‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 44 sur 155 · TABLEAU DUBUISSON ARDENT A AIX · texte numérisé non relu

TABLEAU DUBUISSON ARDENT A AIX

Ccl admirable tableau qui a douze pieds de hauteur sur six de large , est divisé en trois parties de forme tryptique , et se ferme par deux volets qui ont assuré sa parfaite conservation.

La peinture du milieu représente le Buisson ardent : par un de ces anachronismes si communs à cette époque, le royal artiste n'a pas figuré Dieu même au milieu du Buisson, mais la Vierge Marie tenant son fils sur ses genoux. La figure de la mère est pleine d'une suavité raphaëlique : quelques incorrections déparent la grâce de l'enfant; il tient dans sa main gauche, non pas un miroir, comme l'a cruMillin, mais un médaillon qui représente son image et celle de sa mère. La Vierge et l’enfant sont gracieusement posés au milieu des fleurs et des feuilles du Buisson ; les flammes sont peu apparentes.

Sous le Buisson ardent, on voit à gauche Moïse qui, selon l’ordre de Dieu, détache sa chaussure d’une main et se couvre les yeux avec l’autre , afin qu'ils puissent supporter la lumière céleste. Sous son bras gauche , on aperçoit une pannetière et un petit baril. Devant lui est un ange, portant un sceptre d'or à la maiu et parlant à Moïse au nom de Dieu. Cette entremise d'un ange , d'ailleurs conforme à l'opinion de quelques commentateurs de l’écriture , était ici nécessaire puisque le peintre avait mis la Vierge à la place de Dieu dans le Buisson ardent. Le front de l’ange est ceint d'un diadème orné de pierreries; sa chape, richement bordée de perles, a pour agraffe un riche camée qui représente Adam et Eve près de l’arbre de vie, autour duquel est un serpent à tête humaine.

Le fonds du tableau est un site éclairé par le soleil couchant qui se cache derrière des montagnes. La campagne est riante, variée et agréablement coupée par les sinuosités d'un fleuve. Dans le lointain , on aperçoit une ville décorée de plusieurs monuments , parmi lesquels paraît figurer le château de Tarascon. Sur le premier plan paissent des moutons gardés par un chien couché auprès de Moïse. La terrasse est parsemée de fleurs , d’herbes et d'insectes rendus avec une charmante vérité de détails.

Ce tableau du milieu est «orné, dit de Haitze, d’un cadre d’or plat, rehaussé de couleurs , où douze rois » de Juda sont dépeints avec des ornements à l'antique , si délicats et si bien travaillés , qu’il ne peut se voir » rien de mieux.* Au-dessus du cintre, dans les angles , sont deux figures dont l’une représente un ange armé d’une lance et animant par le son de la trompe plusieurs lévriers; l’autre, une femme assise près d’une licorne qu’elle sauve de la poursuite des chasseurs : c’est sans doute une allégorie de la pitié. Le couronnement du tableau est composé d'une galerie en ornements gothiques très élégants ; il avance d'un pied sur un cintre où sont représentés les chœurs des anges, adorant Dieu le père qui tient le globe surmonté d’une croix.

Entre la frise et la bordure , on lit ces mots tirés du livre de la Sagesse ! Qui me inveniet, inveniet vitam et hauriet salutem à Domino . Sapi.

Les deux volets qui se ferment sur ce tableau , 11e sont pas moins intéressants. Celui de droite représente le roi René déjà avancé en âge : sa figure quoiqu'amaigrie , respire le calme et la bonté ; ses yeux sont vifs et spirituels. Sa longue robe et son camail sont de velours violet bordé d'hermine; il porte un bonnet ou barelte de velours noir, à bords relevés. Le bon roi est à genoux devant son prie-dieu recouvert d’un tapis fleurdelisé sur lequel est brodé l’écusson de ses armes , écartelé de Sicile, d'Aragon, de Jérusalem , de Lorraine et de Bar. Sur le prie-dieu est sa couronne posée sur un coussin ,avec son livre d'heures que fermentdes agraffes d’argent. A ses pieds, on voit un joli barbet, qui fut sans doute au nombre de ses amis, « et peutêtre le plus fidèle , • dit M. Bodin.

Derrière le Roi sont trois saints protecteurs de l’Anjou et de la Provence : saint Maurice , richement armé

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( Cathédrale d‘Aix).

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de toutes pièces et un étendard fleurdelisé à la main ; saint Antoiue , appuyé sur une sorte de crosse grecque : sa figure vénérable se reflète dans l'armure du glorieux patron de l'Ordre du Croissant ; sainte Madeleine tient le vase rempli de parfums qu'elle répandit sur les pieds du Sauveur : on admire la suave expressiou de ses traits. Tous ces personnages sont placés sous un dais et une tenture en soie verte.

Sur l'intérieur du volet à gauche , il y a aussi quatre figures. Jeanne de Laval est à genoux comme René , les mains jointes , devant un prie-dieu. Sa figure , malgré sa blancheur et ses yeux bleus, n'offre pas cette séduisante beauté qui captiva le cœur du roi de Sicile. Ses cheveux, arrangés en tresse , sout relevés sous la couronne ornée de pierreries ; sa longue robe ou cotte hardie à manches est en velours pourpre; un surcot de fourrure blanche semée d'hermine, dessine gracieusement sa taille, et de son collier pend un cordon étincelant de rubis et de pierres précieuses. Son livre d’heures, ouvert sur un coussin, est remarquable par les fermoirs sur lesquels ses armes et celles de René sont peintes avec une délicatesse infinie. Le tapis de velours qui couvre le prie-dieu , porte aussi les armes de Bretagne et de Laval.*

Derrière la reine sont trois personnages debout : saint Jean l'Évangéliste tenant a la main un calice qui renferme un serpent ailé; sainte Catherine avec la palme et l'épée, symboles de son martyre; saint Nicolas vêtu d'un surplis , de deux dalmatiques et d'une chape de damas blanc; d'une main , il donne la bénédiction, de l'autre il porte une crosse gothique: à ses pieds on voit son attribut ordinaire, trois enfants dans un baquet .

L'cxlérieur des volets est également décoré de peintures : ce sont des figures en camaïeu représentées , debout dans des niches , sous des baldaquins gothiques. Du côté de René est l'ange Gabriel , un rameau d'olivier à la main : il paraît s'adresser à la Vierge qui est sur l'autre volet , du côté de la reine.

Au bas du tableau principal sont écrits ces mois : Rubum queni viderai Moyses incombustum, conserva tamagnovimus tuam laudabilcm virginitatemy sancta Dei genitrix . • Dans ce Buisson que Moïse avait vu brûler sans se consumer, nous reconnaissons ta virginité miraculeusement conservée, ô sainte mère de Dieu.» Admirable rapprochement qui a inspiré au bon Roi son plus bel ouvrage.

Tel est ce tableau dont une tradition très ancienne et qui n'a jamais été démentie , fait honneur au pinceau du roi René. 11 était originairement placé dans l'église des Carmes où le roi de Sicile avait fait construire une chapelle; il décore aujourd'hui la cathédrale d'Aix, et ses volets ne s'ouvrent que les jours de grande fête.

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