les mêmes craintes, et partageaient les mêmes sentiments 1 * * 4.

1 Quand le bon seigneur s'alita ,

Ce fut pour tous grand domaigc,

Neuf jours durant on ne cessa

De prier pour luy, cela sais-je.

La royue au-devant de l'imaigc

Les expressions manquent aux chroniqueurs pour peindre la douleur des Provençaux à cette fatale nouvelle. Us perdaient leur protecteur, leur ami et leur père. Les travaux des champs étaient interrompus et les boutiques fermées, comme aux jours de calamité publique, lorsque la peste étendait sur le comté ses impitoyables ravages. Cependant la maladie augmentait de plus en plus ; il devenait impossible au roi de Sicile de sortir de sa chambre. Un autel y avait été dressé ; et son pieux confesseur, Elzéar Garnier, y disait la messe chaque jour, en présence de Jeanne de Laval , du comte du Maine et des officiers de sa maison.

René, touché profondément de l’amour qu’on lui témoignait, semblait oublier ses souffrances pour consoler sa famille. Il aimait surtout à voir jouer près de lui Marguerite de Vaudemont, la plus jeune des enfants de sa fille Yolande. « C’étoit tout son contentement, dit l’auteur de la vie de cette sainte princesse, que de l’avoir dans sa chambre, de la faire prier Dieu, en joignant ses petites mains; et rien ne lui étoit plus agréable que ce qu’il jugeoit venir de l’esprit et invention de cette charmante créature, alors âgée d’environ douze à treize ans. »

Une scène touchante marqua les derniers jours de l’auguste vieillard. Jean de Mathéron , Fouquet d’Agoult, le grand sénéchal Pierre de la Jaille et Palamède de Forbin , introduits autour de son lit de mort, y trouvèrent le comte du Maine, la reine et tous les membres de la famille royale. Le bon roi les pria de garder fidèlement ses dernières intentions, et d’être pour son neveu et son petit-fils de loyaux serviteurs, comme ils l’avaient été pour lui-même. Puis se tournant vers ce prince, il lui recommanda d’aimer son peuple , de ne pas le surcharger d’impôts , de lui

De Nostre Dame alloit prier;

A la mort ne faut reculer.

L'ung des nobles qui jamais fu , Monrust dedans la ville d’Aix, De la fleur des lys descendu , Sa mort nous fu piteu regret.

Sur son lit dedans son palais Rendit l’âme bénignement.

Il est fol qui la mort n'atend.

Pleurez petits et grands, pleurez , Car perdu avez le bon sire, Jamais ne le recouvrerez,

Sa mort sera grief martyre. ..

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