‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 46 sur 155 · TABLEAU DES CÉLESTINS D’AVIGNON · texte numérisé non relu

TABLEAU DES CÉLESTINS D’AVIGNON

M. le président de Brosses, dans son spirituel voyage d’Italie, dit que René, fondateur des Célestins d’Avignon, peignit à la détrempe un tableau représentant sa maîtresse, qu’il avait vue dans son tombeau quelques jours après sa mort. • 11 fut , ajoute-t-il , si frappé de l’état horrible où elle était, qu’il voulut la peindre ainsi. C’est un grand squelette debout , coiffé à l’antique, recouvert de son suaire ; les vers mangent le corps d’une manière affreuse ; sa bière est ouverte , appuyée debout contre la croix du cimetière, et pleine de toiles d’araignée, fort bien imitées. •

• Voici les vers que René avait inscrits au bas de ce tableau :

Une fois sur toute femme belle ,

Mais par la mort , suis devenue telle.

Ma chair estoit très belle, fraische et tendre ,

Or, est-elle toute tournée en cendre.

Mon corps estoit très plaisant et très gent,

Je me souloye souvent vestir desoye,

Or, en droict fault que toute nue je soye.

Fourrée estois de gris et de menu vair,

En grand palais me logeois à mon vueil ,

Or, suis logiée en ce petit cercueil.

Ma chambre estoit de beaux tapis ornée,

Or, est d’aragnes ma fosse environnée.

De tous estois nommée dame chière,

Or, qui me veoit ne fait semblant ni chière;

Maint me louoit, qui près de moi passoit,

Compte n'en faict , nul qui près de moi soit.

Partout estoit ma beaulté racomptée.

Or, n’en est vent, ni nouvelle comptée.

Si pense celle, qu'en beaulté va croissant.

Que toujours va, sa vie en décroissant.

Soit ores, dame, damoiselle ou bourgeoise,

Face donc bien, tandis qu'elle en a oise.

Ains que devienne comme moy pour voy telle ,

Car chascun est, comme ai été mortelle.

La plupart des voyageurs qui ont vu cette bizarre composition , se sont accordés à faire le plus grand éloge delà manière dont elle était exécutée , tout en exprimant leur surprise du choix d’un tel sujet. Un d’eux

iüîx

( Milieu du Tnptjcjue)

P ffaw/Ce c/e/.

eu

assurait, que la toile d’araiguée surtout était « travaillée si subtilement, qu'elle attrapait non-seulement les mouches , mais les plus entendus. •

Quant à la circonstance qui a pu donner lieu à la tradition qui s'obstine à voir en ce tableau le squelette d'une femme chère à René, il est bien difficile de pénétrer ce mystérieux secret après trois siècles révolus.

Ce bon prince n’aurait-il pas voulu désigner la reine Isabelle de Lorraine elle-même, par cette dame qui « se logeoit en grand palais et dont la robe estoit fourrée de gris et de menu vair . »

Cette composition qui attirait la curiosité des étrangers, a disparu d’Avignon dans la tempête révolutionnaire. ( Histoire de René d'Anjou).

Malgré tout le respect que nous avons pour la tradition qui attribue à René le tableau des Célestins , nous devons rapporter ici un document authentique, découvert par M. Blégier de Pierre-Grosse, savant archéologue de Vaisou (Vaucluse).

Extrait de l’inventaire des archives des célestins d’Avignon, aujourd'hui déposé aux archives de la préfecture de Vaucluse.

• Lettres de Charles d’Anjou , de l'an 1481, 9 novembre, portant commission à Bossicaudo, son chambel- » lan et conseiller, à noble Louis Perussis et Guillaume Meynier, pour visiter les images de marbre faites par » un certain Italien , nommé François , dans l'église des Célestins, de l’ordre du roi René et les faire perfec-

• tionner suivant la convention sur ce passée ensemble.

• Plus un ancien mémoire des pciutures qu’il falloit faire à la couverture de bois et des portes du tableau » du grand autel et plusieurs autres pièces et mémoires ; le tout ensemble sous le n° 9.

• Plus copie de l’estime desdits tableaux et de la convention faite entre le roi René et le dit François , Ita- » lieu, qui reçut 622 écus du Roi lorsqu'il vivait, et 300 écus des Célestins. Ensemble divers autres mémoires

• sur ce fait et diverses copies , le tout joint ensemble sous le n° 10. •

Page 1